Qu’en est-il de l’homosexualité masculine contemporaine ?

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Introduction

L’homosexualité s’exprime au travers de comportements tout aussi nombreux et complexes que ceux que partage la majorité hétérosexuelle. C’est « tout un ensemble d’attitudes, d’affects, de préférences, de valeurs, de style de vie qui concerne profondément l’individu » (Mireille Bonierbale, 2007). Il n’est pas inutile de rappeler que l’opposition hétérosexualité/homosexualité, invention des sciences médicales et psychologiques, qui paraît aujourd’hui si fondamentale, n’a été réellement construite qu’à la fin du XIXe siècle. Cette distinction est inconnue chez les Anciens où les individus se différencient sur d’autres critères. C’est depuis un siècle seulement que définir sa sexualité est devenu une condition de l’existence sociale en Occident (Bruno Perreau, 2005).
 
Si Freud en son temps a ouvert la voie à la démédicalisation de l’homosexualité, en affirmant que l’homosexualité n’est pas une maladie mais une fixation à un stade du développement psycho-affectif de l’enfant, il faudra attendre 1973, trois ans de débat passionné et un référendum pour que l’Association américaine de psychiatrie (APA) retire l’homosexualité de la liste des désordres mentaux, considérant que « l’homosexualité en elle-même n’implique aucune altération du jugement, de la stabilité, de la fiabilité ou de toute autre capacité sociale ou professionnelle ». L’OMS a retiré en 1983 l’homosexualité de la liste des perversions. Enfin, en 1987, le mot « perversion » a été remplacé dans la terminologie psychiatrique mondiale par « paraphilie », qui désigne les pratiques sexuelles déviantes dont l’homosexualité ne fait pas partie.
 
Si l’homosexualité masculine est vécue aujourd’hui à visage plus découvert, elle l’est peut-être plus volontiers par ceux vivant dans certains milieux, dans les grandes villes et dans un environnement socioéconomique favorisé. Pour nombre d’homosexuels, les réserves morales et les représentations péjoratives, liées à une certaine forme de conditionnement social, survalorisant l’hétérosexualité et dévalorisant l’homosexualité, ont moins évolué qu’on le dit. La persistance de certains clichés plus ou moins sympathiques et d’amalgames douteux montre bien que la perception sociale de l’homosexualité n’est pas encore complètement normalisée. De plus, l’épidémie de sida est venue freiner brutalement un courant de tolérance amorcé dans les années 1970, qualifiant désormais l’homosexualité de « comportement à risque », ce qui la place ainsi sous haute surveillance sanitaire et sociale.
 
 

L'homosexualite masculine contemporaine

 
Les premières données scientifiques sur la sexualité masculine proviennent du rapport fondamental d’Alfred Kinsey, biologiste américain, libre-penseur, publié aux Etats-Unis en 1948, premier rapport objectif et statistique sur le comportement sexuel à partir du recueil de la biographie détaillée de 12 214 individus. Cet auteur remet profondément en cause l’opposition stricte entre hétérosexualité et homosexualité puisqu’il définit une échelle mesurant le comportement et les fantasmes sexuels sur un continuum de 0 à 6, de l’hétérosexualité exclusive  (niveau 0) à l’homosexualité exclusive (niveau 6).
 
Selon Kinsey – pour qui les mots « hétérosexuel » et « homosexuel » devraient être utilisés, non pas comme substantifs, mais comme adjectifs, et ne devraient l’être que pour décrire des activités, pas des individus (rapporté par Shere Hite, 1981) –, on ne peut classer les gens une fois pour toutes dans des catégories sexuelles rigides. Au terme de son enquête, il considère que seulement 5 à 10 % de la population peut être exclusivement hétérosexuelle ou homosexuelle et que 6 à 10 % des hommes ont un comportement homosexuel exclusif. On retrouve des chiffres similaires dans les études françaises plus récentes (Simon, 1972 ; Spira et Bajos, 1993).
 
Dans cette classification, les monosexualités sont clairement présentées comme des extrêmes presque abstraits, en même temps qu’elle donne à voir l’entre-deux sous la forme d’un continuum gradué où la position de chaque individu dépend du dosage « homo/hétéro » (pour simplifier) qui constitue sa libido. L’homosexualité n’est, en réalité, que la simple manifestation du pluralisme sexuel ; une variante constante et régulière de la sexualité humaine. Ceci dit, « il fallait du courage, au tournant des années 1950, pour avancer une théorie pareille, véritable révolution copernicienne des chambres à coucher » (Karl Mengel, 2009).
 
