LE PORNO : thérapie ou résilience ?

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Par Alexandre Merlo et Philippe Brenot
 
« Quand j’exerçais, je voulais qu’on m’appelle hardeuse ; pour d’autres, les officiels, j’étais comédienne. Mais star du porno, je trouve que c’est un peu ridicule. Par contre, ce que j’aime bien c’est porno-star, car porno neutralise le mot star, c’est-à-dire être dans l’underground mais à la lumière. Ce qui est intéressant pour moi, c’est de porter l’ombre à la lumière pour resacraliser le porno et faire tomber les tabous. »
 
Karen a 35 ans, elle parle de façon presque militante de son engagement dans le X, choix de vie qui n’est jamais anodin et reflète la complexité de l’histoire personnelle. Elle précise très librement, avec un œil critique et pertinent : « Le porno, c’est un jouet sexuel. Regarder un porno, c’est comme agiter un sextoy, c’est une fantaisie sexuelle… Au départ, avec un ami, on faisait de l’exhibitionnisme, c’était pour moi une exploration de ma sexualité. Et puis on s’est filmés, cela me paraissait très naturel. Pour moi le porno ce n’est pas la sexualité mais c’estune forme de sexualité. » Karen admet cependant que cette profession n’est jamais sans incidence sur la vie intime et sexuelle : « Etre actrice X a souvent été un problème pour ma vie amoureuse, notamment en raison de la jalousie de mon partenaire. Ça a compliqué ma vie personnelle, mais j’ai mis longtemps à m’en rendre compte. Ce n’est qu’au troisième couple que j’ai compris que ça ne devait pas être évident pour mon compagnon de vivre avec une actrice porno. »

 
 
Enquête sur le X
Cet article sur la vie sexuelle des acteurs et actrices porno est le résultat d’une enquête effectuée auprès de six femmes et trois hommes, tous acteurs du X (Merlo, 2011). Le cadre que nous abordons est celui du cinéma pornographique respectant la dignité et la liberté des individus qui s’y produisent en libre conscience. Le « cinéma » pornographique violent ou trash n’en fait donc pas l’objet. Lors de notre enquête, en juin 2011, trois femmes et deux hommes étaient toujours en activité professionnelle dans le X.
En ce qui concerne les actrices, elles ont commencé leur carrière entre 18 et 21 ans pour quatre d’entre elles, à 24 et 29 ans pour les deux autres, avec une durée de l’activité professionnelle assez courte (un à cinq ans), plus de dix ans pour une seule. Leur filmographie est également variable mais trois d’entre elles ont joué dans plus de 100 films.
Les hommes ont débuté leur carrière entre 20 et 26 ans, carrières de plus longue durée, de treize ans à vingt-cinq ans. Ils ont par contre une bien plus grande filmographie, 700 à 800 films, plus de mille pour l’un d’entre eux.
Un critère semble d’ores et déjà distinguer les carrières masculines et féminines : la durée de l’exercice professionnel. Les femmes ont des carrières courtes – quelques mois à quelques années pour la majorité –, quand celles des hommes dépassent souvent la décennie et leur filmographie le millier. Une explication à cela : hormis l’aspect financier, la « fonction » qu’exerce le X dans leur vie n’est apparemment pas la même, fonction exploratrice, révélatrice, réparatrice, parfois même « thérapeutique » ou de « résilience » pour les femmes ; fonction plutôt narcissique pour les hommes. Enfin, la maternité n’est que très rarement associée à une carrière dans le X.
 
Préjugés
Les préjugés sont forts vis-à-vis du cinéma porno et les acteurs du X ont souvent des difficultés à vivre l’intimité des relations personnelles tant leur est attachée une image soit négative – personne vulgaire, perverse, libertine, dévergondée, modèle dangereux et à éviter pour les jeunes… – soit trop positive – être hypersexué et inaccessible. La réalité est tout autre et la plupart d’entre eux souffrent de cette image, trop vite attribuée, qui est parfois responsable de la rupture de liens familiaux ou de relations avec des proches. Deux actrices ont ainsi été totalement rejetées par leur mère. Une troisième, violemment révoltée contre les féministes qui dénoncent leur profession comme humiliante, se dit ouvertement « antisexiste pro-sexe ». Ces idées reçues pourront induire chez certains des attitudes de mépris, notamment envers les acteurs (souvent considérés comme des prédateurs dégradant l’image de la femme) ou, de façon plus ambivalente, des attitudes de rejet ou de protection envers les actrices (jugées soit comme immorales soit comme abusées) (Marzano, 2005).
D’autres préjugés existent quant aux conditions de tournage des films pornos et aux exigences professionnelles : tout d’abord l’idée fort répandue, pour les hommes, que les acteurs du X ont une vie de plaisir de par l’opportunité qui est la leur de faire l’amour à de belles femmes expérimentées et sexuellement très « chaudes » ; pour les femmes, par contre, l’idée que la plupart des actrices simulent, obligées qu’elles sont de se soumettre à des partenaires dominants qui leur font subir des scénarios humiliants répondant essentiellement à des fantasmes masculins ; enfin que leur motivation principale est surtout financière. La réalité est assez différente mais peu univoque car les motivations, les attentes et les démarches de chaque acteur ou actrice sont très personnelles.
En ce qui concerne l’acceptation des scénarios, les actrices sont par exemple beaucoup plus libres qu’on ne l’imagine. Certaines pratiques, comme le « guidage » par l’acteur, à l’aide de sa main, de la nuque de l’actrice effectuant une fellation, peuvent paraître humiliantes. En réalité cela ne leur pose pas vraiment de problème car elles sont libres de leur attitude : soit cela ne leur plaît pas, elles le refusent et l’homme ne la pratique pas ; soit elles prennent du plaisir à l’excitation de leur partenaire – ou encore cela leur est indifférent – et elles l’acceptent. Un dialogue permanent existe en fait entre les acteurs permettant un respect mutuel voire une certaine connivence. Autre exemple, parmi les actrices que nous avons rencontrées, l’éjaculation faciale est acceptée avec plaisir par deux d’entre elles, refusée par une autre.
Toutes les actrices que nous avons interviewées disent n’avoir jamais accepté une scène qui leur aurait déplu et affirment pouvoir refuser sans difficulté un acteur qui ne leur convient pas ou dont le pénis est trop grand voire difforme. Une ex-actrice renommée nous précisera cependant que la notoriété facilite le refus des pratiques ou des partenaires. Il est par contre rarement possible aux acteurs hommes de refuser une partenaire.