Geneviève WROBEL

Sensorialité et sexualité en devenant père. Revue Sexualités Humaines 10. Geneviève WROBEL

Par Geneviève Wrobel
L’expérience de la psychologue clinicienne et psychanalyste spécialisée en maternité, et au travers des « groupes de paroles », nous permet d’entrer dans le monde des pères…
 
sensorialite sexualiteIntroduction
Pendant des siècles les jeux étaient faits d’avance. « L’ordre sexuel (…) et l’ordre patriarcal façonnaient les collectivités et les individus dans leurs doctrines et leurs pensées » (1) et réservaient à la femme passivité et sensorialité dont la société masculine devait surtout libérer l’enfant. A l’homme étaient dévolues l’activité et l’ouverture au monde de la spiritualité. Les progrès scientifiques et médicaux ont modifié les représentations du corps souffrant, du corps en vie et du corps mort, de la sexualité par la disjonction entre sexualité de reproduction et sexualité de récréation. Les découvertes de Freud sur l’inconscient et la sexualité infantile, bouleversant les notions d’activité et passivité, d’un au-delà du sexe biologique et de l’intrication vie et mort par le jeu des pulsions, ont largement contribué au changement du rapport de l’individu à son corps.
Les portes des lieux de naissance se sont ouvertes aux futurs pères d’abord, aux psychanalystes ensuite. Les uns furent invités à accompagner leur conjointe aux consultations, aux échographies et pendant l’accouchement. Les autres ont commencé à écouter ce qui agitait les premiers. Des phénomènes complexes d’origine socioculturelle ont poussé les pères, de plus en plus nombreux, à participer-assister au « déroulement des opérations », selon leur expression, qui entourent la naissance. Mes propres interrogations sur leur présence assidue -parfois omniprésence - se sont conjuguées à leur demande d’une « préparation à accompagner » pour aboutir à la création d’un groupe de pères. En effet, ils évoquaient leur difficulté à parler à leurs proches ou amis de leurs émois, de leurs craintes, de leurs angoisses, de leurs fantasmes. Tabou disaient certains, honte ou pudeur formulaient d’autres, ils se sentaient assignés au silence jusqu’à la création d’un espace de parole désigné comme tel. Le choix de ces mots « tabou, honte ou pudeur » ne renvoie-t-il pas à la sexualité et à l’indicible des fantasmes arrimés à un corps pris à parti quand le réel du corps de la femme s’impose à leur regard dans le temps de la grossesse et de l’accouchement ?
 
1 - Le temps de l’attente
« Voué aux caresses de surface, il se contente d’écouter attentivement les nouvelles des profondeurs. »(2)
Entre sentir et ressentir
Le discours des pères laisse entendre un projet de maîtrise des événements alors qu’ils évoquent ce qui, dès l’origine, leur échappe. Ils se vivent parfois comme absentés de la conception de l’enfant car il leur manque le savoir qu’ils ont fabriqué un enfant. Vient l’annonce de la grossesse. Le flou demeure sur l’union décisive, même quand l’échographie semble leur offrir, a posteriori, une date exacte. La majorité des pères parle de la grossesse comme d’un événement privilégié pour la femme, sans se sentir exclus pour autant. Mais la suite de leur discours vient démentir cette affirmation, quand ils font de leur présence à l’accouchement, la continuité de l’acte procréateur.
L’idée de sortir le temps de la grossesse des « parenthèses » qui les laissent sur la touche, contribue à leur présence assidue aux consultations prénatales et aux échographies. Ils se demandent quel est l’effet produit par les mouvements du fœtus, et souvent ils aimeraient les ressentir. A défaut de sentir l’enfant bouger en eux, ils construisent des scénarii, pour certains via l’haptonomie, au cœur desquels l’enfant bouge et répond à leur voix, leurs appels, la chaleur de leurs mains. Ils s’imaginent, plus tard, le porter en kangourou pour ressentir quelque chose de similaire. Pour sortir de cette exclusion, ils accompagnent le suivi de la femme, et surtout investissent le champ de la sensorialité. Ils disent communiquer avec l’enfant, à leur manière, ils lui parlent, ils le calment, ils le font bouger… et l’enfant leur répond. Tout en parlant, ils forment avec leurs mains un creux qui évoque le creux maternel. Ils font entendre leur voix à l’enfant, ils l’appellent, ils le font venir à eux.
« Je l’appelle, je parle avec lui. Comme d’habitude il bouge. Parfois même je dis son prénom. Il change beaucoup de position, il bouge beaucoup et fait mal à sa maman. J’essaie de le caresser, de lui dire qu’il se calme et qu’il dorme. Après, je vérifie et je sens qu’il dort vraiment, voilà ! Je sens qu’il y a un lien entre lui et moi. Aussi, quand on allume la radio ou la télévision trop fort, il réagit au bruit. Il n’aime pas le bruit. Parfois j’ai les mains froides, si je les pose sur le ventre de ma compagne, alors il réagit d’un seul coup, il ressent la fraîcheur. Je sais qu’il ressent ! »
 
