Sexologue

Passion amoureuse et opéra : un autre regard sur le mythe de Tristan et Isolde

Par Michel Febvre - Médecin sexologue

Nous continuons l’analyse des oeuvres de Richard Wagner avec l’un des plus beaux opéras du répertoire lyrique : Tristan et Isolde. Archétype du drame de la passion amoureuse, il se prête aussi à une lecture moins conventionnelle.

Cet opéra marque une date capitale dans l’évolution du théâtre lyrique occidental : oeuvre « révolutionnaire » par excellence, où s’abolissent lesanciens principes de l’opéra. La composition musicale ouvre la voie et permettra l’éclosion, une cinquantaine d’années plus tard, du dodécaphonisme de Schönberg.


HISTOIRE DE L’OEUVRE

Comme pour toutes ses oeuvres lyriques, Wagner commence par l’écriture du livret. Celui-ci est rédigé pendant l’été 1857, les partitions musicales sont achevées en 1858 pour le premier acte, 1859 pour les deux autres. Quand il compose cet opéra, Wagner s’est exilé en Suisse. Sa participation aux émeutes de Dresde en 1849, son amitié avec l’anarchiste Bakounine l’obligent à fuir son pays. Après un bref passage par Paris, il rejoint Zurich, où il restera près de douze ans. Les philosophes Schopenhauer aux idées empreintes d’un grand pessimisme et Feuerbach qui célèbre l’Amour-Passion, tout comme Calderon glorificateur des valeurs traditionnelles et de l’honneur, seront parmi ses sources d’inspiration.

Fin connaisseur des légendes et récits médiévaux (qui devaient inspirer la quasi totalité de son oeuvre), Richard Wagner a su réaliser une synthèse des romans bretons et poèmes épiques des XIIe et XIIIe siècles, colportés par des troubadours occitans à l’origine du mythe de Tristan et de l’évolution de l’Amour courtois d’inspiration religieuse à l’Amour Passion avec reconnaissance de la sexualité explicite. Impossible de ne pas évoquer sa relation avec Mathilde Wesendonck, contemporaine de la composition de l’ouvrage. Richard, marié avec Minna Planer, est malheureux en ménage. Il fait la connaissance du couple Wesendonck à Zurich en 1852. Lui est un riche commerçant admirateur de ses oeuvres et l’un de ses mécènes. Mathilde est une jeune et jolie femme écrivain de son état. Leur passion durera près de cinq ans et inspirera à Wagner quelques-unes de ses plus belles pages musicales, les Wesendonck lieder, poèmes de Mathilde mis en musique par Richard, puis repris et étoffésdans le deuxième acte de l’opéra. Incorrigible Wagner qui ne pouvait s’empêcher de séduire la femme de ses amis ! Cette relation fut peut-être platonique, mais une fois la partition terminée, il l’oublia. A peine s’il la reconnut quand elle vint au festival de Bayreuth !

L’OPÉRA

L’opéra fut créé au théâtre de la Cour de Munich le 10 juin 1865, sous la direction musicale du chef Hans von Bülow, ami de Richard dont l’épouse Cosima, fille de Franz Liszt, deviendra la deuxième épouse après le décès de Minna (toujours le séducteur !). L’opéra fut représenté à Bayreuth en 1886, dans le Festspielhaus spécialement édifié pour l’écoute de ses oeuvres. La musique particulièrement suggestive pourrait être qualifiée d’érotique. On peut, sans trop se tromper, reconnaître dans des passages musicaux, la représentation du coït avec la montée de l’excitation se traduisant par des poussées rythmiques et chromatiques ascensionnelles. Au deuxième acte, elle est brutalement interrompue par un « cri de l’orchestre » coïncidant avec l’arrivée du roi Marke qui surprend les amants. Au troisième acte, cette même montée accompagne le chant de mort d’Isolde et aboutit à un véritable orgasme mystique, fusion dans la mort avec Tristan.

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Une approche (méta)philosophique et littéraire de la sexualité

Par Philippe Le Cavorzin, Emilie Leblong et Nathalie Dessaux

La sexualité dérange continûment les représentations que nous avonsconstruites de nous-mêmes. Cet affrontement intime transparaît tout autant chez l’homme « moderne » que chez ses prédécesseurs, qu’il soit écrivain, philosophe ou patient dans le cabinet du sexologue.

INTRODUCTION

Parce que sexologie, philosophie et littérature s’attaquent d’abord à interroger nos croyances, pour permettre peut-être l’émergence ultérieure d’une pensée, il s’offre peut-être là une riche combinatoire, où nos représentations mentales seraient interrogées à la triple
lumière des idées (au travers de la philosophie), de l’émotion (à travers la littérature) et enfin du corps (dans certaines sexothérapies). Se pourrait-il que nos représentations sexuelles soient intimement liées à nos représentations du monde, elles-mêmes manifestations d’une pensée, à son tour inscrite dans le contexte d’une époque ? Une pensée formalisée par le philosophe, exprimée par l’écrivain, « imprimée » dans les corps... Serait-il alors envisageable de construire une « méta-philosophie » de la sexualité, interrogeant les époques successives, usant pour cela de l’optique des idées, de la métaphore des mots pour enfin travailler le corps ?

L’entreprise semble difficile, ne serait-ce que parce que : « La sexualité est la question qui soit la plus occultée en philosophie. Elle y est souvent vue comme un obstacle à
la pensée, voire comme un empêchement politique. L’amour d’un individu singulier favorise en effet la particularisation, qui empêche le souci du genre humain en son
ensemble. [...] Ainsi jusqu’à une période récente aucun philosophe n’a osé parler crûment de son sexe, et ce depuis Platon. » Il est vrai que, pour aborder la singularité d’une situation ou d’un individu, l’abord conceptuel de la philosophie ne semble pas suffire. Il aurait bénéfice d’être complété d’un abord plus narratif, c’est-à-dire d’un abord plus littéraire.

Roland Barthes écrivait : « Il faut affirmer le plaisir du texte contre les indifférences de la science et le puritanisme de l’analyse idéologique ; il faut affirmer la jouissance du texte contre l’aplanissement de la littérature à son simple agrément ». La mimésis d’Aristote faisait ainsi émerger en nous, d’après sa peinture d’une action et à travers le texte, une représentation originale qui n’y était pas d’emblée contenue. Et c’est là même la source du plaisir que le texte suscite. C’està- dire que la littérature nous emmène,
et dans le plaisir par surcroît (dans la jouissance, dirait Roland Barthes), à revisiter nos représentations, à les réécrire en nous-mêmes.Pour se comprendre, faudrait-il alors
revenir aux origines de la langue : « Le feu couve sous la langue. Gaude mihi (Réjouis-moi) devint « godemiché ». Cunnus, con [...]. Sans cesse la langue souche, la langue protomaternelle est celle de l’outrage, c’est-à-dire est la langue où l’obscénité se désire le plus. La sépulture de Musa n’est jamais refermée. C’est la langue latine. Ce qui
est avant notre langue renvoie à ce qui est avant notre naissance. La couche la plus ancienne (le latin) dira la scène la plus ancienne. »

LE COMMENTAIRE DU SEXOLOGUE :

Le langage, celui-là même utilisé par les philosophes, interroge la raison, il est vecteur de la rationalité, il nourrit des concepts, des abstractions, produits de la pensée, là où le langage utilisé par les poètes et les littérateurs l’est pour créer l’émotion, éveiller des images, des sons, des sensations, comme la sexualité. Les philosophes peuvent discourir sur la sexualité, ils ne sauront jamais parler de l’émotion sexuelle : leur langage est trop abscons, il parle à la tête, alors que la sexualité parle au corps, aux sens. Comme la poésie, la littérature.

