Psychologue Clinicien

Impuissances. Phases du couple et troubles sexuels

Par Frédéric Berben - Psychologue clinicien, hypnothérapeute, thérapeute familial, instructeur en méditation pleine conscience.


Tant d’impossibilités, de changements irréalisables sont allégués par les couples consultants ! Quels sont ces vécus d’impuissance ? Le thérapeute peut en identifier trois types qui correspondent à autant de phases de la vie du « couple impuissant », ils se traduisent par des symptômes sur le plan de la sexualité. Dans ces situations particulières, la thérapie brève et l’hypnose sont des outils précieux, particulièrement de nouvelles approches en hypnose instantanée de couple.


« Depuis seize ans que ça dure, je n’en peux plus. Il a l’emprise sur moi ! Il m’a fait faire des choses… que je ne voulais pas. Je n’arrivais pas à dire non. Maintenant, c’est fini, j’ai dit : stop ! Je devrais le quitter mais je n’y arrive pas.» (Claudine et Pascal)

« Je n’en pouvais plus de ses crises de colère et de son trouble bipolaire. Je l’ai quitté. Nous avons été séparés pendant un an. Il s’est bien soigné. Durant la séparation, j’ai eu une liaison avec un autre homme et la sexualité était vraiment épanouie. Et puis il avait trop de défauts, j’ai rompu. Jesuis revenue avec Guy il y a deux ans, je ne sais pas pourquoi. Après toutes ces années, je ne suis pas arrivée vraiment à me séparer de lui… et il avait changé. Le problème, c’est que je n’ai plus d’orgasmes comme avant depuis que nous sommes à nouveau ensemble. Il est devenu un peu vieux et mou… » (Jocelyne et Guy)

« Il buvait le samedi soir et devenait jaloux, il me faisait des crises impossibles. J’ai pris un appartement, ça a été horrible. Après six mois, je suis revenue à la maison. Je vois bien qu’il a changé, il partage les tâches domestiques, il est prévenant, il est patient mais je n’ai plus de désir sexuel, c’est comme éteint. » (Jean-Paul et Emilie)

 

IMPUISSANCE À S’ÉCHAPPER

De nombreux couples consultent lorsqu’un événement intervient tels une hospitalisation ou un début de thérapie individuelle. A cette occasion, un conjoint commence à se confier et se plaint d’une « emprise » de l’autre. La thérapie de couple débute alors comme un procès. Une litanie de reproches est énoncée, la défense se déploie, la symétrie des relations rigidifie tout dialogue et empêche les contacts. L’un réalise qu’il a été jusquelà dans l’incapacité de s’extraire d’une relation de dépendance, d’emprise, d’enfermement, d’humiliation. L’autre reconnaît des excès, cherche à changer sans y parvenir. Le pattern relationnel se répète, créant une souffrance chez chacun des conjoints. L’un comme l’autre se voit dans l’impossibilité de stopper une spirale souvent conflictuelle voire violente.

La sexualité est touchée immédiatement par un retrait total du conjoint qui développe une aversion sexuelle. Tout contact, des bisous du matin aux petits gestes d’apaisement et de tendresse sont dorénavant bannis du quotidien. L’autre oscille entre colère et neutralisation mais plus il s’oppose au blocage, plus il alimente le comportement vécu comme maltraitant. Il finit le plus souvent par s’adapter au symptôme de retrait. Les consultations de couple regorgent ainsi de situation où l’impuissance à stopper un pattern dysfonctionnel de distance depuis des années constitue la définition de la relation.

Sylvie et Jean-Louis sont mariés depuis vingt-deux ans. Ils consultent à l’initiative de Sylvie qui s’inquiète de n’avoir pas de vie sexuelle de couple depuis des années. Elle a eu plusieurs relations extra-conjugales, « pour le sexe », acceptées par son mari. Ils sont d’accord pour affirmer que leur première année de couple connut une sexualité épanouie. Ils avaient 25 ans lors de leur rencontre. Un an après le mariage, ils ont conçu leur premier enfant et dès ce moment « j’ai ressenti un problème de sexualité, dit Sylvie, tu t’es enfermé, l’affectif aussi s’est transformé. J’ai été surprise de choses sexuelles surprenantes pour un homme de ne pas aimer, comme les fellations. » Pour Jean-Louis, il n’y a pas de soucis. « Je n’ai pas la même appétence que toi pour le sexe. Pendant ces dernières années, on a été comme des frère et soeur et avec une fusion familiale. Mon seul problème, c’est que tu te plains de la sexualité et que je ne te sens pas heureuse avec moi. Tu veux revenir d’un coup à une situation du départ, tu es trop rapide. »