Masculin / féminin
« Le père, ce n’est pas le père romain d’autrefois. Toute paternité était volontaire ; on était père si on le voulait, toute paternité était adoptive. C’est fini ; on reçoit cette place vide de la parole d’une femme. (…) On l’occupe à sa manière. » (3)
Aujourd’hui l’homme occupe une place très différente de celle du passé. Son investissement pendant la grossesse et le partage dans les soins au nourrisson suscitent une sensorialité très précoce entre lui et l’enfant. Mais les hommes ne s’y trompent pas et, pour la plupart, ne revendiquent rien de similaire à la sensorialité mère-enfant. Ils savent que la gestation, l’accouchement et l’allaitement sont spécifiques à la femme et qu’ils ne l’expérimenteront jamais. Le même acte pratiqué par la femme ou par l’homme - donner un biberon, le changer, le bercer - est nommé maternage par l’une, paternage par l’autre. Interprétations maternelles et paternelles se confondent rarement. L’homme dit volontiers que son regard porté sur le nourrisson fait rire celui-ci, que ses mains le calment, le rassure, que sa voix le ravit. La femme dit plus facilement que l’enfant anticipe, en reconnaissant ses gestes, le moment de la tétée, qu’il lui sourit, qu’il s’agrippe et se blottit contre elle, qu’il reconnaît son odeur et sa voix.
« Quelqu’un entre nous »
Pendant la grossesse, l’homme rencontre une limite, celle qui ramène à la frontière entre intérieur et extérieur. Tout geste intrusif est banni et la sexualité éveille parfois les craintes. L’homme peut avoir peur d’atteindre l’enfant avec son pénis ou il aimerait que le médecin lui explique si l’intérieur du corps de la femme est bien cloisonné. Les fantasmes destructeurs œdipiens émergent et nous ramènent à la joute père-fils ou à l’abîme sans fond du corps maternel.
La relation duelle se modifie au sein du couple. La configuration la plus fréquente présente un rapproché attentionné de la part de l’homme et un éloignement sexuel. Sa manière de protéger mère et fœtus évoque l’expression de tendances maternelles, mais toujours empreintes de virilité. Alors que l’activité sexuelle du couple est soutenue par le potentiel de reproduction, la sexualité se trouve vécue tout autrement quand l’enfant s’annonce. La réalisation de l’acte sexuel peut devenir transgression « en présence de l’enfant ». Un homme écoute les autres parler des changements survenus depuis le début de la grossesse, au sein du couple. Il prend la parole ainsi : « Ma libido décline depuis le début de la grossesse. C’est comme s’il y avait quelqu’un entre nous, impossible d’oublier ce ventre. »
Comment ne pas penser alors au retour de l’infantile et à l’exclusion de la scène primitive ? L’enfant qu’il était ne peut voir. De plus, son désir désintriqué des composantes reproductrices l’autorise-t-il à la jouissance « pour rien » ?
Evoquons maintenant l’illusoire complétude de la femme enceinte. Fantasme au féminin ou au masculin ? La façon dont les futurs pères parlent du changement de leur conjointe pendant la grossesse demeure frappante : elle change physiquement, elle change aussi de comportement, elle est plus fatigable ou plus active, plus tendre ou plus irritable, moins nerveuse ou moins patiente… Bref, ils en parlent presque tous avec passion. Une aura particulière enveloppe celle qui vit une expérience aussi insaisissable pour eux ; image évocatrice s’il en est : ils n’osent « la rejoindre dans sa bulle ». Pour quelques-uns seulement, un sentiment proche de l’aversion transparaît, le plus souvent liée au ventre arrondi, comme si la femme s’était éclipsée derrière cet organe monstrueux. « J’aime les femmes rondes, mais là c’est différent. Seul le ventre est proéminent, c’est intrusif ! »
 