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Rôle du désir dans la durée de vie d'un couple

Les facteurs favorisant son maintien

Par Marc Nicoué, Praticien Hospitalier - Chef de Service - Médecin des Hôpitaux, Thionville

Pour tous ceux qui en ont fait l’expérience, la naissance, sans contrainte, d’un couple est d’un enrichissement émotionnel sans nulle autre comparaison pour les partenaires impliqués dans cette aventure. Cet envahissement émotionnel n’a d’autre nom que le désir. Le ressenti de cette attirance est si agréable qu’il encourage au rapprochement régulier à l’origine d’un lien qui, s’il est suffisamment fort, s’habillera d’un sentiment d’amour pour l’installer dans une durée que le couple souhaite à ce moment éternelle, mais qui est en réalité à cette étape des plus hypothétiques.La base de notre réflexion s’est fondée sur la puissance de ce phénomène que peut être le désir et avons souhaité lui adosser certains critères alimentant nos vies quotidiennes et en apprécier la contribution quant à son maintien.

La fragilité croissante observée au niveau de la stabilité des couples a suggéré un temps de réflexion. Ce phénomène est probablement en rapport direct ou indirect avec les transformations sociétales incluant la confusion apparente des rôles entre les hommes et les femmes et surtout l’allongement de la durée de vie nousamenant à revoir nos stratégies pour stabiliser nos couples sur la durée.

INTRODUCTION

L’intérêt porté à cette thématique de la durée de vie d’un couple sur le long terme, à travers le désir, repose sur la difficulté récurrente de mener à bien les projets de vie commune dans nos populations, dont nous limiterons la dimension et la réflexion au mode culturel judéo-chrétien. Le cadre juridique de cette délimitation culturelle nous rappelle en ses articles 212 du Code civil que les époux se doivent fidélité, secours et assistance, 215 une obligation de communauté de vie. Le désir semblerait être le moteur initial de toute relation humaine, ainsi nous avons souhaité lui donner un rôle de pivot autour duquel s’articuleront les notions de couple et de durée de vie de celui-ci sur le long terme.

Rappelons que la formation des premiers couples humains remonte à près de deux millions d’années, validant ainsi l’intérêt et la nécessité d’attachement entre deux individus, au-delà de l’unique but de la préservation de l’espèce. Nonobstant la fonction motrice du désir et cette nécessité d’attachement à l’autre, il est souvent fait le constat que la réalité quotidienne tend davantage à éloigner les protagonistes du couple qu’à les maintenir dans le lien, si l’on n’y prête garde. Notre réflexion a également pris en considération la modification de l’espérance de vie, passant en près d’un siècle de 35 à 80 ans, la mort jouant naguère le rôle de divorce. Les critères régissant la longévité des couples en ont été, de fait, modifiés, suscitant tout notre intérêt.

En nous appuyant sur le rôle moteur et pseudo-magique du désir dans le processus de rapprochement entre deux individus, sa place dans la vie relationnelle du couple au long cours, sur l’intérêt de l’attachement, contrastant avec l’évolution d’une majorité de couples vers la séparation, après une période initiale décrite par certains auteurs comme une phase passionnelle illusoire,
nous nous sommes attachés à cibler des paramètres aidant au maintien de ce désir initial.

Six critères ont retenu notre adhésion, au terme d’une revue de la littérature, malheureusement moins étoffée sur la thématique du maintien du désir (5) que de son manque, constituant en revanche un motif fréquent de consultation en sexologie. Ces critères sont le respect, l’admiration,
la confiance, la tendresse, les qualités relationnelles et le sexe.


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L'édito de Joëlle Mignot. Numéro 24

Au crépuscule de 2014 et à l'aube de 2015...l'équipe de Sexualités Humaines » vous souhaite une bonne année !

Une fois n’étant pas coutume, en cette fin d’année, quelques messages… Tout d’abord à Daniel notre éditeur, l’homme de tous les risques, que vous rencontrez dans les congrès et qui est là, fidèle, et qui veille à vos abonnements, seules ressources de la revue.

A Nicolas, notre graphiste qui met en valeur les articles de nos auteurs et les photos que je lui propose, qui met sa patte et son grain de sel, toujours si agréablement disponible.

A Pascal, l’homme de l’ombre, notre correcteur, qui relit tous les textes avec son oeil de lynx sur la moindre virgule, toujours à l’heure pour les retours de textes et ses mots d’encouragement.

Et puis à nos rédacteurs invités, qui s’engagent dans le dossier avec rigueur et un peu de stress...

Enfin à tous nos auteurs, tous professionnels en Santé Sexuelle, qui nous aident à relever le défi de faire vivre notre revue, de faire circuler la parole des sexologues de toutes couleurs qui nourrissent nos lignes… Car notre revue est celle de la diversité, de la rigueur intellectuelle et de la compétence pratique. « Sexualités Humaines » vit grâce à vous tous… et donc… merci à nos abonnés !

Joëlle Mignot Rédactrice en chef
Psychologue et Sexologue clinicienne.
Co-directrice d'enseignement du DU de Santé Sexuelle et Droits Humains, des Diplômes Inter universitaires (DIU) de Sexologie et de Sexualité Humaine, Université Paris Diderot
USPC (Université Sorbonne Paris cité)
Rédactrice en chef de la revue « Sexualités Humaines »
Membre du Comité Exécutif de la Chaire de Santé Sexuelle et Droits Humains de l'Unesco

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Le couple dans tous ses états.

Texte collectif rédigé par l’APRES : Michel Febvre, Catherine Leboullenger, Françoise Auville, Michèle Fauchery, Laurence Siroit, Pascale Poulain

Avant d’aborder quelques-uns des états du couple, essayons d’en cerner les contours. Le dictionnaire nous propose deux définitions. « Le couple est un lien servant à attacher ensemble deux ou plusieurs animaux de même espèce »… Sans commentaires ! La deuxième se rapporte à la mécanique « ensemble de deux forces parallèles égales entre elles, de sens contraire », toujours la notion d’attachement mais avec cette fois-ci un élément dynamique.

Nous proposons une typologie du couple, certes non exhaustive mais plus originale.Le couple « un plus un égale un » ou en communauté universelle caractéristique du couple fusionnel, avec une seule entité (résurgence du couple mère-enfant). Le couple « un plus un égale deux » ou couple en séparation de biens, couple « cohabitant » où chacun des partenaires conserve ses acquits, sans construction originale. Enfin le couple « un plus un égale trois », ou couple en communauté réduite aux acquêts, chacun conservant son identité mais avec création de cette construction très singulière qu’est le couple avec sa dynamique propre.De ces trois propositions, laquelle peut être la plus satisfaisante ? Nous laisserons à chacun le soin de construire son propre « chef-d’oeuvre ».

LES VIEUX COUPLES

Cette bougie à moitié consumée devant moi, allumée fidèlement tous les ans à la même date, sur laquelle s’inscrivent les anniversaires me rappelle que le sablier du temps est inexorable. Noces d’argent, d’or ou de chêne égrènent ces longues années de vie commune du couple et de ses partenaires. Ces « vieux couples » ont-ils une spécificité ? Qui sont-ils ? Y aurait-il une recette du bien vieillir ensemble ? Probablement moins fréquents aujourd’hui que du temps de nos parents et grands-parents, qu’ils soient recomposés ou « d’origine », mariés ou non, les vieux couples ont une histoire, un passé. Ils ont construit et se sont construits, se réalisant familialement, socialement, matériellement le plus souvent.

