Sensorialité et sexualité en devenant père. Revue Sexualités Humaines 10. Geneviève WROBEL - Page 2


 
2 - Le temps de la naissance
« Il y a la secrète déchirure, la solitude singulière de celui qui va être père d’un instant à l’autre mais dont le souci ne parvient à s’accrocher à aucun de ces détails de l’apparence concrète qui rendent si précieux les êtres aimés. Le père voudrait voir vraiment quelqu’un, et ne pas tâtonner ainsi dans l’indécis. » (4)

Lsexualite du peree sexe du rêve
Certains hommes parlent clairement du conflit qui les agite face à l’obligation qu’ils ressentent d’être présents à l’accouchement. « Il faut » est l’expression qui revient le plus souvent : il faut assister à l’accouchement, il faut voir naître l’enfant qu’on a fait à deux, il faut voir ses premiers moments de vie. A l’inverse, d’aucuns expriment ne pas vouloir« voir le sexe s’ouvrir pour laisser passer l’enfant », car ils ont peur de« ne plus la désirer ensuite ». Ils ne regarderont pas et se tiendront à la tête de leur compagne. « Voir en face, pour deux, il n’y a probablement rien de plus violent. »
 L’un d’eux raconte qu’il ne voulait pas assister à l’accouchement. Il craignait pour sa sexualité. Il s’imaginait voir le sexe déformé de sa compagne. Il avait peur de garder cette image en tête. La nuit qui suivit une échographie à laquelle il « assistait », il fit un rêve : il « assistait » à la naissance de son enfant (enfant dont le couple n’avait pas souhaité connaître le sexe). Tout se passait « merveilleusement bien ». Au réveil, il « savait » qu’il serait présent en salle de naissance. Quelques jours plus tard, il raconte son rêve aux autres pères et leur dit que depuis ce rêve, il a la certitude qu’il peut assister à l’accouchement. Soudain, il s’aperçoit qu’il a oublié le sexe de l’enfant du rêve qu’il avait pourtant vu. Il n’en dit rien de plus. Au groupe suivant, il reparle de son rêve. Il ajoute qu’entre-temps, sa mère à qui il avait raconté son rêve, lui a rappelé que c’était d’une fille dont il avait parlé.
Qu’il puisse ainsi effacer la vision du sexe… de la femme, lui donne l’assurance qu’il peut assister à l’accouchement. Quand sa mère entre en scène pour lui rappeler ce qu’elle n’a pas oublié, c’est à la fois la lignée féminine qui fait irruption et l’idée que lui aussi est sorti du ventre d’une mère. Avait-il oublié le sexe qu’il avait vu en rêve ou voulait-il oublier ce savoir qu’il était né d’une femme ? Quant à l’échographie, elle avait donné corps à l’enfant. Lui avait-elle permis de briser l’identité épouse-mère qui le confrontait à une représentation incestueuse pour aller vers l’identité femme-fille qu’il pouvait médiatiser ?
Alors qu’il souhaitait assister à l’accouchement de son épouse, un homme s’inquiétait de ne pouvoir supporter la vue du sang. Il se représentait l’expulsion du placenta comme quelque chose d’insupportable. Les autres lui avaient signifié qu’il pouvait s’autoriser soit à sortir, soit à ne pas regarder, mais il lui semblait impossible d’éviter cette vision. Il « ne verrait pas venir le moment fatidique », donc il « verrait à son corps défendant ». Après la naissance de son enfant, il raconta comment l’installation du drap (champ opératoire) l’avait rassuré. Son regard ne s’était pas trouvé piégé de manière inattendue. Observer la scène aurait nécessité qu’il contourne ce champ. Il ne l’a pas fait.
 