Ne pas ça voir
Le regard de l’homme est sollicité tout au long de la grossesse du fait des métamorphoses du corps de la femme. Il peut se sentir contraint à voir le ventre rond, excité de voir le contenu du ventre maternel à l’échographie, désireux de voir l’enfant naître, émerveillé de voir l’enfant sur le ventre de sa mère, parfois sidéré par le premier regard de l’enfant accroché à celui de sa mère, voire horrifié par la vision de l’enfant au sein. Certains témoignent du conflit interne par l’érection d’un écran. Pendant la grossesse, ils disent leur préférence pour les drapés d’étoffes fluides cachant les rondeurs indiscrètes. Ceux qui aiment les jeux vidéo soulignent l’accroissement du temps qu’ils passent devant leur écran. Il est possible de penser que l’engouement pour le jeu vient témoigner d’une activité solitaire en place de la sexualité du couple. Mais la dimension virtuelle du jeu, l’interposition de l’écran entre les personnages et eux-mêmes, et le fait qu’ils se trouvent simultanément dans et hors l’écran, un peu comme les spectateurs de leurs propres rêves, représentent probablement un moyen de se détourner de la réalité.
 


 
2 - Le temps de la naissance
« Il y a la secrète déchirure, la solitude singulière de celui qui va être père d’un instant à l’autre mais dont le souci ne parvient à s’accrocher à aucun de ces détails de l’apparence concrète qui rendent si précieux les êtres aimés. Le père voudrait voir vraiment quelqu’un, et ne pas tâtonner ainsi dans l’indécis. » (4)

Lsexualite du peree sexe du rêve
Certains hommes parlent clairement du conflit qui les agite face à l’obligation qu’ils ressentent d’être présents à l’accouchement. « Il faut » est l’expression qui revient le plus souvent : il faut assister à l’accouchement, il faut voir naître l’enfant qu’on a fait à deux, il faut voir ses premiers moments de vie. A l’inverse, d’aucuns expriment ne pas vouloir« voir le sexe s’ouvrir pour laisser passer l’enfant », car ils ont peur de« ne plus la désirer ensuite ». Ils ne regarderont pas et se tiendront à la tête de leur compagne. « Voir en face, pour deux, il n’y a probablement rien de plus violent. »
 L’un d’eux raconte qu’il ne voulait pas assister à l’accouchement. Il craignait pour sa sexualité. Il s’imaginait voir le sexe déformé de sa compagne. Il avait peur de garder cette image en tête. La nuit qui suivit une échographie à laquelle il « assistait », il fit un rêve : il « assistait » à la naissance de son enfant (enfant dont le couple n’avait pas souhaité connaître le sexe). Tout se passait « merveilleusement bien ». Au réveil, il « savait » qu’il serait présent en salle de naissance. Quelques jours plus tard, il raconte son rêve aux autres pères et leur dit que depuis ce rêve, il a la certitude qu’il peut assister à l’accouchement. Soudain, il s’aperçoit qu’il a oublié le sexe de l’enfant du rêve qu’il avait pourtant vu. Il n’en dit rien de plus. Au groupe suivant, il reparle de son rêve. Il ajoute qu’entre-temps, sa mère à qui il avait raconté son rêve, lui a rappelé que c’était d’une fille dont il avait parlé.
Qu’il puisse ainsi effacer la vision du sexe… de la femme, lui donne l’assurance qu’il peut assister à l’accouchement. Quand sa mère entre en scène pour lui rappeler ce qu’elle n’a pas oublié, c’est à la fois la lignée féminine qui fait irruption et l’idée que lui aussi est sorti du ventre d’une mère. Avait-il oublié le sexe qu’il avait vu en rêve ou voulait-il oublier ce savoir qu’il était né d’une femme ? Quant à l’échographie, elle avait donné corps à l’enfant. Lui avait-elle permis de briser l’identité épouse-mère qui le confrontait à une représentation incestueuse pour aller vers l’identité femme-fille qu’il pouvait médiatiser ?
Alors qu’il souhaitait assister à l’accouchement de son épouse, un homme s’inquiétait de ne pouvoir supporter la vue du sang. Il se représentait l’expulsion du placenta comme quelque chose d’insupportable. Les autres lui avaient signifié qu’il pouvait s’autoriser soit à sortir, soit à ne pas regarder, mais il lui semblait impossible d’éviter cette vision. Il « ne verrait pas venir le moment fatidique », donc il « verrait à son corps défendant ». Après la naissance de son enfant, il raconta comment l’installation du drap (champ opératoire) l’avait rassuré. Son regard ne s’était pas trouvé piégé de manière inattendue. Observer la scène aurait nécessité qu’il contourne ce champ. Il ne l’a pas fait.
 
