trouble alimentaire

La boulimie, une fausse signature ?

Des troubles du comportement sexuel et alimentaire


Par Noëlle Navarro - Psychologue clinicienne, sexologue

La thérapie est un espace de reconnaissance mutuelle préalable, c’est le contrat de base
sans lequel rien ne peut se passer.


La thérapie sur la base d’un « contrat tronqué » est chose rare, on rencontre des « contrats partiels » où la personne ne se dévoile que petit à petit, mais très rare est le contrat tronqué où la personne nous abreuve, nous nourrit de mensonges et scenarii volontairement faux, à partir desquels le ou la thérapeute et la personne vont travailler activement sans qu’apparaisse la supercherie. Paul Ricoeur évoque lors de la rupture du contrat de reconnaissance mutuelle : « un besoin de vengeance extrême lié à la colère d’un dédain non mérité et à la pression d’une peur de la mort violente qui va contre la pulsion de conservation » ; on pourrait dire qu’il n’y a plus ni foi ni loi.J’ai beaucoup appris d’une jeune patiente qui a mis à mal dans le soin cette imparable notion, d’une manière magistrale, mais qui a été le creuset d’une réflexion féconde malgré le dessèchement relationnel qui aurait pu en découler.

ANABEL

Notre histoire se passe en Centre médico-psychologique où le public peut bénéficier de consultations et psychothérapies, nous travaillons aussi avec un Hôpital de jour et un Centre d’accueil thérapeutique à temps partiel. Anabel, jeune femme boulimique, se présente avec des troubles des conduites sexuelles, et autres conduites à risque. A environ 30 ans, elle n’a plus de contact avec sa famille depuis plus de dix ans, elle est partie à 18 ans pour un parcours chaotique au début, puis une vie en apparence classique : mariée, deux enfants, un mari qui a une bonne profession, un couple qui réalise quelques bonnes opérations financières, elle peut se permettre de ne pas travailler. Elle me dit assez vite qu’elle vit sur des apparences trompeuses et qu’elle
est détruite à l’intérieur par une boulimie qu’elle n’arrive pas à raisonner et a des conséquences sur sa vie de couple, notamment sur la sexualité, qui se vit dans un cycle : culpabilité/violence/vengeance/pardon insatisfaisant. Elle relie les deux problématiques.


Toute sa libido est prise par le comportement de boulimie vomisseuse incoercible, elle y passe toute son énergie, quinze, vingt crises par jour, elle ne peut être disponible pour la moindre autre mobilisation d’énergie, et sent que la pulsion autodestructrice vers le suicide n’est qu’à ce prix
canalisée, pas de champ non plus pour la pulsion sexuelle qui se traduirait par des manifestations de désir pour son mari. Elle est plutôt maigre, le stress se lit sur son visage. Elle ne supporte d’être touchée par lui que lorsqu’il y a trop longtemps qu’ils n’ont pas eu de rapports et qu’elle s’en sent coupable, elle l’agresse, le provoque, l’insulte, et lorsqu’il en vient à la molester, ils s’effondrent en pleurant de rage dans les bras l’un de l’autre. Elle décrit alors une jouissance importante, comme si elle avait gagné. Quoi ? Sais pas (arriverà rendre violent cet homme au caractère doux et tolérant ?)…


D’autres fois, elle me dit que ces pleurs après les coups sont des pleurs de pardon, et que c’est trop bon, qu’elle a l’impression en étant pardonnée d’être aimée. « Quand on me tape dessus je ressens comme une petite boule d’amour… mon père avait quelque chose dans les yeux quand il me battait qui semblait dire – désolé, je suis obligé – mais mon copain ne me bat pas vraiment, c’est plutôt des blocages qu’il me fait, des clés, on se bagarre, ça me fait du bien. J’ai toujours envie de faire l’amour après. »

Lorsque je reçois son mari au début de la thérapie, il décrit une femme complexe mais très attachante, avec qui souligne-t-il on ne s’ennuie pas, mais qui a une attitude incompréhensible du point de vue sexuel : elle dit à peu près toujours non, mais quand elle a envie, elle est déchaînée, donne et prend un plaisir intense, il ne comprend pas que ce soit si rare et que le reste du temps il ne puisse pas l’approcher. Il confirme que la relation a alors quelque chose d’assez violent qui n’est pas pour lui déplaire, hormis la rareté de la chose.