La fonction des écrans
Ils peuvent assister à l’accouchement de leur compagne, cachés derrière la caméra ou l’appareil photographique. Ils se coupent ainsi de la scène. L’un d’eux utilise une caméra acquise pour la circonstance, et filme la naissance de son enfant. Lors d’une réunion, il évoque le prétexte du souvenir fabriqué hic et nunc. La suite de son discours laisse deviner l’effet protecteur de la caméra. L’instrument lui permet de sortir de la passivité et de se sentir à distance de l’événement. En montrant le film à ses proches, il répétera la situation. Alors en position de témoin actif, il proposera à celui qui regardera son film, d’occuper celle de spectateur passif. Lors de la même réunion, une jeune femme émet l’idée qu’un objectif figé devant le visage de son conjoint prend pour elle le sens d’un œil indiscret. Elle préfère l’écran invisible et naturel que représente la limite entre deux places possibles : celle de l’homme qui accompagne, le regard tourné vers le visage de sa compagne, et celle de l’homme qui regarde l’enfant sortir du sexe de la femme.
Les devenants pères sont fréquemment fascinés par le tracé du monitoring salvateur, qui rompt l’interminable du temps et désamorce leur angoisse. De même que les machines vectorisent les anxiétés, elles se font parfois le support du désir insatiable d’en savoir toujours plus. Certains cependant parlent de surtechnicisation. Au-delà de la réalité du déploiement parfois excessif des techniques, s’expriment simultanément leur désappointement d’enfant à l’égard des questions demeurées sans réponse et le débordement pulsionnel qui les guette. « On fait des actes et on n’explique rien, ça sonne de partout, on est inquiet. On guette le visage de la sage-femme pour lire s’il se passe quelque chose de grave. La technique a ses avantages, mais elle peut donner un caractère violent à la naissance quand tout pourrait se dérouler naturellement. »
 
« Un monde qui s’arrête »
D’autres futurs pères écartent d’emblée l’idée d’une crainte pour leur sexualité future ou de la violence inhérente à la vision de l’accouchement. Leurs arguments tiennent au naturel de la situation qu’il n’y a pas lieu d’ignorer ou au caractère désexualisé que l’événement naissance confère au corps de la femme.
Un père exprime ainsi le moment de la naissance : « C’est un moment impressionnant, de voir sa petite touffe de cheveux sortir, impressionnant, saisissant ! Juste avant la sortie de la petite, il y eut peut-être trois à cinq secondes de vide, le monde s’était arrêté. Ensuite, le médecin l’a posée sur le ventre de ma femme et ça m’a complètement retourné ! Je n’avais pas pensé mais tout était trop beau ! » Le saisissement, le vide, le monde qui s’arrête et le trop beau évoquent pourtant la question de la castration. Le retour du refoulé semble inaccessible au conscient au moment de l’acte médical pratiqué sous le regard des pères.
Ils disent parfois se concentrer sur l’apparition de l’enfant, comme s’ils effaçaient le lieu d’où sort cet enfant. Lorsqu’ils témoignent après la naissance, ils sont effectivement nombreux à formuler le clivage effectué entre la vision du sexe de la femme et celle de l’enfant qui apparaît, comme s’ils s’aveuglaient pour voir quand même. Mais se sont-ils absentés du lieu féminin ou se sont-ils convaincus qu’ils avaient jeté le voile sur une partie de la scène ? En effet, dans un mouvement paradoxal, les mêmes s’identifient à la femme en train d’accoucher, jusqu’à en ressentir des troubles corporels.
Il attend son deuxième enfant et il a assisté à la naissance du premier qu’il nous raconte ainsi : au moment de l’expulsion, il fut assigné à rester à distance. « On ne peut pas s’occuper des pères qui s’évanouissent. » Il n’a pas transgressé l’injonction. Des crampes abdominales l’ont alors terrassé. Centré sur son corps tétanisé, il s’est absenté de la scène dont il ne se souvient plus. Quand lui sont parvenus les cris du bébé, il s’est aperçu de l’agitation qui régnait autour de lui. Tout semblait se remettre en mouvement. Son regard s’est posé sur la mère et l’enfant et, rassuré, il est sorti précipitamment.
 
Avoir ou faire un enfant
Quand survient un incident ou un accident obstétrical, le corps de la femme risque de se métamorphoser en une chose étrange et aveuglante au point, parfois, d’envahir l’homme jusque dans son propre corps. Cependant, malgré les fantasmes qui enrobent la scène de l’accouchement, il est impossible d’en rester à l’horreur produite par la vision du sexe féminin. En effet, la réticence des hommes à assister à l’accouchement de leur conjointe laisse entendre d’autres craintes. Ils peuvent nous faire part de leur peur de rencontrer un fœtus ou un enfant, lors des rapports sexuels après une naissance. Conjugué à la crainte de rétorsion de la part de cet enfant, ce fantasme évoque le retour de l’infantile avec le pénis du père et l’angoisse de castration. De plus, la femme détient une forme de puissance. Allié à la femme, l’homme a le pouvoir de procréer. La femme a seule le pouvoir de dispenser le vie. Sans la femme, l’homme n’a pas d’enfant, sans l’homme, la femme ne fait pas d’enfant. Parfois, au bout du parcours, ce n’est pas la vie mais la mort qui se profile. La catastrophe n’a rien d’une défaite, pourtant la vie se dé-fait. C’est ainsi que suite à certaines situations traumatiques, survient la duplication de l’accouchement suivant. A celui de la femme se conjugue, souvent en un même lieu et en un même temps, « l’accouchement » de l’homme (incision d’abcès, extraction de calcul…). 
 