Monsieur explique qu’il aime ce qui est « borné » et qu’il a « peur de lâcher prise car peur de déprimer ». Il parle de la naissance de sa fille aînée comme d’un « sacrement ». Il dit « faire avec la distance » et si Sylvie ne s’en était pas plainte, il « n’aurait pas cherché à changer quoi que ce soit ». Sylvie s’écroule en pleurs durant la seconde séance. Elle dit : « Soit je vais trop vite, soit je tourne en rond, je ne veux pas me résigner mais rien ne change. » Elle a questionné la relation il y a quelques mois suite à l’apparition de tremblements essentiels et d’une suspicion de maladie de Parkinson. Avec son autonomie qui se réduit, elle craint la distance, ce qui amène à questionner l’équilibre du couple autour de l’asexualité.

Nous constatons l’impuissance à changer une définition de la relation rigide et enkystée. Chacun se questionne, voudrait évoluer vers autre chose mais rien ne bouge. L’impuissance à signer un nouveau contrat de vie affective amène un maintien de symptômes sexuels marqués par la baisse voire la disparition du désir sexuel (Jean-Louis), l’adaptation au symptôme sexuel de l’autre (Sylvie) et son transfert de désir à l’extérieur du couple.


IMPUISSANCE À SE SÉPARER


Des couples viennent en consultation alors qu’ils n’habitent plus ensemble. Parfois, ils envisagent de reprendre la vie commune, d’autres fois ils se sont à peine réinstallés ensemble. D’autres fois encore, ils sont séparés et hésitent à rompre totalement. C’est le fameux « break pour voir ». Ce qui frappe le plus le thérapeute dans cette phase de la vie conjugale, c’est le chaos qui règne à la fois chez chaque conjoint et au sein de la relation de couple. Le couple est en crise. Celle-ci peut se produire également suite à une thérapie individuelle ou bien à une relation extra-conjugale. Un
des membres du couple se trouvebrusquement en révolte, refuse de continuer la relation. Chacun connaît beaucoup de souffrance, que la position soit celle de la victime ou celle du briseur de ménage culpabilisé. Quelle que soit la situation, une impuissance à se séparer fige la situation. Le désir sexuel est toujours présent mais des symptômes se font jour liés à l’impossibilité de consommer la relation du fait du conflit relationnel et de la culpabilité liés aux actes commis. Les troubles de l’excitation sexuelle, troubles de l’érection, dyspareunies sont les symptômes les plus courants.


Yann et Elise sont un couple de trentenaire. Ils ont une petite fille âgée de 3 ans. Ils consultent car depuis un an, ils sont séparés. Elise est partie suite à une énième dispute, un soir, Yann alcoolisé
et vindicatif. Les disputes étaient fréquentes mais sans violences. Durant la dernière année, chaque conjoint s’étonne de continuer à se voir chaque jour, même en ayant des logements séparés. Ils mangent ensemble, dorment dans le même lit. Ils ont décidé de faire une thérapie car ils ne comprennent pas leur incapacité à se séparer. De plus, quelques tentatives sexuelles se sont soldées par une dyspareunie chez Elise et des troubles de l’érection chez Yann, tous symptômes nouveaux après des années de sexualité satisfaisante. Ils se sentent perdus, dépités, des affects et comportements dépressifs apparaissent et croissent. Ils se disent très attirés sexuellement l’un par l’autre mais Yann ne supporte pas l’attitude parfoisindépendante et distante d’Elise tandis que cette dernière est malheureuse les soirs où Yann peut rester chez lui et s’alcooliser. Elle s’en rend responsable et en même temps estime que ces actes ont précisément contribué à la séparation.