La fonction des écrans
Ils peuvent assister à l’accouchement de leur compagne, cachés derrière la caméra ou l’appareil photographique. Ils se coupent ainsi de la scène. L’un d’eux utilise une caméra acquise pour la circonstance, et filme la naissance de son enfant. Lors d’une réunion, il évoque le prétexte du souvenir fabriqué hic et nunc. La suite de son discours laisse deviner l’effet protecteur de la caméra. L’instrument lui permet de sortir de la passivité et de se sentir à distance de l’événement. En montrant le film à ses proches, il répétera la situation. Alors en position de témoin actif, il proposera à celui qui regardera son film, d’occuper celle de spectateur passif. Lors de la même réunion, une jeune femme émet l’idée qu’un objectif figé devant le visage de son conjoint prend pour elle le sens d’un œil indiscret. Elle préfère l’écran invisible et naturel que représente la limite entre deux places possibles : celle de l’homme qui accompagne, le regard tourné vers le visage de sa compagne, et celle de l’homme qui regarde l’enfant sortir du sexe de la femme.
Les devenants pères sont fréquemment fascinés par le tracé du monitoring salvateur, qui rompt l’interminable du temps et désamorce leur angoisse. De même que les machines vectorisent les anxiétés, elles se font parfois le support du désir insatiable d’en savoir toujours plus. Certains cependant parlent de surtechnicisation. Au-delà de la réalité du déploiement parfois excessif des techniques, s’expriment simultanément leur désappointement d’enfant à l’égard des questions demeurées sans réponse et le débordement pulsionnel qui les guette. « On fait des actes et on n’explique rien, ça sonne de partout, on est inquiet. On guette le visage de la sage-femme pour lire s’il se passe quelque chose de grave. La technique a ses avantages, mais elle peut donner un caractère violent à la naissance quand tout pourrait se dérouler naturellement. »
 
« Un monde qui s’arrête »
D’autres futurs pères écartent d’emblée l’idée d’une crainte pour leur sexualité future ou de la violence inhérente à la vision de l’accouchement. Leurs arguments tiennent au naturel de la situation qu’il n’y a pas lieu d’ignorer ou au caractère désexualisé que l’événement naissance confère au corps de la femme.
Un père exprime ainsi le moment de la naissance : « C’est un moment impressionnant, de voir sa petite touffe de cheveux sortir, impressionnant, saisissant ! Juste avant la sortie de la petite, il y eut peut-être trois à cinq secondes de vide, le monde s’était arrêté. Ensuite, le médecin l’a posée sur le ventre de ma femme et ça m’a complètement retourné ! Je n’avais pas pensé mais tout était trop beau ! » Le saisissement, le vide, le monde qui s’arrête et le trop beau évoquent pourtant la question de la castration. Le retour du refoulé semble inaccessible au conscient au moment de l’acte médical pratiqué sous le regard des pères.
Ils disent parfois se concentrer sur l’apparition de l’enfant, comme s’ils effaçaient le lieu d’où sort cet enfant. Lorsqu’ils témoignent après la naissance, ils sont effectivement nombreux à formuler le clivage effectué entre la vision du sexe de la femme et celle de l’enfant qui apparaît, comme s’ils s’aveuglaient pour voir quand même. Mais se sont-ils absentés du lieu féminin ou se sont-ils convaincus qu’ils avaient jeté le voile sur une partie de la scène ? En effet, dans un mouvement paradoxal, les mêmes s’identifient à la femme en train d’accoucher, jusqu’à en ressentir des troubles corporels.
Il attend son deuxième enfant et il a assisté à la naissance du premier qu’il nous raconte ainsi : au moment de l’expulsion, il fut assigné à rester à distance. « On ne peut pas s’occuper des pères qui s’évanouissent. » Il n’a pas transgressé l’injonction. Des crampes abdominales l’ont alors terrassé. Centré sur son corps tétanisé, il s’est absenté de la scène dont il ne se souvient plus. Quand lui sont parvenus les cris du bébé, il s’est aperçu de l’agitation qui régnait autour de lui. Tout semblait se remettre en mouvement. Son regard s’est posé sur la mère et l’enfant et, rassuré, il est sorti précipitamment.
 