3 - L’enfant au sein
« Je veux vous dire que je ne connais rien de plus beau que cette image de la mère et de l’enfant, cette image où les deux sont perdus l’un dans l’autre. C’est la plus belle scène au monde. » (5)
Le premier échange
Auparavant le père assistait rarement au premier échange de regards entre mère et nouveau-né. Certains jeunes pères parlent de la fascination éprouvée quand ils y furent confrontés. Avec délicatesse, la plupart préservent cet instant d’intimité des deux acteurs, instant ressenti par le père comme la continuité de la fusion corporelle, à peine « entamée ». La première parole exprimée avec hésitation par les pères semble rompre la magie du moment, mais le désir de participer à l’échange est le plus fort. Puis, sollicités par la sage-femme pour donner le premier bain, ils retrouvent l’usage de leur corps et vont enfin pouvoir s’approprier le nouveau-né. Ils souhaitent profiter de ce moment fugace et privilégié, « entre-deux », où le nouveau-né n’est pas encore nettoyé, pas encore habillé, « comme dans le ventre de sa mère ». Bernard Fonty remarque que les pères manifestent le sentiment de « créer les premiers liens » avec leur enfant. Ils accompagnent leurs gestes maladroits de paroles qui consistent à projeter l’enfant vers le futur : « Son regard brille d’intelligence… Ce sera certainement un intellectuel ! » (6)
Une fois habillé, il devient un bébé, « il est déjà dans l’autre monde », d’ailleurs il est temps de prévenir la famille. Ce temps entre-deux, entre le ventre de la mère et l’autre monde, un père le nomme le « no man’s land ».
 
Un monde presque parfait
« L’amour de la mère pour le nourrisson qu’elle allaite (…) est de la nature d’un rapport amoureux pleinement satisfaisant (…) Le père sent que l’enfant, particulièrement le jeune fils, est devenu son rival. » (7)
Que la première tétée ait lieu avant ou après le bain donné par le père, c’est à nouveau un moment d’intimité entre la mère et l’enfant. Le père se sent très fier d’un enfant déjà capable de donner autant de la voix, de fixer le regard de sa mère, de téter à peine sorti de son ventre… Il trouve la scène merveilleuse, ce mot revient et traduit l’ambivalence dont l’homme est saisi. Il n’est pas rare qu’il témoigne de son sentiment d’exclusion, lors des moments où son regard embrasse mère et enfant dans un tel état d’abandon l’un à l’autre. Interdit, il reste parfois à l’écart et silencieux. Que ravivent de telles images ?
Quand je me représente la scène qu’ils décrivent, c’est aussi Joseph, l’enfant dans le grenier (8) que j’entends : « … Cette image où les deux sont perdus l’un dans l’autre. C’est la plus belle scène au monde… » L’analyste auquel l’auteur devenu adulte s’adresse a entendu la nostalgie attachée à ces paroles. Et plus loin dans l’écriture de son ouvrage, advient l’enfant dans l’adulte. Désespoir et violence ont retrouvé droit de cité. « Il se produit aussitôt une déchirure radicale chez l’enfant laissé pour compte (…) il réalise soudain qu’il n’existe plus pour elle. Incapable de tolérer cette perte, seul le retour à l’état antérieur pourrait le calmer ; se souder à sa mère, se fusionner avec elle (…) Il voit que tout son désir (à elle) se déverse dans le corps du nouveau venu. Alors le cri est lancé (…) c’est le cri de l’assassin. »
Lorsque Roland Gori définit les deux conceptions de la haine (9) qui émerge dans l’œuvre freudienne, il reprend les mots de saint Augustin cité par Lacan : « Il ne parlait pas encore, et déjà il contemplait, tout pâle et d’un regard empoisonné, son frère de lait. » L’idée de l’empoisonnement revient fréquemment dans les textes de Freud (10), et notamment quand il évoque le sevrage de l’enfant et la naissance d’un puîné.