SON HISTOIRE

Elle évoque une enfance plutôt attristante, elle pleurait sans cesse et son père, personnalité violente, ne le supportait pas. Les repas où systématiquement elle pleurait finissaienttoujours en drame et l’estomac noué elle ne pouvait jamais manger tranquille, elle se souvient de la peur
viscérale qu’il lui inspirait. Il passait son temps à la rabrouer, la secouer, l’insulter, et lui faire peur. Entre stress et sentiment de rejet, elle garde surtout le souvenir d’avoir été méprisée, humiliée par lui devant les autres, et parfois, au mieux, oubliée dans un coin. Sa mère, qu’elle a toujours dit aimer même si elle ne semblait pas répondre à cet amour, est présentée comme quelqu’un de faible, fragile, battue et qui, ellemême, pleurait beaucoup : un nonrecours, pas de protection à en attendre.

De temps à autre, pour rire ou pour amuser la galerie, le père testait son adresse avec diverses armes en la prenant pour cible (style Guillaume Tell), la peur de la mort, de l’assassinat volontaire ou par inadvertance par le père, a tissé la toile de fond de son enfance. Elle s’interroge sur son absence personnelle de réaction lors d’une tentative de suicide de sa soeur avec qui la relation n’était et n’est toujours que jalousie de part et d’autre, cette soeur l’avait prévenue avant sa tentative de suicide et elle n’a rien dit ni fait.Le drame se renforce encore quand elle perd à l’âge de 16 ans sa meilleure amie, tout ce qui lui restait de bon dans la vie : celle-ci meurt dans un accident de mobylette, alors qu’elles étaient parties se balader toutes les deux. La violence du chocdécapite son amie, et lorsque les pompiers arrivent il faut chercher la tête qui a dû rouler quelque part et n’est pas visible. C’est elle qui va la trouver, c’est les yeux hagards et creusés par
l’émotion qu’elle m’en parle.


Lorsqu’elle rentre chez elle ses parents ne comprennent pas à quel point elle est bouleversée, elle reste éveillée toute la nuit, puis le surlendemain elle commence à vomir de manière incoercible, c’est de ce moment qu’elle est devenue boulimique et n’a plus rien pu supporter dans son estomac, dit-elle. La proximité avec la mort imminente la poursuit dans sa vie quotidienne, la menace du drame aussi : un de ces derniers week-ends, par exemple, elle a eu fort à faire avec une de ses amies qui avec son copain a joué à la roulette russe. Elle a tout fait pour essayer de les raisonner, ils n’ont dû leur salut qu’à la chance (cette amie est une autre de mes patientes et elle le sait) : il y a eu une telle tensionqu’elle a repris ses crises de boulimie qui s’étaient un peu calmées (jusqu’à 30 par jour). Nous avons travaillé la place qu’elle avait prise dans cette histoire et celle qu’elle me donnait en me le disant, les liens à faire avec son histoire passée, la peur de « perdre la tête » encore, etc.


LE STRESS ORGANISÉ

Alors qu’elle est aussi une jeune femme sur laquelle d’autres personnes en difficulté sociale et psychologique cherchent à s’appuyer et qu’elle accueille volontiers chez elle pour leur rendre service, il lui arrive de se sauver de chez elle certaines nuits en douce pour rejoindre des gens peu recommandables en ville et passer un moment de « délire », son mari ne se doute de rien, il dort : elle dit avoir besoin de risque, besoin de stress, besoin de fréquenter aussi des gens « destroy », dangereux, qui, en fait, lui ressemblent plus que les gens du milieu dans lequel elle vit. Besoin de ce mélange de peur au ventre et de sentiment d’être marginale, pas comme les autres, retrouvailles avec des équivalents de vécus de l’enfance et du stress qu’elle y a vécu.


Un jour, alors qu’elle était hospitalisée à l’hôpital de jour qui est au rezde- chaussée du CMP, elle monte sur le toit du 4e étage pour s’amuser, pour nous bluffer et voir si elle ne se jetterait pas en bas : grand branlebas chez les autres patients, et elle y gagne une aura de cascadeuse, elle bouleverse tout le monde, mais ce faisant elle pervertit le lieu de soinspour en faire un lieu de mort potentielle, engageant notre responsabilité d’une certaine manière. Lorsque nous l’évoquons ensemble, elle me dit simplement : « J’ai besoin de ma décharge d’adrénaline, tout est trop clean et trop gentil ici, on s’occupe trop bien de moi, je supporte pas. » Mordre la main tendue, briser le contrat de reconnaissance qui nous lie, cracher ce qui a été donné, vomir ce qui devrait nourrir : nous faisons un lien avec la relation familiale dans son enfance ou rien ne pouvait être franchement bon, où stress, colère, déception et rejet étaient les bases du chagrin qui la faisait pleurer sans cesse, la haine et le désespoir que cela a généré et qui ne trouvent plus
d’issue.

