Conjugalités lesbiennes : des relationnalités aux multiples contours - Page 2


 
De la clandestinité sexuelle à la contractualisation du multipartenariat : les différentes facettes de la conjugalité lesbienne
 
Malgré l’importance que revêt la conjugalité monogame et cohabitante pour une grande majorité de lesbiennes, il peut exister chez certaines une « plasticité » du couple, qui tente de concilier autonomie sexuelle et sécurité du lien. Le multipartenariat sexuel s’inscrit dans ce mode rationnel qui a pour but principal la recherche du plaisir pour soi ; il s’exerce principalement de façon clandestine, coupée du reste de la vie sociale. Ainsi, certaines allient une sexualité de type conjugal avec une sexualité de type individuel. Les relations sexuelles, qui ont pour caractéristique de ne pas être effectivement engageantes, peuvent néanmoins êtres durables, surtout lorsque la partenaire extraconjugale n’habite pas dans la même ville que le couple officiel. Ces relations ne sont généralement pas dépersonnalisées. Parfois la rencontre peut être ponctuelle : dans ce cas, elle se déroule avec une partenaire inconnue et dépersonnalisée sur le plan affectif. Dans le contexte du multipartenariat clandestin, l’obligation de cacher les relations extraconjugales à la partenaire principale et « officielle » s’avère nécessaire sous peine de compromettre le couple. Cherchant à construire une conjugalité rassurante, les lesbiennes s’obligent alors à un travail de dissociation des univers sexuels. Ce mode de multipartenariat a pour singularité d’être discuté au début de la relation de couple. Le contrat repose sur un principe hiérarchique qui suppose que les relations avec les partenaires extraconjugales ne doivent pas être investies affectivement et ainsi ne pas remettre en cause le couple. Dans la plupart des situations, aucune des deux partenaires n’a été au courant des relations extraconjugales vécues sur un mode clandestin.
 
Préservation du modèle conjugal et script récréatif
 
Chez quelques couples lesbiens, on relève une autre forme de pratiques non exclusives, qui se rapproche du modèle du « script récréatif » observé chez certains couples gays (Lerch, 2008). On entend par script récréatif un scénario d’interactions qui n’associe pas, ou associe peu, le plaisir sexuel à des formes de gratification affective. Dans ce modèle de multipartenariat, la différence entre lien sexuel et attachement affectif s’avère souvent ténue et peut être appréhendée par des stratégies mises en place pour préserver le « moi conjugal ». Cela suppose la mise en place d’un ensemble de limites à la sexualité extérieure au couple qui permet de préserver la sécurité du cadre conjugal : par exemple, la rencontre avec la partenaire ne s’effectue généralement pas dans le réseau proche et amical. Si cette tierce personne pourra y être ultérieurement intégrée, ce sera seulement quand le lien sexuel sera rompu. De plus, la relation sexuelle avec la partenaire extérieure au couple ne doit pas se répéter au-delà d’une dizaine de fois, de peur que naissent des sentiments trop forts. Elle fait l’objet de discussions dans le couple qui prend plaisir à la révélation. Il semble bien que la réflexion sur le vécu des relations sexuelles de chacune des membres du couple donne lieu à l’élaboration d’un nouveau script conjugal qui canalise tout sentiment de jalousie, et permet le contrôle de chaque membre du duo sur d’éventuels débordements affectifs. Enfin, pour limiter l’invasion des affects, certaines pratiques sexuelles restent limitées au cadre conjugal comme, par exemple, le cunnilingus. De telles restrictions ont été observées aussi chez les couples gays non monogames, qui réservent par exemple la pénétration anale au cadre strictement conjugal, de façon à introduire de la discontinuité (Lerch, 2008). L’intimité chez les lesbiennes et chez les gays ne semble donc pas être définie de façon analogue.
 
 
Entre idéalisation et expérimentation : la polyfidélité
 
Quelques lesbiennes, dans une démarche critique et politique, proposent un choix atypique par le vécu de la polyfidélité [2]. Il s’agit de pratiques non exclusives et de relations durables vécues tant sur le plan sexuel qu’affectif avec des femmes. Le principe fondamental est celui d’une non-hiérarchisation entre les différentes partenaires impliquant capacité d’autonomie personnelle et solidarité politique. Cette recomposition de la norme conjugale est analysée comme une forme de résistance, d’une part, à la domination masculine et, d’autre part, à la contrainte hétéronormative. Le terme de polyfidélité est choisi de préférence à celui de multipartenariat ou de relations multiples, parce qu’il inclut l’idée d’un attachement sexuel et affectif à une, deux, voire trois partenaires en même temps, sans que cet attachement inclue des formes de rivalité entre les unes et les autres. Ce type de pratiques s’avère difficile à mettre en place et, finalement, pour un bon nombre d’enquêtées, la monogamie reste la solution la plus « facile » à vivre, même si elle s’avère provisoire et imparfaite dans la réalité de tous les jours. Pour les lesbiennes, qui se situent le plus souvent dans une adéquation à la norme de genre en ne séparant pas la sexualité et l’amour, le cadre du couple monogame apparaît comme le contexte le plus légitime pour l’exercice de ces deux dimensions, tout en étant fragile dans la durée. D’où la tentation pour une grande majorité des lesbiennes de circonscrire la réalisation de la sexualité au huis clos du couple, bien que certaines se sentent parfois partagées entre une volonté d’émancipation de la norme de genre par l’expression d’un désir plus libre et la nécessité de préserver un deux stabilisant et sécurisant.

La suite sur rayon-livres.com