Armand Lequeux

La sexualité vécue comme un besoin alimentaire

«Mais qu’ont donc les hommes à la place du cerveau?»


Par Armand Lequeux - Professeur et Docteur en Médecine. Université catholique de Louvain.

Le comportement sexuel humain n’est pas régi par un besoin, ni d’ordre physiologique, ni d’ordre psychologique. Il nécessite à l’évidence une base biologique (des organes génitaux, un système nerveux, des hormones…) et un « moteur » psychique (les pulsions, l’attachement, l’emprise…), mais il s’inscrit dans l’ordre du désir impossible à combler et non dans celui de l’instinct.

Si les humains – sans doute les hommes plus que les femmes mais cela évolue – peuvent cependant vivre leur sexualité comme un besoin de
type alimentaire, c’est sous l’effet d’une construction, d’une représentation qui s’impose à eux comme une loi de la nature alors que c’est eux-mêmes qui l’ont bâtie. Dans le champ social cette construction est vivement contestée. Certains dispositifs (les bordels militaires de campagne, les bonnes des familles bourgeoises…) et certains comportements (le harcèlement sexuel, le viol excusé par l’attitude provocante de lavictime…) qui étaient encore justifiés il y a un demi-siècle par les soi-disant besoins impérieux naturels qui habitaient la moitié virile de l’humanité, ne sont absolument plus tolérés de nos jours. Il n’en va pas encore tout à fait de même dans la sphère privée.

Nombreux sont nos contemporains qui restent convaincus qu’ils sont habités par un besoin sexuel à assouvir et une grande part de la souffrance sexuelle personnelle et conjugale y trouve son origine. Il ne suffit pas de contester cette construction pour en supprimer les effets mais nous ouvrirons la réflexion par une histoire clinique et par la réanimation d’un concept qui paraît parfaitement désuet de nos jours : la sublimation. Pas d’angélisme, il s’agitde renoncer non pas au désir mais à l’illusion de son assouvissement.

UNE HISTOIRE DE BESOINS

Aurélie et François ont tous deux 35 ans quand ils me rencontrent suite à la suggestion du gynécologue d’Aurélie à qui elle a « avoué » qu’elle n’avait plus de relation sexuelle avec son époux depuis près d’un an. Ils ont cinq ans de vie commune dont trois ans de mariage. Un fils, Julien, leur est né il y a deux ans. Je retrace ici leur biographie en ordre chronologique en élaguant de larges pans de leur vie. Les relations avec leurs parents respectifs, les amis, l’engagement professionnel, l’achat d’une maison, etc., ne sont pas sans avoir influencé le fil conjugal de leur existence, mais nous en ferons ici délibérément l’impasse.

Une relecture de leur histoire relationnelle acceptable par les deux parties a demandé plusieurs consultations de « défrichage ». Ils tenaient absolument à ce que je les comprenne bien afin que je puisse, espéraient-ils, leur donner les conseils les plus adéquats. En l’occurrence c’est ce travail réflexif qu’ils firent ensemble et dont je me suis contenté d’être un témoin stimulant qui fut thérapeutique !

QUELS ÉTAIENT LEURS ÉTATS D’ÂME AVANT LEUR RENCONTRE ?

 

Ils étaient l’un et l’autre en souffrance mais suffisamment ouverts et disponibles pour que cristallise en eux la magie du sentiment amoureux. Aurélie sort de deux histoires d’amour décevantes Ses attentes romantiques se sont fracassées dans la douloureuse prise de conscience que les hommes ne peuvent répondre que par le sexe à sa demande d’intimité. A ce moment elle croit vraiment, ce sont ses termes, que « les hommes n’ont décidément qu’une bite à la place du cerveau… ». Déçue, désabusée, elle rêve du Prince charmant, le vrai, celui qui viendra la délivrer de ce monde dur et cruel. Et François ? Dès sa première relation sexuelle, il a vécu l’humiliation de se découvrir éjaculateur très précoce. Le scénario s’est répété et il s’en est protégé en ne vivant plus que des relations épisodiques, quasi anonymes, sous l’influence de l’alcool. « L’ivresse m’aidait à éjaculer un peu moins vite mais m’évitait surtout de vivre la honte. De toute façon c’étaient des filles que je ne risquais guère de rencontrer après. C’était juste pour satisfaire un besoin, si vous comprenez… » Déçu, désabusé, il rêve d’une Princesse, une vraie, qu’il pourrait sauver de ce monde dur et cruel.


Leur rencontre est lente, prudente. « C’était comme si je n’osais plus y croire », dit-elle… dit-il ! Puis la fulgurante évidence. « C’est lui. C’est elle. De toute éternité nous sommes faits l’un pour l’autre. » Ils nagent en pleine identification projective. « Grâce à toi je me découvre. Tu m’ouvres à moimême.» C’est l’absolu romantique. « Tu es tout pour moi. Sans toi je ne pourrais vivre… » Ils patientent trois mois entre cette aveuglante évidence et leur première relation sexuelle. C’est un délaiqui, à notre époque et pour deux adultes de 30 ans, relève sans doute de l’exception. Ils en rient, ils en sont fiers. La sexualité à petits pas les aide à se découvrir, les rassure. Pour elle, « il n’est pas comme les précédents, ce n’est pas pour le sexe qu’il m’aime ». Pour lui, « je n’ai rien à prouver. Je suis aimé quoi qu’il arrive, donc il arrive que je n’éjacule pas trop vite… enfin pas chaque fois… et de toutes les façons ce n’est pas important ». Elle aime son côté sérieux et responsable. Il adore sa fantaisie, ses improvisations. Vous avez déjà compris qu’au jour des reproches, les qualités de la romance seront les défauts de la désillusion. « Il est dur, taiseux, radin… » ; « Elle est versatile, désordonnée, dépensière… »

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