infidélité

La relation extraconjugale: une occasion de relancer le couple?

Revue Sexualités Humaines n°21

Par le Dr Patrick Blachère - Psychiatre, sexologue. Aix-les-Bains

EN 2014, L’INFIDÉLITÉ EST UNE NORME… STATISTIQUE

« En France, l’infidélité est loin d’être une pratique marginale…Les résultats français de l’Observatoire européen de l’infidélité montrent au contraire une banalisation des comportements extraconjugaux dans une société française où plus d’un homme sur deux (55 %) et près d’une femme sur trois (32 %) admettent avoir déjà été infidèles au cours de leur vie. » Ifop, 21 janvier 2014

S’il n’existe pas d’études sociologiques validées par des statisticiens permettant d’évaluer les bienfaits ou les méfaits de l’infidélité conjugale sur la dynamique des couples, l’infidélité est assurément un fait de société. En France, plus d’un homme sur deux admet avoir eu une relation extraconjugale.

L’infidélité des hom-mes vivant en couple est donc deve-nue la norme ; du moins la norme statistique. Ce comportement semble moins observé chez les femmes mais il est en forte augmentation. Au début des années 1970, seules 10 % des femmes (contre 32 % en 2014) admettaient avoir eu des relations extraconjugales.

L’INFIDÉLITÉ, SOURCE D’ÉPANOUISSEMENT OU FLÉAU SOCIAL ?


Ce n’est pas parce que l’infidélité devient la norme ou presque en 2014, qu’elle est sans conséquence. Certes, il n’y a plus de sanctions légales à redouter. « L’adultère » n’est plus une infraction, mais l’infidélité n’est pas encore la norme « morale ». La réprobation sociale de l’adultère est encore importante.

La conception de la vie conjugale évolue aussi, mais les couples ouverts ne sont pas encore majoritaires. On note, du reste, que dans le texte publié par l’Ifop les partenaires des « infidèles » sont désignés comme des « victimes ». Le qualificatif « trompé » est également employé ainsi, même dans un document a priori technique et neutre il est difficile de faire abstraction de référence morale.

« Un Français sur deux (49 %) déclare d’ailleurs avoir été lui-même victime d’infidélité : les femmes étant un peu plus nombreuses (53 %) que les hommes (45 %) à penser à avoir été trompées par un de leurs conjoints. » (Ifop)

L’emploi du mot « victime » renvoie implicitement à la reconnaissance d’un fait traumatique. Sur ce, l’enquête de l’Ifop ne donne aucun renseignement sur les dommages résultant de l’infidélité tant sur les « victimes » que sur le couple. A en croire certains témoignages extraits du site Gleeden.com, le premier site de rencontres extraconjugales pensé par des femmes, l’infidélité peut être une chance pour le couple :
Publié le 06/07/2013 (Gleeden.com)
« L’homme avec qui je suis marié est celui que j’aime, mais nos relations sexuelles ne me satisfont pas. C’est la raison pour laquelle je vois d’autres hommes : je passe du bon temps avec eux, sans m’attacher à eux comme je le suis à mon mari. »

Un autre « témoin » usager de Gleeden.com voit la sexualité extraconjugale comme une source d’épanouissement personnel : « Pourquoi la libido prend-elle dès lors de la hauteur ? Parce que l’instant est rare, dilaté, dérobé aux contingences quotidiennes, parce qu’on ne se sent pas lié par un contrat civil ou religieux, par le remboursement du prêt immobilier ou par l’éducation de sa progéniture. Comme un yoga (oui, n’en déplaise aux puristes !), le sexe avec l’Autre défendu est une respiration plus consciente, une pratique au présent, une cérémonie de retrouvailles avec soi. C’est la vie dans ses fonctions les plus naturelles qui reprend ses droits. On ose enfin avancer sur des territoires inconnus : apprendre à se connaître, à donner, à recevoir, débarrassé du fatras de codes sociaux amoureux. On va chercher dans les profondeurs un autre mode d’assouvir ses pulsions et de se réconcilier avec son corps – ce grand oublié de notre vie moderne –, quitte à se fourvoyer, à dépasser parfois ses limites. La pipe audacieuse ratée, la sodomie un peu brutale, le lieu mal approprié… Ce n’est pas bien grave. Les failles ne sont pas des blessures narcissiques sous le regard de son compagnon de vie. L’amant est quelqu’un qui pose un regard plus léger sur les ratés. Si l’on osait, on parlerait de bienveillance. Oui, l’amant est bienveillant parce qu’il ne supporte pas la cohorte des tâches ingrates et des reproches du quotidien, parce qu’il est reconnaissant du plaisir partagé, d’un corps qui lui a permis, le temps d’une étreinte, d’échapper à l’ennui. »
Lola (Gleeden.com), janvier 2014