Leurs souvenirs communs, qu’ils soient heureux ou douloureux, sont des repères, véritables points d’ancrage pour chacun des partenaires, tout en conservant au couple la capacité à se projeter dans l’avenir, à continuer d’écrire l’histoire et de la vivre. Peut-être ont-ils davantage conservé cette part de rêve indispensable à chacun des partenaires, tout comme une tolérance plus grande envers l’autre.

Que devient la sexualité ? Si la passion amoureuse peut évidemment continuer à être présente, elle a le plus souvent fait place au sentiment amoureux, moins démonstratif, mais efficace pourle maintien du lien. La tendresse a pu remplacer la sexualité explicite, mais les progrès thérapeutiques de ces dernières années ont permis la poursuite d’une sexualité relationnelle adaptée satisfaisante chez bon nombre de ces couples. Le « no sex » se retrouve également chez
eux, avec la possibilité toujours ouverte à la sublimation comme transformation d’une pulsion sexuelle en activité créatrice artistique, par exemple.

Deux références me viennent illustrant ces propos. La première, le texte de Jacques Brel, « La chanson des vieux amants » :

« … Finalement, finalement
Il nous fallut bien du talent
Pour être vieux sans être adultes…
Oh, mon amour
Mon doux, mon tendre, mon
merveilleux amour
De l’aube claire jusqu’à la fin du jour
Je t’aime encore, tu sais, je t’aime... »

L’autre référence, un poème de Joseph von Eichendorff mis en musique par Richard Strauss faisant partie du cycle des quatre derniers lieder :


« … Au soleil couchant
Dans la peine et la joie
Nous avons marché main
dans la main
De cette errance nous nous
reposons…
Ô paix immense et sereine
Si profonde à l’heure du soleil
couchant !Comme nous sommes las d’errer !
Serait-ce déjà la mort ?... »


Cette interrogation introduit la crainte qu’on peut retrouver chez les vieux couples, celle de la fin du voyage. Il en va de même lors de l’émergence de la maladie ou du handicap. Ces deux références illustrent bien ce qui pour moi peut faire la spécificité de ces vieux couples, la coexistence d’une
dimension physique avec le lien charnel que l’on retrouve chez Jacques Brel, « il faut bien que le corps exulte… », et cette dimension métaphysique, ce lien spirituel et ces questions existentielles
que l’on retrouve dans le poème. Cet aspect des vieux couples peut paraître idyllique, le bon côté de la médaille. Mais toute médaille a aussi son revers, moins glamour, quand les souvenirs accumulés ne sont que récriminations ou acrimonies, chacun des partenaires cherchant à être le plus blessant pour l’autre. Nous nous situons dans une relation hautement pathologique, parfois seul ciment du couple. Deux références cinématographiques cette fois, le film de Pierre Granier-Deferre avec Gabin et Signoret, « Le Chat », tiré du livre de Georges Simenon, et le film de Jean Becker, « Un crime au paradis », avec Jacques Villeret et Josiane Balasko, d’après « La Poison » de Sacha Guitry. Quand la passion peut laisser la place à la haine et susciter le désir de tuer l’autre.

Terminons sur une note humoristique, un dessin paru dans un hebdomadaire.Un couple de pingouins est assis en vis-à-vis, chacun dans un fauteuil, une lecture en main. Madame lâche son
livre et s’écrit : « Oh ! je m’emmerde ! » Monsieur lâche son journal et dit : « Moi, je m’emmerde aussi, mais c’est extraordinaire, il y a tellement de couples qui ne partagent plus rien de commun !» Les vieux couples, c’est aussi cela… Mais qu’est-ce qu’un couple, au juste ?


LE COUPLE : ESSAI DE DÉFINITION


Le couple est un mot un peu dur à l’oreille, sec, concis, brutal, tout simple, court et pourtant si riche. Il est employé en physique, en astronomie, en optique, en électricité, en mécanique, pour le monde animal, et bien sûr pour l’homme et la femme, unis par les liens de l’amour. En général, le couple présente deux entités reliées dans le mouvement. Pour l’homme et la femme, il ne s’agit pas de deux, mais de trois entités : l’homme, la femme et le couple. Chacune de ces entités ayant son individualité propre. De l’extérieur, il est impossible de comprendre complètement le fonctionnement d’un couple. Le couple est bien cette rencontre, souvent inattendue, souvent imprévisible de deux personnes.

Les religions, les sociétés ont toujours prôné les couples unis pour le meilleur et pour le pire, se devant assistance quoi qu’il arrive. Le mariage civil exige que les époux vivent sous le même toit. Cette structure est bien secouée, à notre époque, par toute une évolution de la société, par la révolution sexuelle, mais surtout à cause d’une recherche fondamentale de l’individualité, la quête d’épanouissement personnel. La vie du couple subit une véritable transformation, d’un ordre social, familial et religieux bien établi, dans des codes à respecter, véhiculant souvent le non-dit et le secret de famille, cette nouvelle vie de couple s’ouvre à une multitude de possibilités, toujours en quête de plus de vérités, d’authenticité, de respect de chacun.

Nous le voyons plus précisément dans ce désir de préserver dans le couple, à la fois la vie personnelle et la vie communautaire à deux. Souvent en n’habitant pas sous le même toit. Cela permet des moments de solitude, de liberté, de ressourcement autant que des moments de rencontre, de retrouvailles, des temps forts choisis qui empêchent l’usure des habitudes, préservant le désir d’approfondir la relation. Cette unité de lieu permet les temps de rencontre spontanée, à des moments non fixés à l’avance, une continuité qui évite l’usure des petites ruptures répétées. Cette vie double dans deux lieux séparés ne convient pas à tous. Il est possible aussi de vivre dans un même lieu, c’est toute la recherche du nouveau couple amoureux.

Le couple moderne doit être uni « couple » et les couplons doivent être individualisés. La vie commune permet de développer le sens social d’une manière importante. Elle demande une capacité d’adaptationde respect mutuel et de soi-même, de négociation, de dépassement. Cette folie de rentrer dans une intimité si profonde avec un inconnu peut durer toute une vie. Le couple dépasse alors les épreuves en se renforçant. Certains rencontrent rapidement celle ou celui qui leur correspond. D’autres vont tâtonner et souffrir affectivement. Certains ont l’amour facile, d’autres pas. Il semble que la partie ombre et lumière, cette partie touchée ou non par la névrose familiale et personnelle, va repérer la personne à aimer. Il n’y a pas de mauvais choix amoureux car les amours difficiles sont souvent des amours nécessaires. Elles permettent l’avènement d’une partie de nous, restée infantile et fixée au stade de l’épreuve qui, à travers cette relation, peut se mettre à grandir. La rencontre reste un moment fort. La rencontre amoureuse est un des moments forts de la littérature romanesque qui permet au héros de vivre son histoire et au roman en tant que
genre littéraire d’exister. Mais l’amour, le coup de foudre ne sont pas le seul fait du roman : il a préoccupé la plupart de nos écrivains ou poètes. L’expression d’un lyrisme exalté ou exacerbé a donné certains de nos plus beaux récits.

La psychanalyse s’est intéressée à la question en la plaçant bien souvent dans le domaine de la pathologie, car une rencontre manquée affecte l’être humain profondément et bien souvent entraîne chez lui des troubles psychiques importants. Baudelaire, poète de la modernité, invente une poésie de la rencontre urbaine dans la rue, une passante « fugitive beauté » le temps de l’échange d’un regard, « Ô toi que j’eusse aimé, ô toi qui le savais ». L’irréel du passé qui se reporte au présent de la rencontre donne le sentiment que cet instant est inscrit de toute éternité, rencontre si fugace qu’elle ne s’inscrit pas dans le temps présent tout en portant trace du souvenir.


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"C'est le moment ou jamais" : Ménopause et sexualité.