Nous notons une relation marquée par l’impuissance à se séparer ou à se réengager. Le lien est en plein marasme, changeant et en même temps répétitifs. Les ingrédients qui ont amené l’éloignement perdurent alors que chaque partenaire voudrait les changer. Ils contribuent à maintenir la définition chaotique et ambivalente de la relation. Chacun désire et doute en même temps. Il s’ensuit une situation inconfortable et oscillante.


IMPUISSANCE À RECONSTRUIRE

Une troisième phase de la vie du couple se situe lors de la reprise d’une vie commune suite à une séparation. Les conjoints ont communiqué, négocié la reprise de vie commune. Bien souvent,
un nouveau « contrat de couple » est en vigueur, qui évacue les comportements de l’un ou de l’autre désignés comme responsable de la crise précédente. Le plus souvent, il s’agit d’une femme
qui s’est estimée victime et a pris de la distance. Elle revient en exigeant des changements : thérapie individuelle quand il existe des troubles psychologiques, arrêt de conduites addictives,
réduction du rythme de travail, sorties, voyages, attentions, communication, témoignages de tendresse, etc. La plupart du temps, malgré des modifications majeures des conduites duconjoint et des gains affectifs dans la relation, la femme se bloque sexuellement, elle développe une aversion sexuelle. Une distance s’installe, génératrice de nouveaux conflits. La femme est culpabilisée de ses freins alors que la situation est devenue agréable, l’homme ne comprend pas qu’il soit repoussé alors qu’il a changé en tous points pour satisfaire sa compagne. Lui-même entre dans le doute et développe parfois une baisse du désir sexuel et des symptômes secondaires de « castration ».

Myriam et Stéphane ont la cinquantaine. Après une séparation d’un an, Myriam est revenue habiter dans la maison commune. Immédiatement, elle a fait chambre à part. Elle parle de nombreuses années où elle s’est sentie « la bonniche » et « sous l’emprise » de Stéphane. Ce dernier reconnaît une personnalité « dure », jaloux lorsqu’il fêtait la troisième mi-temps après les matchs de rugby. Il regrette les conflits et disputes fréquentes qui se réconciliaient toujours « sur l’oreiller ». Le couple a de nombreux souvenirs agréables, des albums emplis de voyages et sorties plaisantes. Myriam
parle de 80 % agréable dans la relation du couple. Stéphane a changé et correspond maintenant à ce qu’elle souhaite. Mais les 20 % négatifs sont constitués de griefs : « S’il était capable de changer, pourquoi ne l’a-t-il pas fait avant !? Je ne crois pas du tout que ça va durer donc je préfère ne pas céder pour ne pas me faire encore avoir. » De son côté, Stéphane reste patient mais commence à se désespérer: « Ça ne va pas durer éternellement. Je commence à m’apercevoir
que je ne pense même plus au sexe pendant des semaines. J’ai perdu tout désir sexuel, je suis comme un vieux. »


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La boulimie, une fausse signature ?

Des troubles du comportement sexuel et alimentaire


Par Noëlle Navarro - Psychologue clinicienne, sexologue

La thérapie est un espace de reconnaissance mutuelle préalable, c’est le contrat de base
sans lequel rien ne peut se passer.


La thérapie sur la base d’un « contrat tronqué » est chose rare, on rencontre des « contrats partiels » où la personne ne se dévoile que petit à petit, mais très rare est le contrat tronqué où la personne nous abreuve, nous nourrit de mensonges et scenarii volontairement faux, à partir desquels le ou la thérapeute et la personne vont travailler activement sans qu’apparaisse la supercherie. Paul Ricoeur évoque lors de la rupture du contrat de reconnaissance mutuelle : « un besoin de vengeance extrême lié à la colère d’un dédain non mérité et à la pression d’une peur de la mort violente qui va contre la pulsion de conservation » ; on pourrait dire qu’il n’y a plus ni foi ni loi.J’ai beaucoup appris d’une jeune patiente qui a mis à mal dans le soin cette imparable notion, d’une manière magistrale, mais qui a été le creuset d’une réflexion féconde malgré le dessèchement relationnel qui aurait pu en découler.