Ce témoignage, au ton emphatique, contraste par contre avec d’autres ; ceux de la clinique (la nôtre et celle des thérapeutes de couple). En 2014, la relation extraconjugale est parfois source de souffrance et de dommage dans l’équilibre conjugal.
« Quand j’ai dit, ce que je regrette aujourd’hui, à ma femme que je l’avais trompée, chose que pourtant je ne referai plus, j’ai cru que la terre s’ouvrait sous ses pieds. »
(Pierre X, patient de 51 ans)

Certains dressent même un tableau dramatique des conséquences pour la « victime » : « La découverte de l’infidélité est toujours un choc pour la personne trompée dont l’intensité peut varier du simple déni jusqu’au syndrome de stress post-traumatique. Le SSPT se caractérise par des pensées obsédantes et des ruminations, de l’hypervigilance, de l’évitement, de la colère, de la peur et de l’insécurité ou encore une réaction dépressive. Les thérapeutes évoquent  l’idée d’ouragan émotionnel ou de tsunami émotionnel pour montrer l’importance de l’impact. »

Sans partager cette vision apocalyptique, il faut bien reconnaître que les conséquences de la découverte de ce qui est vécu comme une trahison peuvent être parfois dramatiques, mais ceci est surtout observé chez des sujets à la personnalité fragile (personnalités abandonniques, par exemple)
(Rouchon, Blachère 3)

LES EFFETS DE L’INFIDÉLITÉ SUR LE COUPLE


Il est, pour le thérapeute de couple, impossible de répondre à la question des bienfaits ou méfaits de l’infidélité, par la simple lecture des témoignages, tant les retours d’expériences sont contrastés. C’est du reste pour cette raison que le concepteur de la revue nous pose la question : « La relation extraconjugale : une occasion de relancer le couple ?»

Pour le clinicien, la formulation de la question peut surprendre. Le terme de relance est plus généralement employé dans le domaine économique. Il y a, dans cette formulation, l’idée d’une conception très moderne du couple, et surtout un sous-entendu : un couple qui serait statique, qui « n’irait pas de l’avant », serait en péril. Cette idée de salut par le mouvement est un peu surprenante pour le thérapeute dans la mesure où il est globalement plus facile pour tout système vivant de garder un équilibre en restant statique qu’en étant en mouvement.Pour le clinicien, il est donc plus pertinent de poser la question sous cette forme : l’infidélité est-elle un facteur de fragilité, de désunion du couple, et si oui, dans quel cas ? A contrario, peut-elle renforcer les liens et pérenniser une union fragile ?

L’AMOUR SOURCE DE FRAGILITÉ

Il importe, au préalable, de définir ce qu’est un couple. A priori, la définition est simple : un couple est l’union de deux individus. Ce qui l’est moins, c’est la nature du lien… Jadis, ce lien était forcément contractuel (mariage, ou plus récemment un Pacs) dans un contexte ou non de relation amoureuse. Il y a encore plus longtemps l’amour n’était pas la condition nécessaire à l’union, l’union était décidée par les familles. Le contrat était non résiliable (sauf les rares annulations de mariage) et les deux partenaires se voyaient unis sinon pour l’éternité, du moins à perpétuité…

Certes, après des années d’intimité partagée, de difficultés vécues en commun, les deux partenaires pouvaient s’aimer d’un amour qui, d’un point de vue clinique, est très proche de celui que l’on observe, après quelques années, dans un couple moderne, quand « l’amour naissant » a laissé la place à ce que les psychanalystes appelaient « le courant tendre ». Ces couples étaient, par essence, plus solides. Non seulement les liensétaient souvent indissolubles, mais quitter le couple était périlleux voire impossible (ne serait-ce que pour des raisons économiques).

De façon paradoxale, les partenaires « obligés » de vivre ensemble avaient parfois plus de facilités à s’adapter à l’autre durablement, un peu comme deux prisonniers devant partager la même cellule pendant des décennies (il vaut mieux, dans ce cas, faire des efforts pour s’adapter à l’autre…).
Quand deux partenaires ne s’unissent que du fait de la relation amoureuse, il est souvent plus difficile d’adapter son comportement à l’autre, et ce d’autant plus que les travers de notre conjoint (que l’on trouvait si charmant au début de notre union) sont parfois insupportables après quelques mois.

