abus sexuels

L’éducation à la sexualité à l’école primaire

La prévention des abus sexuels chez les 6-8 ans

Par Adélaïde Jaffeux, Professeur des écoles (Lésigny), Diplômée de Sexualité humaine - Université Paris XIII Bobigny

Après avoir abordé la sexualité dans son versant positif en classe de CP (sentiments, respect de l’autre, connaissance de son sexe et du sexe opposé, pudeur et intimité, égalité des sexes), j’ai mis en œuvre une séquence de prévention des risques en CE1, avec des élèves qui, en grandissant, allaient demander davantage d’autonomie. Ces enfants, je les pensais capables de s’auto-protéger, s’ils disposaient d’une sorte de boîte à outils pour les y aider.
 
Il faut savoir qu’avant l’âge de 18 ans, un enfant sur cinq, au moins, a été victime d’un abus sexuel, sachant que 75 % des cas d’abus ne sont jamais détectés. Les adultes ont le devoir de protéger les enfants, et si l’entourage familial ne le fait pas, comme c’est encore bien souvent le cas, l’école a une grande responsabilité à prendre. En parler, c’est autoriser la parole et ainsi lever le tabou, c’est permettre aux enfants d’être en mesure de se protéger eux-mêmes en évitant les situations dangereuses et peut-être aussi, j’espère, permettre aux enfants abusés qui n’ont pas encore parlé de mettre fin à l’impensable…
Les enfants savent généralement qu’il ne faut pas parler aux inconnus, mais ils se représentent l’agresseur selon un profil type qu’il va falloir étayer. Les victimes d’abus sexuels sont majoritairement des filles (85 % de 2 à 17 ans) au moment du premier abus, l’âge moyen se situant à 10,6 ans. Plus de 9 fois sur 10, l’agresseur est un homme adulte, hétérosexuel, proche de l’enfant. Nous sommes loin du « méchant inconnu qui donne des bonbons » décrit par les parents à leurs enfants.
Par ailleurs, les statistiques relèvent un faible pourcentage de pédophiles parmi les agresseurs sexuels, qui sont « des personnes à la recherche de pouvoir, de domination et de contrôle sur les autres. Ils utilisent la menace, l’intimidation, la manipulation et la force physique pour parvenir à leurs fins. L’enfant devient l’objet sexuel que l’agresseur contrôle lâchement à sa guise pour satisfaire ses propres besoins de pouvoir. L’agresseur n’est habituellement pas attiré par les enfants, mais il est excité par la puissance que l’acte lui confère. »
L’homme qui agresse un garçon est habituellement hétérosexuel : ce n’est pas un besoin sexuel qui est comblé mais un besoin de contrôle. Il s’en prend à une personne vulnérable pour satisfaire le sentiment illusoire de puissance que l’acte lui procure.
Dans 85 % des cas, l’agresseur est connu de la victime : père ou beau-père le plus souvent, puis d’autres adultes masculins connus de la victime (ami de la famille, oncle, grand frère, grand-père, voisin, gardien…). Seulement 6 % des abus sexuels sont commis par une personne totalement inconnue de l’enfant.
Enfin, contrairement aux idées reçues, la majorité des agresseurs sexuels ne seraient pas d’anciennes victimes de violences sexuelles, puisqu’il y a plus d’agresseurs masculins et plus de victimes féminines…

Un tabou qui accentue la vulnérabilité et sert les agresseurs sexuels

Notre culture entretient à nos dépens un véritable tabou sur la sexualité : ainsi, la société se fait la complice des agissements des agresseurs sexuels, car elle leur facilite la tâche.Ne pas parler à l’enfant l’empêche de savoir qu’il peut refuser ces pratiques ou demander de l’aide.
Il faut apprendre aux enfants en tout premier lieu que la sexualité est avant tout du plaisir et du bonheur partagés.
L’enfant ne sait pas où se situent le bien et le mal, mais il a parfaitement compris que ce sujet met les adultes mal à l’aise. Ce qui laisse donc la voie ouverte à toutes les manipulations mentales et le champ libre aux agresseurs. Parler d’amour à l’enfant, de plaisir et de désir partagés, c’est lui permettre de l’identifier. La vulnérabilité estle premier critère recherché par les agresseurs chez la victime, l’agression étant avant tout une prise de pouvoir sur une personne. Plus la personne est vulnérable, plus il est facile d’exercer un contrôle sur elle.
Les facteurs qui augmentent la vulnérabilité d’une personne sont : la dépendance, l’isolement et le manque d’informations. C’est donc là-dessus que la prévention doit se faire.
En effet, l’enfant est dépendant de l’adulte, il peut avoir peur de lui déplaire ou peur de l’abandon, et ainsi obéir à toutes ses exigences. Physiquement, l’enfant est d’autant plus vulnérable face à l’adulte. La parole de l’enfant est aussi facilement remise en question lorsqu’un adulte le contredit.
 
On observe un taux élevé de violence chez les sociétés isolées comme les réserves autochtones, les sectes… L’adulte contrôle les sorties et fréquentations de l’enfant qui, s’il est isolé, n’a personne à qui parler ou se référer. L’enfant non informé, quant à lui, ne sait habituellement pas ce qu’est une agression à caractère sexuel. Souvent, il ne différencie pas le geste affectueux du geste de violence sexuelle. Son développement affectif, intellectuel et sexuel ne lui permet pas de comprendre la sexualité d’un adulte et ce qui se passe lors d’une agression sexuelle. Il ne sait pas reconnaître les signes, ne connaît pas les mots pour en parler, ne sait pas que ces agissements sont anormaux et qu’il est en droit d’être défendu.