Avoir ou faire un enfant
Quand survient un incident ou un accident obstétrical, le corps de la femme risque de se métamorphoser en une chose étrange et aveuglante au point, parfois, d’envahir l’homme jusque dans son propre corps. Cependant, malgré les fantasmes qui enrobent la scène de l’accouchement, il est impossible d’en rester à l’horreur produite par la vision du sexe féminin. En effet, la réticence des hommes à assister à l’accouchement de leur conjointe laisse entendre d’autres craintes. Ils peuvent nous faire part de leur peur de rencontrer un fœtus ou un enfant, lors des rapports sexuels après une naissance. Conjugué à la crainte de rétorsion de la part de cet enfant, ce fantasme évoque le retour de l’infantile avec le pénis du père et l’angoisse de castration. De plus, la femme détient une forme de puissance. Allié à la femme, l’homme a le pouvoir de procréer. La femme a seule le pouvoir de dispenser le vie. Sans la femme, l’homme n’a pas d’enfant, sans l’homme, la femme ne fait pas d’enfant. Parfois, au bout du parcours, ce n’est pas la vie mais la mort qui se profile. La catastrophe n’a rien d’une défaite, pourtant la vie se dé-fait. C’est ainsi que suite à certaines situations traumatiques, survient la duplication de l’accouchement suivant. A celui de la femme se conjugue, souvent en un même lieu et en un même temps, « l’accouchement » de l’homme (incision d’abcès, extraction de calcul…). 
 
3 - L’enfant au sein
« Je veux vous dire que je ne connais rien de plus beau que cette image de la mère et de l’enfant, cette image où les deux sont perdus l’un dans l’autre. C’est la plus belle scène au monde. » (5)
Le premier échange
Auparavant le père assistait rarement au premier échange de regards entre mère et nouveau-né. Certains jeunes pères parlent de la fascination éprouvée quand ils y furent confrontés. Avec délicatesse, la plupart préservent cet instant d’intimité des deux acteurs, instant ressenti par le père comme la continuité de la fusion corporelle, à peine « entamée ». La première parole exprimée avec hésitation par les pères semble rompre la magie du moment, mais le désir de participer à l’échange est le plus fort. Puis, sollicités par la sage-femme pour donner le premier bain, ils retrouvent l’usage de leur corps et vont enfin pouvoir s’approprier le nouveau-né. Ils souhaitent profiter de ce moment fugace et privilégié, « entre-deux », où le nouveau-né n’est pas encore nettoyé, pas encore habillé, « comme dans le ventre de sa mère ». Bernard Fonty remarque que les pères manifestent le sentiment de « créer les premiers liens » avec leur enfant. Ils accompagnent leurs gestes maladroits de paroles qui consistent à projeter l’enfant vers le futur : « Son regard brille d’intelligence… Ce sera certainement un intellectuel ! » (6)
Une fois habillé, il devient un bébé, « il est déjà dans l’autre monde », d’ailleurs il est temps de prévenir la famille. Ce temps entre-deux, entre le ventre de la mère et l’autre monde, un père le nomme le « no man’s land ».
 