Par Brigitte Letombe

Si au XVIIIe siècle seulement 30 % des femmes atteignaient l’âge de la ménopause, aujourd’hui, heureusement, elles sont 90 % à l’atteindre, ce qui correspond à 400 000 nouvelles femmes chaque année en France. L’espérance de vie des femmes étant de 85 ans, c’est un tiers de leur vie qu’elles passeront ménopausées.


La ménopause ne sonne plus le glas de la sexualité ni de la féminité pour la « génération pilule ». Il n’est donc pas question
d’occulter les problèmes psychosexuels liés à cette longue période de vie. De nombreuses études internationales se penchent désormais sur la sexualité et ses problèmes, ce dont on ne peut
que se réjouir d’autant qu’enfin elles s’intéressent aussi à la sexualité féminine. La plus importante d’entre elles retrouve une prévalence de problèmes sexuels féminins de 43 % (plus que chez les hommes...), si globalement on y note une amélioration des dysfonctions sexuelles avec l’âge, il n’en va pas de même avec la sécheresse vaginale et de ses conséquences qui augmentent dans la 5e décade.Incontestablement, la symptomatologie climatérique et la carence estrogénique de la transition ménopausique (et la perception de l’âge qui en découle) se conjuguent à des facteurs psycho-socio-professionnels, relationnels (conjugaux, familiaux) pour aboutir à des répercussions sur la fonction sexuelle et la qualité de vie.

La consultation de la transition ménopausique ou de la ménopause confirmée s’avère être particulièrement propice à l’instauration (s’il n’a pas encore eu lieu) d’un dialogue sur la santé sexuelle. Nombre de femmes souffrent de difficultés sexuelles à cet âge. Si certaines s’enhardissent et osent nous en parler, beaucoup avouent qu’elles espèrent que ce soit les professionnels de santé qui les interrogent spontanément sur cet aspect de leur qualité de vie. Les femmes jusque-là satisfaites du fait de toutes ces modifications physiques et psychologiques personnelles (ou de leur partenaire) pourront être amenées à faire face pour la première fois à des difficultés nouvelles. Quant à celles qui jusque-là souffraient mais n’osaient en parler, elles s’enhardissent alors souvent grâce à l’alibi fourni par la ménopause déculpabilisante permettant
une verbalisation de troubles bien antérieurs mais non exprimables jusque-là.

Le rôle du médecin est là majeur pour expliquer la physiologie des phénomènes de vieillissement, évoquer les moyens thérapeutiques éventuels à disposition, mais aussi pour rassurer, autoriser.
L’aménorrhée ménopausique n’est en effet plus vécue au XXIe siècle comme la retraite de l’utérus et de la sexualité ! Le changement d’attitude sociétale et médiatique vis-à-vis de la sexualité « des seniors » et des femmes, juste retombée du phénomène « Viagra », avec l’apparition des femmes « couguar », en est un peutêtre un signe. En France, des études récentes montrent bien par ailleurs que sur ces vingt dernières années, la fréquence des relations sexuelles et la satisfaction sexuelle ont augmenté chez les femmes de plus de 50 ans.Reste quand même que la ménopause est une étape très particulière dans la vie d’une femme, moment d’extrême fragilité où la relation aux enfants, aux parents, au sexe opposé est en pleine mouvance. C’est le temps des changements professionnels, voire de la retraite, du départ des enfants, des modifications corporelles accompagnant l’arrêt des règles. Cette période de changements, de pertes, de dévalorisation (encore souvent lue dans le regard des autres) est une période de crise qui s’accompagne d’un sentiment de danger, d’urgence du temps qui passe, d’urgence à utiliser le temps qui reste : « C’est le moment où jamais. »

Chaque femme, face à ces changements de repères, devra mobiliser ses capacités adaptatives, réagira différemment en fonction de sa structure mentale et de son vécu pour lutter dans une société qui, même si elle s’en défend, supporte encore mal la « maturité » et la vieillesse, synonymes toujours de chute de performance voire de déchéance.

PRÉVALENCE DES DSF


Selon les études, elle varie de 20 % à 50 % tout âge confondu, et pour les femmes de 40 ans et plus, de 33 % à 51 %. Ces prévalences varient très largement en fonction des DSF étudiées, ainsi pour les troubles du désir cela va de 6 % à 43 %, pour les troubles de l’orgasme de 23 % à 34 %.
Les différentes définitions, méthodesd’étude, type de population étudiée (âge transition ménopausique ou ménopause installée), d’instruments employés validés ou non ainsi que l’utilisation ou non de la détresse personnelle en conséquence, expliquent ces grosses variations de chiffres et doivent nous laisser perplexes quant à la vraie prévalence des DSF.


NOTION DE DÉTRESSE


Les troubles de la sexualité responsables de détresse touchent globalement 12 % des femmes, de façon plus fréquente entre 45-64 ans (14,8 %), contre 10,8 % des femmes plus jeunes et 8 % des plus âgées. On peut en conclure que la période ménopausique semble ainsi être la plus critique.
L’impact de l’âge sur la fonction sexuelle et sur les DSF étudié dans la revue de la littérature par Hayes et Dennerstein montre qu’il existe avec l’âge chez la femme une baisse de la fonction sexuelle, spécifiquement au niveau du désir, de l’intérêt sexuel et de la fréquence de l’orgasme. Le niveau de détresse lié à ces difficultés reste quant à lui stable avec l’âge. Globalement, si l’on s’en tient à l’activité sexuelle, il semble que 75 % des femmes de 40 à 69 ans se déclarent sexuellement actives, dont deux tiers se disent satisfaites, ce qui correspond aux même taux que les plus jeunes femmes.

IMPORTANCE DE L’ACTIVITÉ SEXUELLE JUSQUE TARD DANS LA VIE


Dans l’enquête de Laumann réaliséesur 26 000 personnes entre 40 et 80 ans dans 29 pays, 79 % des hommes et 65 % des femmes de 60 à 69 ans estiment que la sexualité reste importante pour eux, et c’est toujours important pour 64 % des hommes et 37 % des femmes de 70 à 79 ans. La même enquête confirme la fréquence toujours importante des rapports sexuels à cet âge. 70 % des hommes et 64 % des femmes pensent que la capacité sexuelle diminue avec l’âge, mais lorsque les auteurs les interrogent sur l’âge auquel cela se produit, les réponses sont les suivantes: les 40-49 disent entre 60 et 69 ans, les 50-59 à partir de 70 ans et les 60-69 à partir de 75 ans… donc toujours pour la décennie suivante !

IMPORTANCE DE L’ÉTAT DE SANTÉ GLOBAL ET DU PARTENAIRE DANS LA LONGÉVITÉ DE L’ACTIVITÉ SEXUELLE


Si l’espérance de vie est de 85 ans pour les femmes en France, il faut modérer l’enthousiasme par l’âge moyen d’espérance de vie sans invalidité qui est chez nous de 63 ans pour les femmes et 62 ans pour les hommes. Une enquête récente sur 3 005 hommes et femmes aux USA montre que 73 % des 57-64 ans, 53 % des 65- 74 et 26 % des 75-85 ans ont une activité sexuelle, le facteur déterminant étant la présence de problèmes de santé, une des raisons les plus fréquentes d’inactivité sexuelle pour lesfemmes de cette étude étant un problème de santé masculin (64 %) ou un manque d’intérêt sexuel (51 %). Ce qui corrobore les conclusions déjà anciennes de Pfeiffer et al. qui montraient que l’arrêt de la sexualité qui se situait à 60 ans pour les femmes et 68 ans pour les hommes était imputable au conjoint et non à l’épouse.

