Psychiatre

La sexologie française ne s'est-elle construite qu'à travers une succession en modes ?

Par Gilles Formet

Ce texte n’est pas un écrit scientifique dans le sens des sciences exactes ou du scientisme. Ce sont les réflexions d’un sexologue psychiatre et psychanalyste qui depuis quarante ans a vécu la naissance et le développement de la sexologie en France. Certains pourront y voir peut-être un billet d’humeur, d’autres une certaine provocation : ils le peuvent…

NAISSANCE DE LA SEXOLOGIE FRANÇAISE

La sexologie française a 40 ans, elle est née du premier congrès mondial de sexologie à Paris en 1974 avec la SFSC, puis quelques années plus tard avec l’AIHUS devenue AIUS, l’Asclif... Le terme « clinique » se retrouve dès le départ avec la SFSC, première société savante française de sexologie, puis plus tard lors de la création de l’Asclif. Mais existe-t-il toujours une sexologie clinique française ? L’acte sexologique ne risque-t-il ou n’est-il pas dénaturé parles idées et les pratiques issues du scientisme renaissant et par l’infiltration hégémonique de l’économie dans la médecine ?

Dès le début, il y a quarante ans, nous avons eu des écueils du même type, à savoir la recherche du tout expliquer en un, du tout guérir en un, mais à ce moment-là c’était le tout psychanalyse ou le tout massage. La sexologie clinique française a tenu bon pour ne pas se limiter à cette vue partielle totalisante ; elle a toujours su et défendu que le sexe ne se trouvait pas uniquement « entre les jambes » ou uniquement dans la tête mais entre les jambes et dans la tête.

En reprenant l’histoire de la sexologie française au cours de ces quarante années, on constate qu’il y a eu une succession de modèles, de théories, d’idées comme si la sexologie n’était qu’une succession de modes réductionnistes.

A LA RECHERCHE DE TECHNIQUES

Ainsi nous avons vu apparaître les sténoses artérielles avec les artériographies sélectives de ce qu’on appelait encore artères honteuses internes. Puis on s’est rendu compte qu’une image n’était pas pathognomonique d’une pathologie car certains n’avaient plus de difficultés érectiles après une artériographie montrant une sténose, alors que d’autres avaient des dysérections bien que la sténose avait été levée. Ensuite, ce furent les fuites veineuses avec cavernographie, débitmètrie et plicatures veineuses qui eurent leur heure de gloire pour retomber dans l’exception.

Après les injections intracaverneuses, l’arrivée du Viagra a fait croire que la bonne chimie allait tout résoudre, certains le croient encore et, s’étant accaparés d’un nouveau produit à mettre sur leur ordonnance, se déclarent sexologues et attendent que cette bonne chimie, toujours elle, donne du désir et guérisse ce qu’ils appellent les TSF (troubles sexuels féminins).

L’INVASION DES THÉORIES DE LA MÉDECINE SCIENTIFIQUE

Le DSM IV puis V, présenté comme athéorique, s’est vite révélé être un manuel diagnostic comportemental et a permis le développement des TCC mais a exclu les autres approches. En effet, à défaut d’obtenir un consensus diagnostic à partir des causes, le DSM IV vise à établir un consensus sur la notion de syndrome par la description fine du syndrome en cochant les symptômesleur durée et leur intensité. Le diagnostic par la coche laisse penser qu’il s’agit d’entités naturelles dont on connaîtra un jour le dysfonctionnement biologique sous-jacent qui les produisent.

Le DSM n’est plus seulement un livre de classification, c’est aussi un manuel thérapeutique découlant de chaque diagnostic. La description du symptôme est factuelle, le diagnostic détermine une thérapie standardisée du symptôme ou du syndrome. Ce manuel s’adresse non seulement aux psychiatres mais aussi aux médecins, aux psychologues, travailleurs sociaux, conseillers et autres professionnels de la santé et de la santé mentale qui incluent les gestionnaire de la santé, les politiques et assureurs qui ont ainsi un outil pour permettre un contrôle plus strict de l’activité médicale sous couvert scientifique (ainsi aux USA ce manuel est déterminant pour le remboursement des soins). De cette nouvelle clinique du DSM est éliminée toute référence au sens, aux signifiants propres du sujet, à l’inconscient. Cette clinique s’articule aux médicaments et aux TCC et permet au sujet de se libérer de toute explication causale, de tout sens et donne une illusion de toute puissance. L’homme du DSM est un homme à qui est refusé toute subjectivité.