On ne peut comprendre l’homosexualité masculine contemporaine sans rappeler qu’elle a été marquée par la révolution sexuelle, la libération gay et l’apparition de l’épidémie du sida. La révolution sexuelle des années 1960 et 1970 a transformé le sens de la sexualité : le plaisir est devenu un but en soi, indépendant de la procréation et de tout lien affectif. Cette transformation s’est  faite parallèlement à l’essor d’une société de consommation profondément narcissique et exhibitionniste. Cet exhibitionnisme collectif de typesocial, professionnel, politique s’est, bien sûr, accompagné en profondeur d’un exhibitionnisme sexuel qui a crû dans les mêmes proportions… il faut consommer de tout et donc du sexe !
 
C’est un fait de société : « l’exhibitionnisme est un signe des tempsvoir et être vu » (Gérard Bonnet, 2003). Dans ce contexte, est apparue dans les années 1980 et 1990 une certaine conception du corps avec l’arrivée de nouveaux codes de beauté, un peu déshumanisés, que les homosexuels masculins ont très rapidement adoptés sans réserve – hommes bronzés, musclés, imberbes ou moustachus, blouson de cuir, bottes et cheveux courts –, une sorte d’idéal masculin gay à la virilité exagérée, peut-être en réaction à l’image de l’homosexuel efféminé véhiculée par l’inconscient collectif. Cet idéal homoérotique, qui a une longue histoire depuis les Grecs, incorpore surtout une éternelle jeunesse : « Dans le monde gay, il est interdit de vieillir » (Marina Castaneda, 1999).
 
Dans ce contexte de quasi-« addiction collective », est apparue une industrie du sexe particulièrement florissante qui a su profiter pour inventer, diffuser de nouvelles formes de stimulation sexuelle. Il y a eu un certain glissement de fantasmes, pratiques, accessoires, autrefois réservés aux « amateurs », qui sont rentrés dans les mœurs, balayant les barrières entre le « pervers » et le « normal », le privé et le public, sans pour cela entrer dans la catégorie des nouveaux « extrémistes » du sexe, ces « forcenés du désir » de Christophe Bourseiller. C’est ainsi que sont apparus tous ces établissements gays centrés sur le sexe – bains publics, saunas, backrooms… – où les rapports sexuels sont libres de toute contrainte affective ou juridique, permettant aux hommes de satisfaire leurs désirs sans trop s’inquiéter des conséquences. Ces lieux de plaisir ne faisaient que « reprendre les mêmes activités et les mêmes règles du jeu, sauf pour la rémunération des partenaires sexuels », que celles qui existaient jadis dans les bordels » (Castaneda, 1999).
 
L’apparition de la tragédie de l’épidémie du sida, au début des années 1980, à une période où les mœurs homosexuelles masculines étaient déjà bien en place, est bien évidemment venue freiner mais sans pour cela faire disparaître cette quête du plaisir à tout-va, ne serait-ce que par le constat actuel de la persistance de la transmission VIH en rapport avec le relâchement des méthodes de prévention. Le relâchement gay peut s’expliquer en partie par l’apparition des nouvelles thérapies, permettant des survies à long terme dans de meilleures conditions, ce qui a eu comme conséquence de « banaliser » l’infection VIH en prenant le masque d’une « maladie chronique ».
 
Par ailleurs, ce laxisme est plus volontiers prévisible en fonction de l’âge (les adolescents, les jeunes générations qui n’ont pas connu l’hécatombe des années 1980 et les plus de 50 ans), du manque d’expérience dans les rencontres sexuelles, du faible nombre de partenaires antérieurs, du type de partenaire (considéré comme connu, proche, ancien) auquel il est attribué soit un sentiment amoureux, dans une relation de fidélité, soit un désir sexuel puissant, mais aussi lorsque le gay est sous l’emprise d’un toxique, et lorsqu’il méconnaît la sérologie du partenaire (Schoreisz et Tignol, 1998).
 
A ceci, il faut signaler certaines prises de risque inconsidérées connues dans la population gay notamment chez les sujets VIH+, le « barebacking », littéralement « chevauchée à cru ». Cette pratique est un courant polymorphe venant des Etats-Unis et tendant à se propager en Europe, prônant le culte et la revendication de la pratique de rapports sexuels non protégés et le culte du sperme. Quoi qu’il en soit, il est évident que le sida a marqué et continue de marquer la vie des homosexuels masculins.

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