LONGÉVITÉ NOUVELLE DE LA VIE SEXUELLE ET IMPACT DU STATUT CONJUGAL


Quand même, force est de constater, comme l’a montré récemment Beckman et al. dans une population de 1 506 adultes (946 femmes et 560 hommes) suivie entre 1971 et 2001, que les choses changent : les septuagénaires de 2000 sont 54 % à avoir eu une activité sexuelle dans l’année écoulée, ils n’étaient que 30 % en 1971; chez les femmes mariées, le taux est passé de 38 % à 56 %, chez les femmes célibataires de 1 % à 12 %. On note par ailleurs une proportion
de divorces et de nouveaux couples  qui augmente avec une proportion de satisfaction sexuelle qui s’avère élevée.

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La nouvelle ménopause. Marie-Hélène Colson

Au-delà du destin biologique


Quatre femmes sur dix en France, comme dans les autres pays industrialisés, ont plus de cinquante ans. Elles sont donc près de 13 millions à être ménopausées ou sur le point de l’être. Pour la plupart de ces femmes, l’espérance de vie est encore de plus de trente ans. La sexualité, autrefois marginale et cachée après la ménopause, devient aujourd’hui un paramètre de vie comme les autres, voire une revendication qui doit nous faire poser un regard attentif sur cet âge de vie en pleine actualisation de ses repères.

REGARDS SUR LA MÉNOPAUSE

La plupart des civilisations ont longtemps privilégié une image de la féminité principalement centrée sur la fécondité et la reproduction. La sexualité aussi a toujours été partout prohibée en dehors de strictes limites physiologiques, de la puberté au retrait hormonal pour les femmes. Si, en Occident, les attributs liés à la jeunesse, à la beauté ou à la minceur sont fortement valorisés, et seuls capables d’inspirer la séduction, les représentations qui s’attachent à la ménopause varient de manière importante d’une culture à l’autre.

Pour nombre de sociétés traditionnelles, en Afrique et en Amérique latine, l’âge de la ménopause est celui de la sagesse. Les vieilles femmes, débarrassées de la tentation de la séduction et de celle de la sexualité, y jouent un rôle clé dans l’éducation des jeunes femmes, mais aussi au sein de la société des hommes. En Inde, comme dans la plupart des pays d’Afrique, les femmes ménopausées n’étant plus soumises aux contraintes du flux menstruel impur, peuvent librement rejoindre les hommes dans les assemblées et y tenir à parité un rôle décisionneljusque-là interdit. Le terme de ménopause n’existe pas dans la majorité des langues et dialectes asiatiques, les femmes âgées y gagnant un statut implicite spécifique de sagesse particulièrement valorisé, ne nécessitant pas de définition particulière. L’Occident chrétien a, de son côté, plutôt cultivé le côté sombre de la ménopause, la réduisant à ses aspects de perte et de renoncement : perte de la fécondité, de la beauté et de la sexualité. Les vieilles femmes d’antan s’habillent de noir, s’effacent devant leurs filles et leurs belles-filles fécondes, et s’isolent de la vie sociale au lieu d’y prendre une part prépondérante.

Depuis Albert le Grand, et son grimoire au XIIe siècle sur « Les Secrets des femmes », on les considère comme dangereuses pour elles-mêmes et pour les autres, surtout les enfants, car leur sang ne s’écoule plus et son devenir laisse libre cours à l’imagination sur le thème de l’empoisonnement de l’intérieur]. C’est ce sang accumulé et ne se renouvelant pas périodiquement
qui semble responsable pendant longtemps de l’ensemble des troubles liés à cet âge, mélancolie, bouffées de chaleur, prise de poids...

Ce regard sur la ménopause aura la vie longue, entretenu par le corps médical, qui lie le destin des femmes à celui de leurs hormones, et assimile la ménopause à une maladie. Il est repris par la plupart des psychanalystes, et même Helene Deutsch,dont les travaux nourriront pourtant nombre de féministes dont Simone de Beauvoir, n’y échappe pas. Pour elle, la ménopause est une perte symbolique majeure qui ne permet aucune élaboration ni compensation.

DESTIN BIOLOGIQUE ET SEXUALITÉ FÉMININE


Le terme ménopause est utilisé pour la première fois en 1821 par un médecin français, Charles Pierre Louis de Gardanne, dans un livre au titre prometteur : « De la ménopause ou de l’âge critique des femmes ». Il décrit sous ce terme, destiné à remplacer celui de « retour d’âge », moins médical, les inconforts qui s’installent avec le retrait hormonal. Les bouffées de chaleur sont les symptômes les plus incriminés, avec les prises de poids, l’irritabilité ou les troubles de l’humeur. Bizarrement la symptomatologie classiquement corrélée à la ménopause semble finalement assez peu reproductible, et suivant les cultures, les pays et les origines ethniques, la ménopause pourrait aller de l’absence totale de symptomatologie à un inconfort majeur. Les sociétés qui valorisent le statut et l’image de la ménopause sont aussi celles dans lesquelles elle s’avère assez peu symptomatique. 80 % des Américaines en souffrent, mais seulement 20 % des Japonaises. Une certaine vulnérabilité psychologique, ou encore des facteurs somatiques comme l’obésité, ou bien encore le maintien d’une activité physique semblent pouvoir tout autant moduler l’incidence de la symptomatologie à la hausse comme à la baisse.

Dès lors, la légitimité d’un supposé destin biologique inhérent à la qualité de femme semble posée dans ce domaine comme dans les autres, ainsi que le suggérait Simone de Beauvoir. Et les femmes d’aujourd’hui semblent bien faire la démonstration qu’en matière de sexualité aussi, il est possible d’échapper à un destin qui limite leur âge de femme à celui de la procréation.


MÉNOPAUSE ET CRISE DE VIE

C’est au sociologue canadien Elliott Jaques que l’on doit l’idée de la crise de milieu de vie, dans la droite ligne des réflexions d’Erikson à la même époque]. Il définit ainsi en 1965 la première rencontre consciente et réfléchie de l’individu avec la mort, la période de déclin, contemporaine des années du milieu de vie, et qui, autour de la cinquantaine, accompagne la prise de conscience du vieillissement : « L’individu a fini de grandir et il a commencé à vieillir. »


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Désordre sexuel et trouble alimentaire

Par Esther Hirch - Médecin sexologue-clinicienne, Service d’Urologie, Hôpital Erasme ; Service de Psychiatrie, Hôpital Brugmann, Université libre de Bruxelles.

La prise en charge d’un patient présentant un désordre sexuel associé à un trouble alimentaire nécessite une approche pluridisciplinaire. Le trouble alimentaire doit être traité de façon spécifique à la fois sur le plan médical, diététique et psychologique. Et là aussi l’approche peut être multiple.

L’approche sexologique nécessite dans un premier temps, comme d’ailleurs dans tous les cas de désordre sexuel dit « malin », mais donc encore plus lorsqu’il y a un trouble alimentaire associé, un travail de compréhension, de clarification de la genèse de ces troubles, le sens historique à leur donner, le lien entre le vécu psychoaffectif et les troubles psychosomatiques dont les désordres sexuels et les troubles alimentaires font partie. Cela relève pour ma part d’un travail sexoanalytique dans la mesure où, en tant que sexologue, je garde le focus sur la genralité et la sexualité.

La sexoanalyse tente de repérer les failles, les perturbations dans le développement psychosexuel.
L’histoire familiale est à cet égardessentielle : quelles ont été les relations avec le père, la mère, la relation des parents entre eux, les messages sur la sexualité, sur la différence des sexes, les idéologies transmises, notamment l’éducation au plaisir, le rang et la relation dans la fratrie.