Son monde intérieur est fait de personnages à abattre, on est dans un défi permanent, et elle nous le met sous les yeux. C’est à un long et patient travail de réassurance que nous avons à nous atteler, dans ce contexte de destructivité extrême à partir duquel Myriam David (qui s’est beaucoup occupée des enfants qui ont des parents psychotiques ou des parents carencés) dit qu’il faut surtout chercher à procurer une aide à vivre et à contenir

les crises.

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Désordre sexuel et trouble alimentaire

Par Esther Hirch - Médecin sexologue-clinicienne, Service d’Urologie, Hôpital Erasme ; Service de Psychiatrie, Hôpital Brugmann, Université libre de Bruxelles.

La prise en charge d’un patient présentant un désordre sexuel associé à un trouble alimentaire nécessite une approche pluridisciplinaire. Le trouble alimentaire doit être traité de façon spécifique à la fois sur le plan médical, diététique et psychologique. Et là aussi l’approche peut être multiple.

L’approche sexologique nécessite dans un premier temps, comme d’ailleurs dans tous les cas de désordre sexuel dit « malin », mais donc encore plus lorsqu’il y a un trouble alimentaire associé, un travail de compréhension, de clarification de la genèse de ces troubles, le sens historique à leur donner, le lien entre le vécu psychoaffectif et les troubles psychosomatiques dont les désordres sexuels et les troubles alimentaires font partie. Cela relève pour ma part d’un travail sexoanalytique dans la mesure où, en tant que sexologue, je garde le focus sur la genralité et la sexualité.

La sexoanalyse tente de repérer les failles, les perturbations dans le développement psychosexuel.
L’histoire familiale est à cet égardessentielle : quelles ont été les relations avec le père, la mère, la relation des parents entre eux, les messages sur la sexualité, sur la différence des sexes, les idéologies transmises, notamment l’éducation au plaisir, le rang et la relation dans la fratrie.

Les perturbations sont de deux ordres :
• d’une part le climat général dans lequel l’individu a dû évoluer, le type d’éducation, l’ambiance familiale, les idéologies, les images masculine et féminine offertes par les parents, la  façon dont ceux-ci ont encouragé ou au contraire entravé le construit de l’identité de genre ;

• d’autre part des faits marquants, des événements sexuels ou non sexuels qui ont pu le marquer, le toucher voire le traumatiser. Ce sont parfois des faits minimes, presque insignifiants et pouvant donc passer inaperçus mais qui, apparus sur ce terrain de base, ont laissé une trace. La plupart du temps, dans ces cas de désordre sexuel « malin », primaire dans leur apparition, les patients sont
amenés à identifier une relation parentale abusive, parfois sexuelle, souvent psychique.


Cela m’est apparu à la suite de consultations de patientes ayant subi des abus sexuels dans leur enfance. Un père ou un beau-père qui arrive dans le lit de sa fille ou de son fils dispose du corps et de l’esprit de son enfant. On peut dire que cet enfant « n’existe pas » du fait que l’adulte ne tient pas compte de son identité. On comprend aisément qu’un enfant apprend à exister à partir de la place que ses parents lui font, lui permettent. Et je dirais que dans le cas d’un abus sexuel, l’enfant se fait « ne pas exister » pour supporter l’horreur. Plus tard, la petite fille devenue femme n’aura pas de désir sexuel pour son mari comme jadis elle n’en avait pas pour son père. Si elle le fait, elle le fera pour lui et pas pour elle, comme jadis pour le père et pas pour elle et aussi pour ne pas qu’il « aille voir ailleurs » c’està- dire pour ne pas perdre son amour comme jadis pour ne pas perdre l’amour du père. Elle fait, en quelque sorte, une photocopie de l’abus et vit donc ses rapports sexuels maritaux comme des abus.

A partir de là, j’ai recensé mes patients souffrant de désordre sexuel malin et je me suis rendu compte que, dans le fond, ils avaient tous subi à des degrés divers des abus,non pas des abus sexuels, mais des abus psychiques, une façon de disposer également de l’esprit et du corps de leur enfant.