Cacher l’information à l’enfant, ne pas répondre à ses questions, croire qu’il ne comprend pas ce qu’on lui dit, ne pas employer les bons mots pour désigner les choses ou le tenir dans l’ignorance, contribuent à le vulnérabiliser. Il est privé d’outils pour faire face aux situations. Et comme il a tendance à croire ce que disent les adultes, l’agresseur est en mesure de donner de fausses informations à l’enfant, en lui disant, par exemple, qu’il est normal qu’il agisse ainsi, que c’est de cette façon qu’on peut manifester son amour à quelqu’un…
Il faut absolument apprendre à l’enfant à dire « non » pour qu’il s’autorise à parler et ne se plie pas à toutes les exigences de « l’adulte tout-puissant ». Pour qu’il dise « non », il faut qu’il ait accès à ses émotions et qu’il ait appris à les identifier. Les quatre émotions de base, la joie, la peine, la colère et la peur, doivent être exprimées par l’enfant. Ainsi il ressentira que quelque chose ne va pas, et repoussera par ce « non » la situation d’inconfort dans laquelle il se trouve.
Cependant, le « non » peut l’exposer à une violence accrue de la part de l’abuseur. Il faut donc inciter l’enfant à parler à un adulte qui saura le protéger.

L’abuseur façonne l’esprit de l’enfant de manière à lui faire considérer comme normale une sexualité déviante. Dans le climat de silence et de méconnaissance que notre culture fait régner autour du sexe, il sera facile à l’agresseur d’imposer le silence à l’enfant:
- par la manipulation mentale : la contrainte désagréable est présentée comme preuve d’amour, au même niveau que toute autre (finir son assiette, ranger sa chambre…) ;
- par les chantages et les cadenas :« Je dirai que tu mens, personne ne te croira » ; « Si tu parles, je le ferai à ton frère/ta sœur » ; « Si tu dis non, c’est que tu ne m’aimes plus »…
- par le cloisonnement :pour éviter que les victimes ne se parlent entre elles, « Si tu refuses, je le fais à ton frère/ta sœur », alors que celui ou celle-ci est déjà abusée ;
- en utilisant « l’impuissance acquise » de victimes qui ont déjà subi des abus : celles-ci, plongées dans un sentiment d’impuissance lors d’un premier abus ou d’une agression, font ce qu’on leur demande de faire, laissant croire qu’elles sont consentantes ;
- en utilisant la culpabilité :mécanisme de défense de la victime, rejetant l’idée-même d’être une victime ; parler d’abus devient l’aveu d’une faute : l’abuseur ne détrompe pas sa victime et alimente ce sentiment pour verrouiller le secret. Si l’abuseur passe outre le refus de l’enfant, celui-ci va se sentir coupable de n’avoir pas su se faire respecter : il aura l’impression d’être « nul ». N’omettons pas non plus le plaisir sexuel mécanique inhérent à toute stimulation des zones érogènes, très tabou et très culpabilisant. Les enfants abusés peuvent se taire par peur de décevoir, du fait de la culpabilité ressentie : « Si tu le dis à ta mère, elle aura honte de toi. »
 
Gérald Brassine insiste pour que l’adulte n’attende pas que l’enfant pose des questions pour parler de sexualité, car « les enfants abusés dès leur plus jeune âge sont manipulés et ne poseront jamais de question pour ne pas dévoiler ce qu’ils vivent. Si on ne leur parle pas, ils vont grandir en ne connaissant qu’une sexualité déviante, et on ne se sera pas donné les moyens de détecter les abus qu’ils subissent. »

Les déviances sexuelles doivent être présentées comme étant marginales par rapport à une sexualité saine et heureuse, pour ne pas diaboliser la sexualité.
Les abuseurs doivent être présentés comme « malades » au lieu de « méchants » pour que l’enfant puisse identifier une demande abusive d’un adulte considéré « gentil » dans la famille. Il faut apprendre à l’enfant à exercer son jugement pour éviter les pièges. Dans le cadre scolaire et familial, l’enfant peut devenir difficile après un abus, mais peut aussi se réfugier dans le travail scolaire et devenir brillant, exerçant un contrôle qu’il n’exerce plus ailleurs. Il peut ainsi s’amender de son sentiment de culpabilité.
Les symptômes peuvent ne pas apparaître ou ne pas être explicites. C’est pourquoi il faut faire de la prévention et créer un climat qui va susciter la confiance et libérer la parole. S’il y a des suspicions, il faut utiliser cette prévention comme une forme de détection, en utilisant des questions ouvertes, non suggestives, pour éviter la création de faux souvenirs. 

Une séquence de prévention des abus sexuels en classe de CE1

J’ai choisi de proposer trois séances aux élèves de CE1 que j’avais eus en CP, en m’appuyant sur la littérature de jeunesse. Celle-ci est en effet un bon outil d’intervention, proposant des fictions adaptées à l’âge et au niveau de lecture des enfants. L’enfant s’identifie aux personnages et se projette facilement dans un univers qui ressemble au sien, ce qui initie participation et expression de soi, tout en permettant une mise à distance et une réflexion.

Ces fictions permettent en séance un positionnement de l’enfant qui est amené à s’interroger : « Puis-je vraiment penser et agir comme le héros ? »
La prévention étant plus efficace quand elle se fait en lien avec les familles, j’ai choisi de leur communiquer des documents reprenant le contenu des séances réalisées en classe, ainsi qu’une bibliographie adaptée sur les questions abordées. L’objectif est ainsi de favoriser la construction du lien parental en facilitant la communication : les documents permettent d’initier le dialogue parents-enfants.

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