ANABEL

Notre histoire se passe en Centre médico-psychologique où le public peut bénéficier de consultations et psychothérapies, nous travaillons aussi avec un Hôpital de jour et un Centre d’accueil thérapeutique à temps partiel. Anabel, jeune femme boulimique, se présente avec des troubles des conduites sexuelles, et autres conduites à risque. A environ 30 ans, elle n’a plus de contact avec sa famille depuis plus de dix ans, elle est partie à 18 ans pour un parcours chaotique au début, puis une vie en apparence classique : mariée, deux enfants, un mari qui a une bonne profession, un couple qui réalise quelques bonnes opérations financières, elle peut se permettre de ne pas travailler. Elle me dit assez vite qu’elle vit sur des apparences trompeuses et qu’elle
est détruite à l’intérieur par une boulimie qu’elle n’arrive pas à raisonner et a des conséquences sur sa vie de couple, notamment sur la sexualité, qui se vit dans un cycle : culpabilité/violence/vengeance/pardon insatisfaisant. Elle relie les deux problématiques.


Toute sa libido est prise par le comportement de boulimie vomisseuse incoercible, elle y passe toute son énergie, quinze, vingt crises par jour, elle ne peut être disponible pour la moindre autre mobilisation d’énergie, et sent que la pulsion autodestructrice vers le suicide n’est qu’à ce prix
canalisée, pas de champ non plus pour la pulsion sexuelle qui se traduirait par des manifestations de désir pour son mari. Elle est plutôt maigre, le stress se lit sur son visage. Elle ne supporte d’être touchée par lui que lorsqu’il y a trop longtemps qu’ils n’ont pas eu de rapports et qu’elle s’en sent coupable, elle l’agresse, le provoque, l’insulte, et lorsqu’il en vient à la molester, ils s’effondrent en pleurant de rage dans les bras l’un de l’autre. Elle décrit alors une jouissance importante, comme si elle avait gagné. Quoi ? Sais pas (arriverà rendre violent cet homme au caractère doux et tolérant ?)…


D’autres fois, elle me dit que ces pleurs après les coups sont des pleurs de pardon, et que c’est trop bon, qu’elle a l’impression en étant pardonnée d’être aimée. « Quand on me tape dessus je ressens comme une petite boule d’amour… mon père avait quelque chose dans les yeux quand il me battait qui semblait dire – désolé, je suis obligé – mais mon copain ne me bat pas vraiment, c’est plutôt des blocages qu’il me fait, des clés, on se bagarre, ça me fait du bien. J’ai toujours envie de faire l’amour après. »

Lorsque je reçois son mari au début de la thérapie, il décrit une femme complexe mais très attachante, avec qui souligne-t-il on ne s’ennuie pas, mais qui a une attitude incompréhensible du point de vue sexuel : elle dit à peu près toujours non, mais quand elle a envie, elle est déchaînée, donne et prend un plaisir intense, il ne comprend pas que ce soit si rare et que le reste du temps il ne puisse pas l’approcher. Il confirme que la relation a alors quelque chose d’assez violent qui n’est pas pour lui déplaire, hormis la rareté de la chose.


SON HISTOIRE

Elle évoque une enfance plutôt attristante, elle pleurait sans cesse et son père, personnalité violente, ne le supportait pas. Les repas où systématiquement elle pleurait finissaienttoujours en drame et l’estomac noué elle ne pouvait jamais manger tranquille, elle se souvient de la peur
viscérale qu’il lui inspirait. Il passait son temps à la rabrouer, la secouer, l’insulter, et lui faire peur. Entre stress et sentiment de rejet, elle garde surtout le souvenir d’avoir été méprisée, humiliée par lui devant les autres, et parfois, au mieux, oubliée dans un coin. Sa mère, qu’elle a toujours dit aimer même si elle ne semblait pas répondre à cet amour, est présentée comme quelqu’un de faible, fragile, battue et qui, ellemême, pleurait beaucoup : un nonrecours, pas de protection à en attendre.