Les TCC s’harmonisent très bien avec le DSM avec cochage des comportements et s’inscrit dans la logique comptable bureaucratique puisque les standards de la méthodologie des TCC permettent de quantifier. C’est ainsi que la promotion est faite actuellement par des organismes bureaucratiques. Cela correspond à l’effort de normalisation d’une administration de plus en plus puissante dont l’objectif principal n’est pas la personne, son bien-être, sa santé, mais l’économie,
administration ayant comme vision des pratiques thérapeutiques le modèle stimulus-réponse.

La folie évaluative et normative bat son plein avec l’arrivée en France de l’EBM : la médecine basée sur la preuve. Ce concept né au Canada dans les années 1980 se veut une démarche explicite de recherche des meilleures preuves disponibles pour résoudre un problème clinique en formulant le problème médical en une question claire, précise, puis en recherchant les articles les plus pertinents, en faisant des étu-des phases 2 et 3 avec les plus grandes cohortes possibles et en faisant la méta-analyse de tout cela. A chaque problème médical la médecine basée sur la preuve pourrait ainsi apporter la bonne réponse. Le miroir aux alouettes d’outre-Atlantique a rapidement ébloui certains médecins en France.

Cependant cette méthode est critiquable scientifiquement. Ainsi les éléments de base, c’est-à-dire les études cliniques, ont leurs limites (biais, sélections, conditions expérimentales…) ainsi que les méta-analyses (bien-fondé des regroupements d’études, pertinence clinique des résultats). L’accès
aux sources et le temps nécessaire à leur interrogation est aussi sujet à critique et induit une suspicion de perversionmarchande, car les moyens financiers pour mettre en oeuvre ce type de travail sont énormes et seule l’industrie pharmaceutique la plupart du temps a les moyens de la faire. Cela laisse planer un doute de l’objectivité de ce qu’il peut en ressortir car alors la vérité médicale est établie par les marchands dont le but est bien de vendre. Il existe d’autres réserves plus fondamentales.

Les réponses toutes faites apportées par la médecine basée sur la preuve sont-elles pertinentes au vu de l’attente des patients qui n’aspirent pas à une réponse uniquement technique de la part du médecin ou du sexologue ? Cette réponse toute faite, universelle est-elle transposable à toutes
les situations, à tout contexte socioculturel, à toute éthique ? Ce principe de la médecine basée sur la preuve abandonne la pratique médicale fondée sur l’expérience individuelle, sur le compagnonnage, abandonne la confiance en l’intelligence, la formation et l’expérience des médecins et sexologues pour remplacer tout ceci par une politique de codification et de contrôle de la pratique, car elle est fondée sur des référentiels précis. La médecine basée sur la preuve est une médecine qui oublie que tous les malades ne sont pas formatés EBM, qu’ils sont uniques et que le médecin ne soigne pas des maladies mais des malades.


RETOUR AU SOMA ET AU PSYCHISME

Plus récemment, la dysfonction érectile, devenue signe de dysfonction endothéliale, nous a fait craindre pourtous nos patients un accident cardiovasculaire dans les cinq ans, heureusement il n’en fut rien pour eux, sauf sans doute pour certains parmi ceux ayant un syndrome métabolique.


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Silhouette féminine: de l'origine au XXIe siècle

Par Philippe Brenot - Psychiatre et anthropologue, Directeur des enseignements de Sexologie et Sexualité humaine à l’Université Paris-Descartes. Paris.