Les perturbations sont de deux ordres :
• d’une part le climat général dans lequel l’individu a dû évoluer, le type d’éducation, l’ambiance familiale, les idéologies, les images masculine et féminine offertes par les parents, la  façon dont ceux-ci ont encouragé ou au contraire entravé le construit de l’identité de genre ;

• d’autre part des faits marquants, des événements sexuels ou non sexuels qui ont pu le marquer, le toucher voire le traumatiser. Ce sont parfois des faits minimes, presque insignifiants et pouvant donc passer inaperçus mais qui, apparus sur ce terrain de base, ont laissé une trace. La plupart du temps, dans ces cas de désordre sexuel « malin », primaire dans leur apparition, les patients sont
amenés à identifier une relation parentale abusive, parfois sexuelle, souvent psychique.


Cela m’est apparu à la suite de consultations de patientes ayant subi des abus sexuels dans leur enfance. Un père ou un beau-père qui arrive dans le lit de sa fille ou de son fils dispose du corps et de l’esprit de son enfant. On peut dire que cet enfant « n’existe pas » du fait que l’adulte ne tient pas compte de son identité. On comprend aisément qu’un enfant apprend à exister à partir de la place que ses parents lui font, lui permettent. Et je dirais que dans le cas d’un abus sexuel, l’enfant se fait « ne pas exister » pour supporter l’horreur. Plus tard, la petite fille devenue femme n’aura pas de désir sexuel pour son mari comme jadis elle n’en avait pas pour son père. Si elle le fait, elle le fera pour lui et pas pour elle, comme jadis pour le père et pas pour elle et aussi pour ne pas qu’il « aille voir ailleurs » c’està- dire pour ne pas perdre son amour comme jadis pour ne pas perdre l’amour du père. Elle fait, en quelque sorte, une photocopie de l’abus et vit donc ses rapports sexuels maritaux comme des abus.

A partir de là, j’ai recensé mes patients souffrant de désordre sexuel malin et je me suis rendu compte que, dans le fond, ils avaient tous subi à des degrés divers des abus,non pas des abus sexuels, mais des abus psychiques, une façon de disposer également de l’esprit et du corps de leur enfant.

Hurni et Stoll dans leur excellent livre intitulé « La Haine de l’amour », aux éditions L’Harmattan, les qualifient même d’incestes psychiques. Souvent ces abus, venant entraver le développement psychoaffectif et sexuel de l’enfant, ne sont pas intentionnels. C’est pourquoi les patients en thérapie ont du mal à les repérer. Dans un grand nombre de cas cependant, si ces abus n’ont pas été directement intentionnels, les patients très souvent finissent par reconnaître que le caractère intentionnel n’était en fait pas si inconscient que cela. C’est ce qui fait le caractère monstrueux de
l’abus. Certains le découvrent à partir d’événements actuels. L’individu va souvent sauver d’abord son identité personnelle de façon à pouvoir assurer sa survie, et la sexualité passe loin derrière.

Or, la sexualité appartient à la vie, du moins la sexualité mature, et non à la survie. Il faut déjà survivre pour se mettre à vivre. La sexualité, ce n’est pas l’entièreté de la vie mais cela en fait partie. Si bien que, si un abus a comme conséquence finale d’entraver la vie sexuelle et affective d’un individu, il apparaît alors comme monstrueux. Hurni et Stoll vont jusqu’à parler de « meurtre psychique » puisqu’il s’agit d’une incapacité à jouir de la vie.

LORSQUE L’ABUS EST IDENTIFIÉ COMME RÉELLEMENT INTENTIONNEL, IL S’AGIT ALORS DE VIOLENCE PERVERSE.


L’objectif d’une perversion morale est de garder le pouvoir par l’installation d’une relation d’emprise qui, en paralysant la victime, l’empêche de se défendre. L’agression perverse est composée de deux volets :

• d’une part une séduction perverse ou alors le fait de susciter un apitoiement en jouant un rôle de victime et ces deux façons d’agir vont désarmer la victime, l’empêcher de comprendre ce qui se passe ;

• d’autre part une violence psychique, souterraine, froide, permanente, subtile, anodine, sans raison, incompréhensible par la victime. Celle-ci, entraînée dans la confusion, perd ses repères, peut même se sentir coupable de ce qui lui arrive, comme l’agresseur essaie de le lui faire croire, et être incapable de réagir. Lorsque la violence perverse vise un enfant, elle prend bien souvent le masque de l’éducation. « C’est pour tonbien ! » Autrement dit : « Je te fais du mal parce que je te veux du bien. » Il s’agit de faire obéir l’enfant par la terreur ou la séduction au lieu de l’éduquer et de lui donner des repères. Et comme un enfant n’a pas la possibilité de nommer cette maltraitance, pas même de la repérer, la violence prend figure de norme.

Le déni de cette violence par l’adulte et la surdité psychique de l’entourage viennent étouffer la parole de l’enfant. Ceci dit, nombre de personnes, tout en créant des relations perverses, ne sont pas pour autant perverses. C’est la relation qui l’est, générée bien souvent par l’angoisse. L’enfant, lui, apprend à exister à travers ce vécu qui apparaît comme la norme. Et cela transparaît dans le discours en thérapie : les gens nous racontent des choses monstrueuses comme s’il
s’agissait de banalités.

Mais du fait que le sujet est dans l’incapacité de repérer la réalité de la violence et de réagir, c’est le corps qui va exprimer cette atteinte psychique interdite d’expression verbale : ce sont différents troubles psychosomatiques dont les troubles alimentaires et les troubles sexuels font partie. Et la gravité du trouble va dépendre du degré de l’abus : un petit abus va générer un petit problème, un gros abus un gros problème. Le patient comprend petit à petit les résultats de cette ontogenèse, à savoir :
• d’une façon générale, comment ilexiste, quels sont ses modes de fonctionnement au niveau de ses relations interpersonnelles, professionnelles, ses activités, son état d’être intérieur, comble-t-il ses besoins fusionnels et d’individuation ?
• d’autre part, quel homme ou quelle femme il ou elle est, comment il ou elle se perçoit, se vit dans son identité sexuelle, comment il ou elle croit être perçu(e) par les autres. C’est l’identité genrale ;
• par ailleurs, quel est son rapport à l’autre sexe, le degré de dysphorie : y a-t-il attirance, timidité, peur, méfiance, hostilité ? C’est le lien intersexuel.


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Education à la vie affective et sexuelle en primaire

Revue Sexualités Humaines 21

Par Anne Claret - Conseillère conjugale et familiale - Sexologue. Rabasstens.

Pourquoi la majorité des interventions d’éducation sexuelle s’adresse aux adolescents scolarisés en collège et lycée ? Pourquoi est-ce si difficile d’introduire ces thématiques dans les écoles primaires ?

L’éducation sexuelle en classe de primaire n’est pas un sujet qui fait consensus comme cela peut être le cas au collège et au lycée. La peur de la réaction des parents, l’idée très répandue que ce sujet relève du domaine privé, la crainte de « sexualiser » les enfants mais aussi la réticence des instituteurs à traiter des notions qu’ils n’ont jamais abordées en public, rendent la mise en place très difficile sur le terrain. Pourtant, les enfants ont très tôt une image de la sexualité, notamment àcause de la télévision, d’Internet, de la publicité... Cette sexualité vue et non parlée peut avoir des conséquences sur leur évolution d’Etre sexué. Intervenant avec l’association du Planning familial dans tous les niveaux de classe de l’Education nationale, je vais vous faire partager mon expérience d’intervenante en éducation à la vie affective et sexuelle auprès d’une classe de CM1-CM2.