Un couple uni par le seul lien amoureux est, par essence, un couple fragile :
« Les recherches neurologiques actuelles nous apprennent que la première phase d’une histoire d’amour serait en fait programmée dans nos gènes, sous le primat du biologique et qu’elle durerait en moyenne trois ans. Le partenaire choisi perd son attrait, son caractère irrésistible quelles que soient ses qualités et un sentiment de désillusion, voire de tromperie, peut surgir. Le réveil est alors douloureux : d’aucuns pensent qu’ils n’ont pas trouvé la “bonne personne”. C’est alors qu’apparaissent, dans la plupart des couples, une réorganisation des relationsamoureuses. Des difficultés conjugales, voire la séparation peuvent alors survenir. » (Vincent 7)

LES FACTEURS DE COHÉSION CONJUGALE

C’est le plus souvent lors de cette période d’affadissement des sentiments amoureux que le couple est le plus vulnérable, il l’est d’autant plus que peu de sujets se posent la question de la finalité de la vie de couple avant cette période de « désillusion ». Les partenaires sont souvent extrêmement
naïfs et, mis en confiance par la constance des sentiments amoureux des premières années, surestiment la solidité des liens, sans même se poser la question de la nature de ceuxci (abstraction faite de la relation amoureuse).

Nous pourrions presque dire, de façon provocatrice, que le danger pour le couple ne vient pas de la fidélité ou de l’infidélité conjugale, mais tout simplement de la fragilité des liens qui unissent le couple au-delà de la relation amoureuse.Il importe donc, pour le couple, avant la période de désillusion marquant la fin de « l’état amoureux » de se poser préalablement la question de la finalité de la vie conjugale ; vie conjugale qui n’est nullement obligatoire (il est possible de vivre, de travailler voire d’élever des enfants sans vivre en couple).

Hormis le contexte conjugal, si deux individus s’unissent c’est pour faire mieux ou plus à deux que ce qu’ils pourraient faire seuls, tout en permettant l’épanouissement de chacun des partenaires. Ainsi, deux prisonniers peuvent s’unir pour franchir un obstacle infranchis-sable par un individu isolé. En se fai-sant mutuellement la courte échelle, ils pourront ainsi s’évader. Ils réalisent alors un projet commun. Tel pourrait être le modèle d’un couple sinon idéal, du moins mieux armé pour surmonter les crises. Mais revenons à la métaphore de l’évasion: le mur d’enceinte franchi, la pérennité de l’union peut se poser. Les prisonniers peuvent parfois être plus en danger en restant unis, et ils n’ont d’intérêt à rester en couple que s’ils ont, au-delà de l’évasion, un autre projet
commun. A moins qu’avec le temps et leur communion dans les expériences difficiles, ils aient tissé entre eux des liens affectifs ou tout simplement qu’ils aient peur de se séparer…

A l’instar des prisonniers, et surtout si on tient à faire alliance avec l’autre, il importe de se poser la question des obstacles à franchir voire des projets communs au-delà du mur d’enceinte… (Une fois les enfants élevés, à quoi sert le couple ?) De fait, avant de se poser la question de la fidélité (ou avant qu’elle ne se pose), il apparaît pertinent de se poser la question de la solidité de notre couple : Suis-je épanoui dans mon couple ? Mon compagnon l’est-il ? Mon couple est-il un frein pour mon épanouissement ou pour celui de mon partenaire, et surtout quelle est la nature des liens qui nous unissent ? C’est essentiellement pour répondre à cette dernière question que le thérapeute est le plus utile. Parfois ce que l’on pense être de l’amour est un simple besoin ; besoin de l’autre comme étayage pour éviter l’écroulement, ou tout simplement pour échapper à ses angoisses abandonniques. Le rôle du thérapeute est alors de permettre une désaliénation, sans influencer le choix du patient, mais en permettant au patient d’échapper à une relation aliénante ou destructrice (cf. certaines formes de violences conjugales).

LA FIDÉLITÉ EST HORS NATURE

Dans un couple unis par les seuls liens de l’amour, rester fidèle relève de l’exploit. La promesse de fidélité prise au début de l’union est difficile à respecter. Aucune clause du contrat ne prévoit de sanction en cas de non respect de cette promesse. L’engagement de rester fidèle est, en effet, souvent pris de façon informelle : « Je me sens incapable de te trahir. »

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