Dans un monde contemporain dominé par l’image, la silhouette surgit comme un reflet de l’idéal, une représentation de soi-même et, très naturellement, un révélateur des fantasmes ou des insuffisances. Notre confrontation de la silhouette à l’idéal de soi et aux archétypes médiatisés nous mène aujourd’hui à un sentiment soit d’adéquation, soit d’insuffisance, rarement de supériorité, dans la mesure où l’image médiatique, aseptisée et canonisée, semble à la plupart d’entre nous inaccessible voire culpabilisante.

La silhouette du sujet reflète la morphologie personnelle, le terrain génétique, familial, les habitudes alimentaires mais également les tendances esthétiques et morales de la société, c’est-à-dire son acceptation des formes corporelles en raison de la symbolique, relationnelle et donc sexuelle, qu’elles recouvrent.

Les formes corporelles sont en effet des attracteurs sexuels extrêmement puissants (seins, fesses, hanches...) et la tolérance de la société s’exprime plutôt sur des éléments extérieurs et indirects d’une dimension érotique acceptée, acceptable, ou refusée, plutôt que par l’effet direct du comportement érotique et sexuel. Ces tendances à l’expression ou non des formes corporelles sont repérables à toutes les époques de l’histoire de l’humanité, surtout en ce qui concerne les représentations féminines. Dès la préhistoire apparaît une dichotomie entre deux types de figures, les formes généreuses liées à l’enfantement et à la fécondité ; les formes érotiques liées à la féminité. Au cours des millénaires suivants, l’alternance entre ces deux tendances (féminité/fécondité) reflètera l’évolution morale des sociétés.


Dans la deuxième moitié du XXe siècle (après quelques prémices, en 1920 avec « la Garçonne » et en 1960 avec les silhouettes hamiltoniennes) apparaît une troisième figure, celle de l’intersexe,
de la chimère homme/ femme, avatar moderne de l’androgyne.Cette figure inter-sexuée est contemporaine de la reconnaissance et de l’acceptation de l’homosexualité puis d’une libération des orientations et des identités sexuelles. La période actuelle récente (depuis une dizaine d’années) semble plutôt s’orienter vers un renouveau des genres mieux affirmés, d’une part une masculinité non machiste assumée et surtout une féminité aujourd’hui détachée des préoccupations de fécondité et des interrogations sur son identité.


QU’EST-CE QU’UNE SILHOUETTE ?

Etienne de Silhouette était un homme politique français très impopulaire, ministre des Finances en 1759, qui avait l’habitude de dessiner lors des séances à l’Assemblée et qui croquait des profils stylisés, attitudes et allures de ses collègues, si bien que ses caricatures, très rapidement emblématisées, ont naturellement été désignées par son patronyme, silhouette. Le nom a ensuite vécu sa propre vie et qualifié tout d’abord une ombre passagère, un dessin aux contours schématiques, puis un croquis à l’économie, peut-être inspiré des fonctions – financières – de ce
ministre si impopulaire. L’histoire des mots est toujours complexe, elle emprunte à la réalité et au fantasme.


La silhouette, qui est un principe d’économie minimale du trait et un dessin à peine suggéré, va ainsi représenter l’allure générale du sujet et, d’une façon plus directe, le type humain qu’elle représente : leptosome (grand maigre), fin, moyen,lourd, enrobé, obèse... La silhouette sera donc un indice de la ligne ou de l’embonpoint selon que l’on se place d’un côté ou de l’autre des variations pondérales. Et l’on sait combien le culte actuel du corps implique des canons terroristes aux hommes et aux femmes quant à leur poids idéal et donc leurs formes idéalisées.


PREMIÈRES SILHOUETTES

Dès le paléolithique supérieur, cette dernière période des glaciations qui a vu naître Homo sapiens, on peut remarquer la très forte asymétrie entre les silhouettes masculines qui sont extrêmement rares (à l’exemple de l’homme du puits de Lascaux) et les silhouettes féminines qui sont nettement plus fréquentes. On pourrait faire un parallèle avec la représentation des sexes, rare en ce qui concerne le pénis, extrêmement fréquente en ce qui concerne la vulve féminine. Tout ceci dans une époque se situant entre 30 000 et 12 000 avant J.-C.


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