INTERVENIR DÈS LE PLUS JEUNE ÂGE

Bénéficier d’une éducation sexuelle est un droit universel pour chaque être humain. Si le jeune enfant ne peut par lui-même défendre ce droit, c’est à nous, professionnels de la sexualité, de le faire pour lui. Je suis persuadée qu’avoir accès à une réelle éducation permet aux enfants de développer des attitudes positives face à la sexualité et permettra d’atténuer les comportements négatifs. L’absence d’éducation sexuelle, les non-dits, provoquent peur, crainte et culpabilisation. L’éducation sexuelle doit contribuer à l’épanouissement d’une vie sexuelle heureuse, satisfaisante et enrichissante. Les informer tôt leur permet de comprendre que la sexualité est une belle expérience mais soumise à des règles, des lois et que chaque personne doit être respectée dans ses différences, ses attitudes et ses opinions.

L’éducation sexuelle permet aux enfants de découvrir ses propres désirs, ses peurs. Il doit comprendre la différence de l’autre, la sphère intime et permettra de prévenir des comportements violents. Je rejoindrai en cela le point de vue de Laura Beltran : l’éducation sexuelle a un réel rôle dans la prévention des troubles sexuels chez l’adulte 2. En
effet, des consultations peuvent être liées à un manque d’information sur la sexualité, et d’une image très négative de son corps, entraînant des troubles sexuels.

UNE LOI ENCADRANT L’ÉDUCATION SEXUELLE À L’ÉCOLE

Faire de l’éducation sexuelle dans les écoles primaires ne devrait pas être une option mais une obligation comme le rappelle la loi réglementant l’éducation sexuelle en milieu scolaire du 4 juillet 2001 : « Une information et une éducation à la sexualité sont dispensées dans les écoles, les collèges et leslycées à raison d’au moins trois séances annuelles et par groupes d’âge homogène ». Cependant, malgré cette loi encadrante et des circulaires de l’Education nationale, l’organisation des séances se heurte à des difficultés de mise en place selon le rapport de l’Igas. Pourtant, la place de l’école dans l’éducation sexuelle est primordiale car elle permet de toucher la quasi-totalité des enfants et pallier ainsi les inégalités éducatives dont ils peuvent être victimes dans leur famille.

LES PARENTS ET L’ÉDUCATION À LA VIE AFFECTIVE ET SEXUELLE

Il n’est pas rare que les parents refusent l’éducation sexuelle dans les classes de leurs enfants. Ils le font principalement parce qu’ils refusent une éducation sexuelle qui n’est pas répressive et moralisatrice, soit parce qu’ils s’opposent à un partage de pouvoir à propos de l’éducation de leur enfant. Ces parents ont la crainte qu’éduquer leur jeune enfant à la sexualité les inciterait à avoir plus précocement une relation sexuelle. Or, d’après l’expérience de Marie-Paule Desaulniers, il n’en est rien. L’idée que l’éducation
sexuelle est une « initiation aux plaisirs de la sexualité » repose sur une méconnaissance de la sexualité infantile et sur une projection d’adulte qui confond initiation érotique adulte et éducation sexuelle enfantine. D’après Marie-Paule Desaulniers, la famille est le premier lieu de l’éducation sexuelle parce qu’elle est la première cellule sociale. Elle est le foyer de la vie affective par le témoignage de la vue du couple des parents, les marques d’affection et d’attrait sexuel.

Nous pourrions penser – comme de nombreuses personnes – que la sexualité ne relèverait que du domaine de la vie privée, et par conséquent l’éducation sexuelle aussi. Elle ne serait réservée qu’à la maison et la famille. Cependant, cela n’a pas la même signification dans toutes les familles et les classes sociales. Les parents ne font que rarement cette éducation. Certains même profitent de leur pouvoir d’autorité et de la loi du silence pour utiliser leur enfant comme objet sexuel, l’inceste étant beaucoup plus fréquent que l’on ne voudrait le croire. Si la vie commence dans la famille, elle ne s’y limite pas. Il semble important que l’école prenne le relais. J’ai établi une étude (questionnaire anonyme) auprès de 92 parents d’enfants scolarisés en classe de primaire. La majorité d’entre eux ont entre 31 et 40 ans. 72 % d’entre eux estiment parler facilement de sexualité avec leur enfant et ne se sentent pas gênés lorsque leur enfant leur en parle.

Néanmoins, 46 % des parents n’abordent la sexualité que si leur
enfant leur en parle. 76 % des parents interrogés n’ont pas eu d’éducation sexuelle de la part de leurs propres parents. Il semblerait que cela ait influencé leur mode d’éducation car 59 %des parents interrogés parlent aujourd’hui de sexualité avec leur enfant comme l’exprime ce témoignage d’une mère de famille : « C’est parce que j’ai
souffert (entre autre dans mes premières relations sexuelles avec les hommes) et de ne pas avoir reçu un minimum d’infos sur la sexualité (alors que mes parents étaient naturistes !) que j’ai choisi d’aborder le sujet de la sexualité et de l’amour avec mes enfants très tôt et de rendre ce sujet abordable des deux côtés. » D’autres parents pensent que la sexualité est encore tabou : « Nous parlons avec mon fils plus de vie affective quand il s’agit d’humain (le sentiment amoureux, les baisers). Nous abordons la
sexualité quand il s’agit des animaux sans pour autant faire le rapprochement avec la sexualité des hommes. »

Pour 63 % des parents, l’école n’a pas à s’immiscer dans ces questions-là : « Education à la vie affective et sexuelle en primaire ? Je trouve cela exagéré, la très grande majorité des enfants sont encore innocents à cet âge-là, leur enparler si jeune à mon avis n’est pas la meilleure chose. » Ou encore : « L'éducation à la sexualité et son usage relève strictement du droit des parents : je n'autoriserai jamais l'école à venir interférer dans cette relation avec mes enfants et je lui dénie le droit d'inculquer à mes enfants des principes contraires aux valeurs morales que nous souhaitons leur transmettre. »Une enquête de l’Observatoire Vania a observé que pour 37 % des parents, le sujet de la sexualité était plus délicat que la mort, le divorce ou la maladie.

D’après Robert Neuburger, malgré une surexposition de la sexualité (média, cinéma, vidéo...), la sexualité reste un sujet tabou. La banalisation de l’information sexuelle semble avoir joué un
rôle négatif sur les communications entre les parents et les enfants. Les parents pensent que les enfants ont la réponse à toutes leurs questions grâce aux médias de sorte qu’ils n'ont plus besoin de se lancer dans des explications gênantes. Les parents disent intervenir uniquement sur l’aspect préventif de la sexualité (IST, contraception...). Le plaisir, la masturbation, le désir sont rarement abordés car l’enfant est censé l’apprendre via les médias.


INTERVENIR, OUI, MAIS COMMENT ?

A mon sens, l’éducation sexuelle doit reprendre les fondements principaux de la définition de l’OMS. Cependant, beaucoup d’efforts doivent être consentis afin d’assurer que les politiques et les organismes de santé publique reconnaissent cet état de fait et en tiennent compte. Pour faire découvrir la beauté de la sexualité, de manière positive et bienveillante, j’ai choisi d’intervenir avec la littérature jeunesse qui est un outil adapté à un public jeune. Utilisée comme outils d’animation, elle se révèle être pertinentes à double titre : ils permettent une projection immédiate à travers les personnages et les situations racontées, et grâce à cetteidentification directe, une réflexion
critique émergera chez les enfants. Pour aborder la puberté, j’utilise « Poils partout » de Babette Cole qui raconte avec beaucoup d’humour la transformation des enfants en adultes à cause de Mr et Mme Hormones qui préparent des potions magiques.

