anorexie

Réflexions sur la complexité de la relation à la nourriture et au corps

"Ce n'est pas une mince affaire !"


Par Liliane Hirschland - Licenciée en Sciences Psychologiques ULB 1970, Psychothérapeute analytique dans le traitement des troubles alimentaires. Bruxelles.

Pourquoi ce titre... sinon parce que le jeu de mots dit bien la multitude des questions qu’il y a à résoudre et aussi pour insister sur la culture ambiante qui a un impact réel sur chacun(e) d’entre nous.

La boulimie s’est développée dans nos sociétés occidentales d’abondance, certainement depuis le début des années 1970. On peut y voir un ensemble de raisons inhérentes à la pression sociale qui prône la minceur comme mythe idéal de beauté et à notre mode de vie qui s’est profondément modifié avec l’éclosion d’une consommation à outrance dans bien des domaines, reléguant souvent la nourriture au « fast food».

ON DOIT TOUT AVOIR, TOUT, TOUT DE SUITE...

Dès l’adolescence, les jeunes filles sont obsédées par les régimes, refusent leur corps et donc aussi l’image d’elles-mêmes. L’entrée dans la vie adulte et l’identité sexuelle est très souvent camouflée par des préoccupations de poids. Ces préoccupations esthétiques sont souvent trop valorisées par l’entourage, la pression sociale, car femmes et hommes, tous, nous sommes relativement pris dans cette conviction de l’importance de la minceur et cela va dénaturer la relation à la nourriture et au corps, la nourriture véhiculant en fait surtout, si on prend le temps d’y songer, l’amour, la sensualité, la spiritualité... Manger occupe une grande place dans nos vies, au moins trois fois par jour et c’est quand l’on en perd la fonction physiologique et sociale que les troubles commencent.

Les désordres alimentaires touchent plus les jeunes filles et les femmes mais on constate que plus d’hommes sont concernés, leur préoccupation autour de l’apparence étant actuellement plus courante. La boulimie n’a rien à voir avec la simple gourmandise, il y a boulimie quand la personne a le sentiment d’avoir perdu le contrôle de la relation à la nourriture. Elle est très mal à l’aise dans son corps, elle se sent trop grosse, que ce soit ou non objectif, elle est obsédée par son poids et les régimes. Elle ressent honte et culpabilité. Elle mange peu ou pas à table, certainement pas avec plaisir, elle se cache pour manger.

Il y a généralement beaucoup d’ambivalence autour de la nourriture : attirance allant jusqu’à la voracité en même temps que rejet violent. Il n’y a pas toujours excès de poids objectif, la plupart des boulimiques étant constamment au régime, soit font des cures de jeûne, soit vomissent après s’être goinfré (boulimieanorexie). On perçoit ici le redoutable combat vie-mort que mène l’anorexique ; celuici se retrouve chez les boulimiques mais peut-être d’une façon bien plus voilée. Le cadre social joue un grand rôle dans la problématique de la nourriture et du poids. Nous sommes loin de l’époque de Rubens et Botticelli où les canonsde la beauté vantaient la féminité dans l’opulence et les rondeurs. La révolution industrielle et scientifique a totalement bouleversé nos valeurs. Notre mode de vie, les rôles sociaux engendrent une image de la femme androgyne, mince, parfaite, et dynamique, véhiculée par la presse. Nous sommes fascinés et irrésistiblement persuadés que la minceur est la seule beauté, qu’elle garantit succès, amour et bonheur.

LA REPRÉSENTATION DE LA FÉMINITÉ S’EST DRASTIQUEMENT ASEPTISÉE.

Les troubles alimentaires sont plus spécifiquement féminins : la femme porte les enfants, les nourrit ainsi que l’ensemble de la famille. Sa fonction nourricière déjà la met dans une position complexe par rapport à la nourriture, à manger, à s’occuper des besoins des autres et des siens. Etre femme, épouse, mère, travailler à l’extérieur... plusieurs rôles seront souvent en conflit. Préoccupée de son image, de plaire pour être aimée, sa présentation doit être parfaite... Bref, elle est prise dans une infinité d’exigences qui peuvent la couper d’elle-même. La moindre critique sur son physique est très mal ressentie. Elle est, de par sa structure psy-chologique, narcissiquement très sensible à ce sujet, ainsi que dans son besoin du regard de l’homme et du père. La séparation psychologique entre la mère et la fille est une aventure bien différente que pour un fils. La proximité de deux êtres du même sexe rend la définition d’une identité séparée bien périlleuse et semée d’embûches comme la culpabilité, l’ambivalence….

Prendre du poids, tout comme refuser de manger, peut être une manière de s’opposer à trop d’attentes incompatibles, de manifester une difficulté ou même une réelle détresse quant à la façon de prendre sa place, faire certains deuils, lâcher prise, avoir peur d’être abandonnée... Comme la boulimie où on « ravale » les mots, les kilos sont silencieux et paradoxalement si visibles...

La relation à la nourriture est la première relation au monde. En effet, lebébé humain est totalement dépendant de la mère et de son entourage, alors que dans le monde animal, la plupart des nouveaux-nés peuvent très vite se débrouiller par eux-mêmes. La dépendance concerne tous les soins tant physiques qu’affectifs. L’être humain (homme ou femme) développe ses facultés intellectuelles et affectives dans les premières années de sa vie aussi en fonction de la qualité des relations avec les proches : la mère, le père, la fratrie, les grands-parents et autres proches ou substituts parentaux.

Sans tomber dans le mythe de ce que devrait être une mère parfaite, une famille idéale, il est intéressant de réfléchir à tout ce qui se transmet dans une relation si proche, quelle place la nourriture va prendre dans les échanges. On sait que la relation à la mère est centrale dans la problématique nourriture, l’enfant étantavec elle dans un lien fusionnel dès avant la naissance. Plus la mère saura communiquer, comprendre et répondre, en les respectant, aux besoins et désirs de son enfant, mieux se feront les diverses étapes de séparation, de l’autonomisation, de la prise de distance pour apprendre à découvrir le monde : ramper, s’asseoir, se lever, la petite école...

LA NOURRITURE EST PORTEUSE DE TANT DE MESSAGES D’AMOUR, DE HAINE ET D'ATTACHEMENTS... QUE MÊME ADULTE LA NOURRITURE PEUT ENCORE ÊTRE SURINVESTIE.


Si on reprend Winnicott et la notion de « holding » : « L’unité mère-enfant est à la base du développement psychique » ; « l’enfant organise sa spécificité en émergeant progressivement de cette diade et l’organisation psychique de l’enfant sera teintée par les fantasmes inconscients de la mère par rapport à l’enfant et par la relation interne qu'elle noue avec lui » ; « au détour des premiers mois, les relations objectales s’organisent, l’environnement et l’enfant deviennent des entités séparées dont l’existence est fondée l’un par l’autre.

L’objet et le sujet structurent la relation objectale. La relation à l’objet forme le moi, permet d’organiser les mécanismes de résolution des conflits et angoisses. Il y a douleur comme réaction au sentiment de perte de l’objet ; il y a angoisse comme réaction au danger que représente cette perte. La vie psychique commence à l’acquisition du JE. »Melanie Klein : « C’est au moment de la séparation d’avec l’objet, celui-ci reconnu comme tel, que s’instaure la phase dépressive, conséquence du fait que l’objet est vécu séparé. Il s’agit d’un renversement de la situation de naissance, le psychisme humain s’organise pour supporter la dépression inhérente à la séparation et assurer sa continuité. »

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