De temps à autre, pour rire ou pour amuser la galerie, le père testait son adresse avec diverses armes en la prenant pour cible (style Guillaume Tell), la peur de la mort, de l’assassinat volontaire ou par inadvertance par le père, a tissé la toile de fond de son enfance. Elle s’interroge sur son absence personnelle de réaction lors d’une tentative de suicide de sa soeur avec qui la relation n’était et n’est toujours que jalousie de part et d’autre, cette soeur l’avait prévenue avant sa tentative de suicide et elle n’a rien dit ni fait.Le drame se renforce encore quand elle perd à l’âge de 16 ans sa meilleure amie, tout ce qui lui restait de bon dans la vie : celle-ci meurt dans un accident de mobylette, alors qu’elles étaient parties se balader toutes les deux. La violence du chocdécapite son amie, et lorsque les pompiers arrivent il faut chercher la tête qui a dû rouler quelque part et n’est pas visible. C’est elle qui va la trouver, c’est les yeux hagards et creusés par
l’émotion qu’elle m’en parle.


Lorsqu’elle rentre chez elle ses parents ne comprennent pas à quel point elle est bouleversée, elle reste éveillée toute la nuit, puis le surlendemain elle commence à vomir de manière incoercible, c’est de ce moment qu’elle est devenue boulimique et n’a plus rien pu supporter dans son estomac, dit-elle. La proximité avec la mort imminente la poursuit dans sa vie quotidienne, la menace du drame aussi : un de ces derniers week-ends, par exemple, elle a eu fort à faire avec une de ses amies qui avec son copain a joué à la roulette russe. Elle a tout fait pour essayer de les raisonner, ils n’ont dû leur salut qu’à la chance (cette amie est une autre de mes patientes et elle le sait) : il y a eu une telle tensionqu’elle a repris ses crises de boulimie qui s’étaient un peu calmées (jusqu’à 30 par jour). Nous avons travaillé la place qu’elle avait prise dans cette histoire et celle qu’elle me donnait en me le disant, les liens à faire avec son histoire passée, la peur de « perdre la tête » encore, etc.


LE STRESS ORGANISÉ

Alors qu’elle est aussi une jeune femme sur laquelle d’autres personnes en difficulté sociale et psychologique cherchent à s’appuyer et qu’elle accueille volontiers chez elle pour leur rendre service, il lui arrive de se sauver de chez elle certaines nuits en douce pour rejoindre des gens peu recommandables en ville et passer un moment de « délire », son mari ne se doute de rien, il dort : elle dit avoir besoin de risque, besoin de stress, besoin de fréquenter aussi des gens « destroy », dangereux, qui, en fait, lui ressemblent plus que les gens du milieu dans lequel elle vit. Besoin de ce mélange de peur au ventre et de sentiment d’être marginale, pas comme les autres, retrouvailles avec des équivalents de vécus de l’enfance et du stress qu’elle y a vécu.


Un jour, alors qu’elle était hospitalisée à l’hôpital de jour qui est au rezde- chaussée du CMP, elle monte sur le toit du 4e étage pour s’amuser, pour nous bluffer et voir si elle ne se jetterait pas en bas : grand branlebas chez les autres patients, et elle y gagne une aura de cascadeuse, elle bouleverse tout le monde, mais ce faisant elle pervertit le lieu de soinspour en faire un lieu de mort potentielle, engageant notre responsabilité d’une certaine manière. Lorsque nous l’évoquons ensemble, elle me dit simplement : « J’ai besoin de ma décharge d’adrénaline, tout est trop clean et trop gentil ici, on s’occupe trop bien de moi, je supporte pas. » Mordre la main tendue, briser le contrat de reconnaissance qui nous lie, cracher ce qui a été donné, vomir ce qui devrait nourrir : nous faisons un lien avec la relation familiale dans son enfance ou rien ne pouvait être franchement bon, où stress, colère, déception et rejet étaient les bases du chagrin qui la faisait pleurer sans cesse, la haine et le désespoir que cela a généré et qui ne trouvent plus
d’issue.

Son monde intérieur est fait de personnages à abattre, on est dans un défi permanent, et elle nous le met sous les yeux. C’est à un long et patient travail de réassurance que nous avons à nous atteler, dans ce contexte de destructivité extrême à partir duquel Myriam David (qui s’est beaucoup occupée des enfants qui ont des parents psychotiques ou des parents carencés) dit qu’il faut surtout chercher à procurer une aide à vivre et à contenir

les crises.

