traumatisme

Les traditions de comportements sexuels violents habituels sur les femmes

Par Noëlle Navarro, Psychologue, diplômée de sexologie

Dans un livre intitulé « Histoire du viol, XVIe-XXe siècle », Georges Vigarello se propose de voir comment la violence sexuelle en France et les jugements portés sur elle se sont modifiés au fil du temps. Il montre que l’on est passé dans la société occidentale d’une relative tolérance à une intolérance qui ne se discute plus, le viol n’ayant plus seulement le caractère d’une agression physique mais pouvant être à l’origine d’un véritable « meurtre psychique ».

Il a fallu pratiquement attendre la Révolution française (1789) pour que la société qui s’organise alors sur la reconnaissance de l’individu considère le
dommage personnel et spécifie la violence corporelle, sexuelle. Les victimes qui jusque-là ne se plaignaient pas,pourront maintenant le faire. Mais encore fréquente au XIXe siècle, la violence sexuelle va de pair avec un corps qui n’est qu’un objet manipulé et manipulable, et surtout socialement différemment représenté : il y a un total irrespect vis-à-vis des humbles, et l’idée qu’il puisse y avoir souffrance chez eux aussi à être forcé, ou désir d’un libre choix pour vivre sa sexualité, n’est pas de mise. On a affaire à des propriétaires qui disposent à leur gré du corps des enfants du voisinage, de celui de la servante, soulevant les draps ou les jupes, sans se soucier d’un quelconque respect des individualités (Jean-Clément Martin, Violences sexuelles, étude des archives, pratiques de l'histoire). De nos jours, dans la société occidentale, subir des violences sexuelles est reconnucomme un traumatisme, mais ce n’est pas le cas partout sur la Terre.

Sur l’échelle des traumatismes dont on a connaissance par Liliane Daligand, médecin lyonnaise spécialiste de la question de la violence, il y a des niveaux de gravité du traumatisme selon le type de violence subie et l’on constate que le viol figure en la position la plus grave, après les catastrophes naturelles, après les blessures de guerre, au même titre qu’une prise d’otage. Car comme dans une prise d’otage, l’agresseur est présent, est proche. Il y a intention délibérée de faire violence à l’autre. Le lien direct, la proximité avec l’agresseur majore la gravité du traumatisme.

Les alertes d’Amnesty International :
les violences sexuelles faites aux femmes (agressions, violences, viols, viols collectifs, inceste) courent dans tous les pays du monde malheureusement sans exception. Sur le site d’Amnesty International, on trouve pêle-mêle de multiples propositions d’actions à mener en faveur des femmes sexuellement maltraitées :
Haïti : viols de mineures couramment pratiqués ;
Bosnie : violences sexuelles massives lors de la dernière guerre et viols impunis ;
Ouganda : la violence sexuelle reste impunie ;
Algérie : de nombreuses femmes violées ou réduites à l’esclavage sexuel pendant les années 1990 attendent justice ;Honduras : violences sexuelles contre des femmes qui auraient été commises par des membres des forces de sécurité depuis le coup d’Etat de juin 2009 ;
Tchad : on attend un plan précis et global qui établisse clairement que le viol et les violences sexuelles sont des crimes inacceptables ;
Sierra Leone : les victimes de violences sexuelles n’ont toujours pas obtenu justice et réparation (la guerre civile de la Sierra Leone se déroula du 23 mars 1991 au 18 janvier 2002) ;
Mexique : une femme sur quatre au Mexique subit des violences physiques, notamment des violences sexuelles, imputables à son compagnon ;
Guinée : plaintes de violences sexuelles commises durant le massacre de septembre 2009. Savez-vous que de nombreuses prostituées en France viennent de Guinée équatoriale et sont le continuum de ces violences-là ?
Turquie : il faut mettre un terme aux violences sexuelles contre les femmes en détention. Halte aux violences sexuelles contre les femmes en détention !
Zimbabwe : des milices se rendent coupables d’agressions et de violences sexuelles ;
République démocratique du Congo : violences sexuelles, un urgent besoin de réponses adéquates, un grand nombre d’hommes ont également subi des violences sexuelles;
Alaska : une femme amérindienne ou autochtone de l’Alaska sur trois sera victime d’un viol au cours de sa vie. Etc., etc.De la chambre à coucher au champ de bataille, de la cour de récréation à l’atelier ou au bureau, les femmes et les fillettes courent le risque de subir des violences sexuelles.

Pour Amnesty International, il n’y a pas de violence sexuelle sans violence tout court. Claude Balier, dans Psychanalyse des comportements sexuels violents, l’avait déjà enseigné en remarquant que la violence sexuelle n’avait à peu près rien de sexuel mais qu’elle était l’expression d’une pulsion destructrice se servant du sexuel comme outil. Il rappelle aussi que la dépression, voire la mélancolie, sont souvent la toile de fond des actes sexuels violents. Dépression ou mélancolie qui ne sont pas toujours liées aux circonstances mais qui peuvent être structurelles. Nous allons voir comment elles peuvent s’installer par un climat de violences familiales délétère, extrême, ne permettant pas à l’enfant de se construire en dehors d’une détresse majeure contre laquelle il lutte.

Les violences sexuelles et l’adolescence : les « tournantes » (viols collectifs d’ados par des ados) étudiées par Laurent Mucchielli ont toujours existé, et n’ont, loin de là, pas toujours été considérées comme des délits. Cet auteur met en évidence le profil de la jeune fille qui serait une victime potentielle : à la recherche d’un groupe d’appartenance, voulant faire l’affranchie alors qu’elle est naïve, mal assurée d’un vrai soutien dans sa famille. On sait que les garçons agresseurs y voient un rite d’entréedans la vie sexuelle et ne se sentent la plupart du temps pas du tout coupable, ce qu’illustre un ado de 17 ans reçu en obligation de soins au Centre médico-psychologique pour ce cas de figure : lorsque je lui demande comment il voit les choses après coup sur ce qu’il a fait : « Ce que je vois c’est que les femmes il faut s’en méfier » (sous-entendu, c’est à cause d’elles que je suis là).

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