Traitement des traumas sexuels chez les victimes de tortures. Revue Sexualités Humaines 14 - Page 2

 

Observations cliniques
 
1. Chirurgie réparatrice après excision
 
Madame D.a 34 ans. Elle a dû fuir son pays après des manifestations où son mari a été tué, elle a été arrêtée et emprisonnée pour avoir organisé une réunion à la mémoire des personnes tuées cinq mois plus tôt. Elle a été torturée et violée par les militaires et laissée pour morte… Elle a été hospitalisée pendant une semaine et a réussi à s’enfuir avec la complicité d’un infirmier de la même ethnie qu’elle. Avec un passeport d’emprunt, elle est arrivée en France en mars 2010.
A la première consultation, elle me confie qu’elle a dû abandonner ses enfants : deux garçons et une fille dont elle n’a pas de nouvelles, et surtout elle a très peur que sa fille de 4 ans ne subisse elle aussi une excision comme c’est la coutume au village. Je vais la suivre de mois en mois, et à la troisième consultation, elle me demande :
« Est-ce que c’est possible de me faire opérer ? Car on m’a fait l’excision quand j’étais petite et j’ai appris que c’était possible de faire une opération de chirurgie réparatrice en France. »
 
Et elle me dit aussi qu’elle a eu des nouvelles de ses enfants, que le plus grand des garçons est à l’hôpital pour des crises d’asthme à répétition. Mais c’est surtout pour sa fille qui est au village qu’elle est angoissée car elle n’arrive pas à oublier que sa propre petite sœur est morte d’une hémorragie après avoir été excisée au couteau.
Vient ensuite une période de trois mois où elle prend rendez-vous mais ne vient pas… et quand elle revient, c’est parce qu’elle est inquiète pour le recours à la  CNDA (Cour nationale du droit d’asile) et qu’elle me demande un certificat médical attestant de son suivi au centre médical. Elle veut surtout arrêter de penser et pouvoir dormir. Le mois suivant, à sa demande, je prends rendez-vous avec le docteur Pierre Foldès (2) et je lui remets une lettre pour faire la chirurgie réparatrice des lèvres et du clitoris. 
Le Docteur Foldès est chirurgien urologue. Après avoir sillonné le monde en tant que médecin humanitaire, il se consacre aujourd’hui à la lutte contre l’excision.  Il a mis au point une technique de reconstitution de la vulve et du clitoris. Elle sera opérée en août.
L’intervention consiste, après une dissection des bulbo-caverneux, en :
- une réparation complète du clitoris, ce qui permet d’abord de supprimer la douleur latente laissée par la cicatrice ;
- une reconstruction des petites et grandes lèvres.
Cette opération permet également de résoudre les problèmes d’obstétrique et d’urologie causés par l’excision.
Le chirurgien la revoit en septembre, on peut lire dans sa lettre : 
« Le clitoris est déjà en place, en train de se réépithélialiser et elle entreprend la cicatrisation finale qui se passe dans de bonnes conditions. Nous poursuivons sa surveillance sur six mois pour l’accompagner dans la restauration de sa sexualité. »
Mais la chirurgie n’est que la première étape sur le chemin de la restauration de la sexualité, la deuxième étape consiste en un accompagnement corporel et psychologique suivant un protocole de soin supervisé par l’équipe du Docteur Foldès sur une durée d’un à deux ans.
Commence ensuite au centre Parcours d’Exil une période de séances de relaxation et de massage de tout le corps pour aider à une reconstruction de l’image corporelle. Notre masseuse-kinésithérapeute a de longues années de pratique auprès des personnes victimes de tortures. Elle sait prendre en charge ces patients et les aider à retrouver une sensibilité corporelle que les tortures avaient détruite. Libérer le corps de son anesthésie aide à libérer la parole et accéder aux émotions refoulées. Car la reconstruction de l’organe blessé n’est pas tout, même si elle intervient dans la restauration de l’image de soi. C’est grâce à ce travail d’empathie que la personne peut se réapproprier son corps et ses sensations pour (re)découvrir son désir et (re)vivre sa sexualité.
 
2. Chirurgie réparatrice après violences anales
 
Madame T.est âgée de 28 ans, elle est célibataire et elle tenait un salon de coiffure dans la capitale de son pays. Sous son aspect timide, se cache une  militante pour l’amélioration des droits des femmes. Pour avoir manifesté avec d’autres femmes de son quartier, elle a été arrêtée et mise en prison pendant un mois. Elle a été battue à coups de matraques, ses jambes en portent les cicatrices et elle a été violée par les militaires.
Cela ne l’empêche pas deux ans plus tard de participer à des manifestations contre la vie chère et le manque d’eau et d’électricité. Elle est de nouveau arrêtée et emmenée dans un camp de détention pendant deux mois. La nuit, les gardiens viennent la chercher et la conduisent dans une chambre où elle est martyrisée : elle porte sur les fesses les cicatrices des poignards que les militaires enfonçaient pour la tenir tranquille pour la violer et la sodomiser…
 
Après plusieurs mois d’attente pour passer à l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et des apatrides) et essayer d’obtenir le statut de demandeur d’asile, elle me confie que depuis les viols par sodomie, elle perd ses matières et est obligée de se garnir. Elle présente une fistule anale traumatique, ce que confirme le Dr. C., chirurgien gastro-entérologue. C’est pourquoi elle s’interdit toute relation sexuelle car elle panique à l’idée de se souiller pendant un rapport sexuel. Plusieurs fois je la sollicite pour qu’elle se fasse opérer, mais elle me dit qu’elle préfère attendre d’avoir son statut de refugiée.
 
Il faudra attendre quinze mois pour qu’elle obtienne de la CNDA (Cour nationale du droit d’asile) son statut de demandeur d’asile et qu’elle se décide à se faire opérer. C’est pour elle une grande joie de savoir qu’elle va retrouver son corps sans honte et elle espère retrouver une sexualité satisfaisante.

 

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