Hurni et Stoll dans leur excellent livre intitulé « La Haine de l’amour », aux éditions L’Harmattan, les qualifient même d’incestes psychiques. Souvent ces abus, venant entraver le développement psychoaffectif et sexuel de l’enfant, ne sont pas intentionnels. C’est pourquoi les patients en thérapie ont du mal à les repérer. Dans un grand nombre de cas cependant, si ces abus n’ont pas été directement intentionnels, les patients très souvent finissent par reconnaître que le caractère intentionnel n’était en fait pas si inconscient que cela. C’est ce qui fait le caractère monstrueux de
l’abus. Certains le découvrent à partir d’événements actuels. L’individu va souvent sauver d’abord son identité personnelle de façon à pouvoir assurer sa survie, et la sexualité passe loin derrière.

Or, la sexualité appartient à la vie, du moins la sexualité mature, et non à la survie. Il faut déjà survivre pour se mettre à vivre. La sexualité, ce n’est pas l’entièreté de la vie mais cela en fait partie. Si bien que, si un abus a comme conséquence finale d’entraver la vie sexuelle et affective d’un individu, il apparaît alors comme monstrueux. Hurni et Stoll vont jusqu’à parler de « meurtre psychique » puisqu’il s’agit d’une incapacité à jouir de la vie.

LORSQUE L’ABUS EST IDENTIFIÉ COMME RÉELLEMENT INTENTIONNEL, IL S’AGIT ALORS DE VIOLENCE PERVERSE.


L’objectif d’une perversion morale est de garder le pouvoir par l’installation d’une relation d’emprise qui, en paralysant la victime, l’empêche de se défendre. L’agression perverse est composée de deux volets :

• d’une part une séduction perverse ou alors le fait de susciter un apitoiement en jouant un rôle de victime et ces deux façons d’agir vont désarmer la victime, l’empêcher de comprendre ce qui se passe ;

• d’autre part une violence psychique, souterraine, froide, permanente, subtile, anodine, sans raison, incompréhensible par la victime. Celle-ci, entraînée dans la confusion, perd ses repères, peut même se sentir coupable de ce qui lui arrive, comme l’agresseur essaie de le lui faire croire, et être incapable de réagir. Lorsque la violence perverse vise un enfant, elle prend bien souvent le masque de l’éducation. « C’est pour tonbien ! » Autrement dit : « Je te fais du mal parce que je te veux du bien. » Il s’agit de faire obéir l’enfant par la terreur ou la séduction au lieu de l’éduquer et de lui donner des repères. Et comme un enfant n’a pas la possibilité de nommer cette maltraitance, pas même de la repérer, la violence prend figure de norme.

Le déni de cette violence par l’adulte et la surdité psychique de l’entourage viennent étouffer la parole de l’enfant. Ceci dit, nombre de personnes, tout en créant des relations perverses, ne sont pas pour autant perverses. C’est la relation qui l’est, générée bien souvent par l’angoisse. L’enfant, lui, apprend à exister à travers ce vécu qui apparaît comme la norme. Et cela transparaît dans le discours en thérapie : les gens nous racontent des choses monstrueuses comme s’il
s’agissait de banalités.

Mais du fait que le sujet est dans l’incapacité de repérer la réalité de la violence et de réagir, c’est le corps qui va exprimer cette atteinte psychique interdite d’expression verbale : ce sont différents troubles psychosomatiques dont les troubles alimentaires et les troubles sexuels font partie. Et la gravité du trouble va dépendre du degré de l’abus : un petit abus va générer un petit problème, un gros abus un gros problème. Le patient comprend petit à petit les résultats de cette ontogenèse, à savoir :
• d’une façon générale, comment ilexiste, quels sont ses modes de fonctionnement au niveau de ses relations interpersonnelles, professionnelles, ses activités, son état d’être intérieur, comble-t-il ses besoins fusionnels et d’individuation ?
• d’autre part, quel homme ou quelle femme il ou elle est, comment il ou elle se perçoit, se vit dans son identité sexuelle, comment il ou elle croit être perçu(e) par les autres. C’est l’identité genrale ;
• par ailleurs, quel est son rapport à l’autre sexe, le degré de dysphorie : y a-t-il attirance, timidité, peur, méfiance, hostilité ? C’est le lien intersexuel.


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