Conjugalités lesbiennes : des relationnalités aux multiples contours

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Par Natacha Chetcuti
 
 
La mise en forme des conjugalités lesbiennes dans le contexte contemporain s’inscrit dans une rhétorique de l’égalité, une redéfinition de la citoyenneté. La liberté de choix est considérée comme la concrétisation des exigences d’uniformité et d’universalité des droits qui s’est imposée depuis vingt ans en France dans la période de la crise du sida.
 

C’est à partir des années 1990 qu’un discours juridique s’est affirmé dans les mouvements sociaux, notamment dans les revendications relatives au statut légal des couples de même sexe, qui a permis l’instauration du Pacs en 1999 (Mécary et Leroy-Forgeot, 2001).
La question de l’ouverture du mariage civil aux personnes de même sexe a surgi sur la scène politique française à la suite de la publication du « Manifeste pour l’égalité » dans Le Monde daté du 17 mars 2004, et de l’annonce par le maire de Bègles le 9 avril de la même année de la célébration d’un mariage d’un couple gay. Si une préférence a été accordée au mariage dans les mouvements homosexuels et dans le discours politique français, c’est d’une part en référence au code napoléonien qui donne une très grande place au mariage par rapport à d’autres formes de partenariat en définissant de fait un éthos universaliste de la citoyenneté. D’autre part, ce réalisme politique témoigne de la transformation du rapport entre droit et militantisme gay et lesbien tout à fait opposé au militantisme des années 1970 et 1980 qui était davantage du côté de la critique des institutions et dans une position revendiquée de marge en tant que pouvoir subversif. En outre, si la revendication pour le mariage (gay et lesbien) est devenue un enjeu politique au cours de ces dix dernières années, c’est qu’elle a pu être portée et légitimée par ce qu’Alison Woodward (2003) nomme le triangle de velours. Ce sont des formes de relations entretenues par les mouvements sociaux, les experts et les acteurs de la politique publique. Ce concept permet de souligner la nature souvent personnelle et informelle des liens qui unissent les membres de ces réseaux (Paternotte, 2011).
Dans ce contexte actuel où le droit devient le lieu du changement social, voire de l’utopie, quel en est l’impact dans la manière de penser le couple lesbien ? Alors même que les lesbiennes ont davantage porté les revendications relatives à la filiation que celles portant sur le mariage, comment cette production de normes institutionnelles redéfinit-elle la conjugalité pour un groupe social invisible du point de vue de la norme sexuelle et de genre ? Dans cet espace même de l’incertain du couple que révèlent les différentes manières d’être en duo ?
 
Quand l’incertitude du couple conditionne les normes de l’exclusivité sexuelle et affective
 
La norme de la monogamie sérielle – c’est-à-dire le fait de vivre des relations exclusives les unes après les autres – est le modèle prédominant chez les lesbiennes, et ce quelles que soient les générations [1]. Dans ce cadre, la relation sexuelle vécue dans le couple représente la métaphore de l’intime et la force du sentiment amoureux. Si la « mise en forme du désir » (Bozon, 2006) apparaît comme une des dimensions importantes de la définition du couple, toutefois la conscience de sa fragilité est une opinion partagée qui se manifeste par une exigence de fidélité affective et sexuelle pour maintenir la durabilité du couple. En effet, si d’autres facteurs contextuels peuvent entraîner l’arrêt de la relation conjugale (selon l’âge, la durée du couple, le degré de politisation, les représentations liées au lesbianisme, la présence d’enfants et le degré de relations entretenu avec les instances normatives telles que la famille), l’arrêt de la sexualité suscité par un moment d’incertitude lié au désir suscité par une autre femme ou une relation extraconjugale sont des éléments de remise en cause du couple. Alors que des discussions apparaissent souvent, notamment en début de relation, sur la notion d’infidélité, particulièrement pour les utilisatrices des chats et sites de discussions sur Internet, on peut expliquer la récurrence du modèle monogame du fait d’une difficulté à dissocier la sexualité du degré d’intensité amoureuse et d’une norme de genre qui s’explique par une quasi-absence d’un « marché sexuel » facilement accessible (bars, boîtes de nuit, lieux extérieurs de drague), contrairement aux gays qui ont davantage hérité d’une culture du sexe sans lendemain. Enfin, si le principe d’un modèle monogamique est dans la majorité des cas discuté au sein du couple, tant du point de vue de son acceptation par les deux partenaires que dans son contenu, contrairement à la majorité des couples hétérosexuels qui semblent davantage se référer à un contrat implicite d’exclusivité, la signification qui en est donnée peut varier selon la place assignée à la sexualité dans la relation de couple et selon l’expérience vécue du lesbianisme.