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Psychopathologie, alimentation et sexualité

Par Martin Desseilles - Professeur de psychologie - et Philippe Kempeneers - Psychologue clinicien, sexologue.

L’alimentation et la sexualité entretiennent des liens de réciprocité principalement indirects tant dans les premiers stades de développement psychosexuels de l’individu que dans des mécanismes physiologiques ou physiopathologiques. Dans  cet article, nous passerons en revue ces interrelations en essayant d’y apporter un éclairage nuancé et clinique.

LES REPRÉSENTATIONS DE LA SEXUALITÉ AU COEUR DE L’ALIMENTATION

Lorsqu’il vient au monde, le « petit d’homme » tète sa mère pour s’alimenter. Outre le besoin physiologique d’alimentation à satisfaire, un autre besoin, affectif cette fois, va progressivement naître et se manifester très concrètement par l’augmentation du temps des tétées, bien au-delà de ce qui est nécessaire pour s’alimenter.

Ce comportement de plus grande oralité se poursuit durant la première année de vie et constitue, pour la perspective freudienne, le stade oral de développement psychosexuel de l’individu. Il correspond à une manière de découvrir le monde environnant, à une mise en contact de l’environnement par le tube digestif, la bouche en représentant une extrémité. Ainsi, dès que nous naissons, il nous faut intriquer différents aspects des pulsions, d’abord avaler, puis téter et ensuite mordre. Cette intrication, que reconnaissent bien les mères qui allaitent, nécessite un certain discernement de l’enfant quant à l’objet qu’il choisit de téter ou de mordre.

Pour Abraham (1924) la morsure et ses déclinaisons font partie de ce qu’il nomme le « second stade oral ». Ce stade annonce la dévoration et la disparition de l’objet externe, nécessaire à son internalisation dans un second temps, en vue d’un développement psychique équilibré. Ainsi, à un certain stade, pour le « petit d’homme », ce qui est porté à la bouche l’est pour être mangé et l’acte de s’embrasser sera pris pour une intention de dévorer s’il ne s’accompagne pas d’explications langagières de l’acte affectif.


Rapidement, les représentations du sexe de l’homme et de la femme donneront lieu à des fantasmes qui ne seront adéquatement gérés que lorsqu’une saine et progressive confrontation à la réalité aura lieu. Reconnaissant les représentations primitives du sexe féminin et masculin,
l’enfant généralisera rapidement leurs schématisations dans les choses et objets naturels ou artificiels. Ainsi, l’alimentation n’échappe pas à cette représentation signifiante de la sexualité. En témoignent par exemple les expressions populaires (« brouter le minou », « s’en taper une bonne
tranche », etc.) qui soulignent avec une certaine « saveur » la polysémie du signifiant, image ou mot. Le corps et le sexe peuvent ainsi être pris comme aliments au niveau langagier; par exemple, la prune, les miches, les pastèques, etc. Inversement, les aliments peuvent être pris comme des sexes ; par exemple la banane, le saucisson, les fruits de la passion, etc.

Notons qu’à l’âge adulte, lors de régressions – conscientes ou pas –, les pulsions orales peuvent venir satisfaire un besoin alimentaire et affectif, comme à l’époque des premiers mois du nourrisson. C’est le cas notamment lors des préliminairesérotiques, mais aussi, d’un point de vue pathologique lors d’une décompensation psychotique, tel que cela a été proposé par Melanie Klein (1930), laquelle cherchait à expliquer les psychoses par des fixations orales.

DES LIENS DE RÉCIPROCITÉ ENTRE ALIMENTATION ET SEXUALITÉ

L’alimentation et la sexualité entretiennent des liens de réciprocité à différents niveaux. Classiquement on les modélisera selon l’impact direct ou indirect et le type régulation qu’elles exercent l’une sur l’autre. Nous utiliserons dans cet article le terme « alimentation» pour désigner toute ingestion de substances solides ou liquides, certaines éventuellement à doses considérées comme pathologiques, comme c’est par exemple le cas dans l’alcoolisme.

Envisagons tout d’abord les liens allant de l’alimentation vers la sexualité.