La thématique de la reproduction, de la grossesse et de l’accouchement est abordé avec « Comment on fait les bébés » du même auteur qui emploie un graphisme drôle pouvant être lu aux enfants dès l’âge de 5 ans. Pour aborder les sentiments amoureux et l’homosexualité, le livre de « La princesse qui n'aimait pas les princes » . Les enfants apprécient beaucoup la lecture de ces livres. Il n’est pas rare que des classes applaudissent la lecture d’un livre qui les a touchés. Je laisse les livres dans les classes et la plupart des élèves les relisent et demandent à leurs parents de se les procurer.

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Balade de la sexologie au pays du genre

Revue Sexualités Humaines 21


Par Dominique Songeur - Formateur santé sexuelle. Soussac

Aujourd’hui, la question du genre s’invite à la table des débats de société. Si pour certains ce débat nous amène à nous questionner pour mieux accueillir notre humanité, pour d’autres, c’est une entreprise maligne de déstructuration de ses fondements mêmes. Les mots s’entrechoquent, la vaisselle vole, alors posons le couvert avant de devoir donner un coup de balai. Nous pourrions par exemple clarifier les principales notions qui différencient sexe et genre, sans vouloir être exhaustif, tant le sujet est large.

La démarche peut étonner : après tout, les usages courants du mot « sexe » (« sexe faible », « guerre des sexes ») ne gênent pas pour y inclure le corps, la psychologie, les organes génitaux, la division du travail et la place occupée dans la société. Le « sexe » rend déjà compte des inégalités entre homme et femme. Non, l’originalité du « genre » est de sortir le « social » de la causalité irréductible du substrat biologique. Le social en devient autonome.Simone de Beauvoir pensait que si le social et le biologique sont deux domaines distincts, alors l’idée que les inégalités de pouvoir entre hommes et femmes découlent des différences anatomiques ou de la capacité des femmes à enfanter perd de son évidence. C’est le psychanalyste Robert Stoller dans les années 1960 qui fait, le premier, la distinction terminologique entre « sexe » et « genre » dans son ouvrage sur la transsexualité.


SEXE/GENRE : UN PROBLÈME « D’OEUF ET DE POULE » REVISITÉ ?


La question du « genre » pose la différence entre genre et sexe. Le terme de sexe évoque la notion biologique du caractère mâle et femelle. Le sexe est donc défini à la conception. Il s’agit de l’identité sexuée permettant, avant 3 ans, à l’enfant de se dire d’emblée fille ou garçon. Le genre, lui, concerne la question de la masculinité et de la féminité, identité sexuelle, un système endogène que décrit Peter Blos, comme composé de comportements, d’attitudes, de symbolisations et de significations qui se développent avec la maturation sexuelle et la réorganisation psychique à l’adolescence. Elle va se construire par des phases d’élaboration que produira l’individu à partir de son propre sexe anatomique et des expériences contingentes de luimême comme homme ou femme.

Cela paraît simple, mais il y a débat sur les influences réciproques entre biologie et social dans le processus de socialisation. Certains facteurs biologiques auraient un rôle à jouer dans le développement du genre… et la socialisation n’est pas la seule responsable de l’expression des comportements des enfants, précise Eleanor Maccoby, psychologue américaine. Alors, primat de l’essentialisme biologique ou constructivisme social ? Mais qu’est-ce qui est construit, au juste ? Des droits inégaux entre hommes et femmes ? Le fait qu’on ne puisse pas être autre chose qu’homme ou femme, ou entre-deux, ou ni l’un ni l’autre ? Et que devient le sexe quand on en extrait le genre ?


DE LA VISION COSMIQUE À LA VISION NATURALISTE

Un travail intéressant (mais partiellement contesté) de l’historien Thomas Laqueur, nous montre que, dès l'Antiquité et jusqu’au XVIIIe siècle, c’est le modèle du sexe unique qui domine (Aristote, Galien de Pergame) sans être l’unique. Hommes et femmes sont rangés le long d’un axe métaphysique dont le sommet de perfection est occupé par l’homme. Au plan anatomique, les différences sont tenues pour négligeables : les organes sexuels de la femme sont simplement à l’intérieur du corps, un « moindre mâle ». Le genre est un fait immuable du cosmos et le sexe, une simple illustration, épiphénomène d'un ordre universel plus vaste. Ce modèle « unisexe » correspond à un monde public à très forte prédominance masculine : « L’homme est la mesure de toute chose et la femme n’existe pas en tant que catégorie ontologiquement distincte. »

Au XVIIIe siècle, tardivement donc, émerge la vision de la différence sexuelle. De par leur anatomie et leur physiologie, les deux sexes sont définis comme incommensurablement différents. Le genre désormais se fait sexe, comme le Verbe se fait chair. La différence n’est plus de degrés, mais d’espèces. Le vocabulaire de l’anatomie génitale se précise : les ovaires ne sont plus l’équivalent des testicules, l’utérus et la menstruation deviennent le propre de la femme. A une biologie d’ordre cosmique succède une biologie de l’incommensurabilité des corps. Elle portera engerme les prémisses de la vision psychanalytique de l’antagonisme phallus/utérus.

De par sa « nature anatomique », la femme est définie comme impassible, son corps peut ignorer le désir puisque non extérieur/visible. Selon Rousseau, cette réserve naturelle la rendrait incapable d’assumer ses responsabilités civiques. De même, la menstruation la rendrait inapte à la concentration régulière et quotidienne qu’exige la participation aux activités publiques. Les premières féministes du XIXe siècle s’appuyèrent, étonnamment, sur cette conception pour démontrer que, plus impassibles, moins tourmentées par la passion et l’égoïsme que les hommes, les femmes ont la force intérieure des souverains équitables et justes. Ici le discours « biologique » tend à légitimer les discours politiques opposés.

D’un côté, cette vision porte en germe de nouvelles formes de perception de soi et notamment la psychanalyse (l’opposition phallus/ utérus, la définition de la féminité en termes de manque, de creux, la « petite différence » fondant le grand différend). D’un autre, elle apporte une base, un fondement naturaliste à la théorie des sphères – le public et le privé – identifiées aux deux sexes, théorie par laquelle penseurs et politiques tentent d’organiser rationnellement la société du XIXe siècle. Cette naturalisation des femmes, rivées àleur corps, à leur fonction reproductrice maternelle et ménagère, et exclues de la citoyenneté politique au nom de cette identité même, confère une assise biologique au discours de l’unité sociale.

LE GENRE COMME RAPPORT SOCIAL


Depuis les années 1970, la vision du genre introduite par les féministes anglo-américaines voulait saisir une notion plus complexe. Leur objectif était de proposer le « genre » dans un sens de sexe socialement et culturellement construit dans un rapport de domination selon deux modalités. D’une part, le sexe biologique est considéré comme essentiel, inné, il va justifier la catégorisation double où « la nature féminine assujettie à sa fonction reproductive est refoulée par le fallo-centrisme ». D’autre part, un humanisme matérialiste où « la nature féminine est présentée comme une construction socioculturelle pour légitimer l’oppression des femmes ».

Le concept de « genre » va permettre aux féministes d’adosser la naturalisation des rapports sociaux à des revendications politiques. L’étude du « genre », selon elles, permet de révéler les mécanismes de reproduction des différences entre les sexes en tous lieux (école, travail, famille). Les féministes affirment que le genre n’est pas déterminé par le sexe car il appartient à la sphère du social donc du variable. Pour Christine Delphy, reconnaître la profonde différence entre le concept de nature associé au sexe et celui du social associé augenre était déjà un grand pas. Mais aujourd’hui la question va  au-delà. Entre genre et sexe, ne compare-t-on pas du social avec encore du social ?

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