• Premièrement, la prise d’aliments peut « augmenter » la sexualité. Il s’agit du champ des aphrodisiaques, c’est-à-dire des substances ingérées qui vont augmenter le désir, les capacités sexuelles ou, à tout le moins, la perception que l’on en a, notamment du fait de représentations
liées à une certaine forme de puissance sexuelle. Ainsi, certains aliments supposés agir sur le volume testiculaire, sur le taux de testostérone ou sur la quantité et la qualité du sperme sont fréquemment associés, dans l’imaginaire populaire, à une action dite aphrodisiaque. Cependant, aucune de ces substances n’a d’effet direct (réel) sur la puissance sexuelle des individus car ce
n’est ni la qualité du sperme qui détermine la qualité d’un orgasme ni la quantité de testostérone qui détermine la libido individuelle (Travisonet al., 2006).


Quant aux substances pro-érectives, comme le sildenafil, le tadalafil ou le vardénafil, elles n’ont aucun effet direct sur le désir. Elles ne font qu’améliorer la réactivité érectile en cas de stimulation sexuelle. Toutefois, en engendrant un regain de confiance en soi, leur absorption peut avoir un impact positif indirect sur la libido. Notons pour la petite histoire que certains restaurants ont proposé de mélanger Viagra et aliments, estompant de cette manière la frontière virtuelle entre produits pharmaceutiques et aliments aphrodisiaques.

• Deuxièmement, la prise de substances peut « diminuer » la sexualité. Il s’agit du champ des inhibiteurs sexuels, agissant tantôt sur le désir, tantôt sur la rigidité des érections, leur durée, tantôt sur la latence des orgasmes, tantôt encore sur l’ensemble de ces paramètres. Ces substances peuvent être des médicaments dont l’effet sexo-inhibiteur est secondaire à une indication d’une autre nature en médecine allopathique. C’est le cas par exempledes inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine. La « diminution» de la sexualité qui leur est souvent associée peut s’avérer tout à fait désirable lorsqu’elle s’adresse à une population qui présente des traits d’hypersexualité, en particulier – mais pas seulement – lorsque cette hypersexualité s’exprime par une rapidité excessive de l’éjaculation qui empêche l’homme de soutenir des coïts d’une durée qui lui soit agréable et désirée.

Ainsi, chez les personnes souffrant d’éjaculation précoce, un traitement médicamenteux peut se révéler une option séduisante, surtout lorsque des alternatives sexothérapeutiques n’ont pas donné de résultats satisfaisants (Kempeneers et al., sous presse). Si cet effet sexo-inhibiteur secondaire peut s’avérer une indication primaire dans le cas spécifique de l’éjaculation précoce, il faut toutefois noter qu’il n’est habituellement pas souhaité par la majorité de la population utilisatrice de ces molécules. Une diminution de performances sexuelles peut par exemple n’être guère appréciée lorsqu’on les utilise principalement pour leur effet antidépresseur. Tout en améliorant la libido éventuellement moribonde de la personne déprimée, le traitement peut aussi ne pas lui permettre de recouvrer les avantages de son amélioration symptomatique.

Dans le cas des médicaments, une notice décrira leur impact potentiel sur la sexualité. Observons toutefois que les perturbations du désir sexuel peuvent aussi amplement dépendred’une suggestion, à telle enseigne que cet effet secondaire pourrait très bien apparaître de manière non spécifique sur de nombreuses notices médicamenteuses, au même titre que les céphalées ou la fatigue.

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MIGNOT Joelle Psychologue Sexologue Clinicienne

Psychologue spécialisée en sexologie clinique et en hypnose thérapeutique.

Également responsable d'enseignement du diplôme inter-universitaire (D.I.U.) de sexologie à la Faculté de Médecine de Paris 13 - Bobigny.

Auteur de : "Parole de divan", Éditions de l'Harmattan,
"Carnet de recettes pour deux d'une femme amoureuse" Editions MANGO 2006,
Rédactrice en chef de la revue Sexualités Humaines,
"Empreinte, sexualité et création"
Éditions de l'Harmattan,
Chroniqueuse dans la revue "Hypnose et Thérapie brève".



En savoir plus concernant Joelle Mignot

Rédactrice de Hypnosexo


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