Un monde presque parfait
« L’amour de la mère pour le nourrisson qu’elle allaite (…) est de la nature d’un rapport amoureux pleinement satisfaisant (…) Le père sent que l’enfant, particulièrement le jeune fils, est devenu son rival. » (7)
Que la première tétée ait lieu avant ou après le bain donné par le père, c’est à nouveau un moment d’intimité entre la mère et l’enfant. Le père se sent très fier d’un enfant déjà capable de donner autant de la voix, de fixer le regard de sa mère, de téter à peine sorti de son ventre… Il trouve la scène merveilleuse, ce mot revient et traduit l’ambivalence dont l’homme est saisi. Il n’est pas rare qu’il témoigne de son sentiment d’exclusion, lors des moments où son regard embrasse mère et enfant dans un tel état d’abandon l’un à l’autre. Interdit, il reste parfois à l’écart et silencieux. Que ravivent de telles images ?
Quand je me représente la scène qu’ils décrivent, c’est aussi Joseph, l’enfant dans le grenier (8) que j’entends : « … Cette image où les deux sont perdus l’un dans l’autre. C’est la plus belle scène au monde… » L’analyste auquel l’auteur devenu adulte s’adresse a entendu la nostalgie attachée à ces paroles. Et plus loin dans l’écriture de son ouvrage, advient l’enfant dans l’adulte. Désespoir et violence ont retrouvé droit de cité. « Il se produit aussitôt une déchirure radicale chez l’enfant laissé pour compte (…) il réalise soudain qu’il n’existe plus pour elle. Incapable de tolérer cette perte, seul le retour à l’état antérieur pourrait le calmer ; se souder à sa mère, se fusionner avec elle (…) Il voit que tout son désir (à elle) se déverse dans le corps du nouveau venu. Alors le cri est lancé (…) c’est le cri de l’assassin. »
Lorsque Roland Gori définit les deux conceptions de la haine (9) qui émerge dans l’œuvre freudienne, il reprend les mots de saint Augustin cité par Lacan : « Il ne parlait pas encore, et déjà il contemplait, tout pâle et d’un regard empoisonné, son frère de lait. » L’idée de l’empoisonnement revient fréquemment dans les textes de Freud (10), et notamment quand il évoque le sevrage de l’enfant et la naissance d’un puîné.
 


 
Le féminin dans l’homme
La question de la préférence accordée actuellement par la majorité des femmes à l’allaitement maternel, permet parfois à l’homme d’exprimer son ambivalence, voire la frustration qu’il peut sensorialiteressentir. S’il accepte le choix de sa conjointe, en s’identifiant au nourrisson qu’il imagine ravi de ce contact privilégié avec la mère, il déplore de ne pouvoir lui aussi partager ce moment d’intimité avec l’enfant. « Allaiter » son enfant, que ce soit par l’intermédiaire du biberon, n’est-il pas, de surcroît, un moyen pour l’homme de métaboliser la haine ressurgie d’un passé révolu ? Un homme raconte le plaisir qu’il prend à donner le biberon depuis que son épouse a arrêté l’allaitement. Il ajoute qu’avant la naissance de son enfant, l’envie qu’il ressentait de devenir une femme le temps d’une grossesse et le plaisir qu’il anticipait à « materner » son enfant lui apparaissaient presque déplacés, comme s’il renonçait à une part de sa virilité. Il s’est permis d’en parler, pendant nos réunions, parce qu’il sentait que d’autres pères partageaient les mêmes pensées. Mais il n’a jamais osé à en parler à l’extérieur. Maintenant qu’il donne régulièrement les soins à son enfant, il dit reconnaître une différence entre les postures, les gestes, les regards et les paroles de son épouse et les siens, entre la façon dont l’enfant réagit à l’un ou à l’autre. En somme, il « paterne » même si cette fonction convoque la part féminine en lui.
 
Conclusion
Depuis plus d’un siècle, les représentations quelque peu figées du couple parental sont bouleversées. L’une des représentations du partage de l’activité et de la passivité était la suivante : la femme, au sein du foyer, était travaillée au corps par les menstruations et par les maternités dont naissaient les enfants. Le corps de l’homme travaillait, dans la cité, pour subvenir aux besoins du corps des premiers. Les représentations attachées à la sexualité ne pouvaient se forger que sur ce modèle social. Aujourd’hui, la « paire contrastée » s’agence différemment, ce qui ne veut pas dire que la différence des sexes et des fonctions symboliques de chacun en soit obligatoirement altérée. Aux yeux de la société, le monde des sens n’est plus réservé à la femme seule. L’homme peut s’autoriser à exprimer et transmettre sa propre sensorialité. Quant à l’accès de l’enfant au monde du sens, la part de la femme y est reconnue.
Notons enfin qu’il est fort probable que la présence de l’homme en maternité, avant et pendant l’accouchement, son investissement aussi envers sa conjointe durant cette période, modifient les processus psychiques du devenant père : fantasmatique singulière, identifications variées, abaissement des défenses...
                                                              
Geneviève Wrobel - Paris
                                                     
Psychologue clinicienne – Psychanalyste

                          
Enseignante dans le DIU de Sexologie Paris 13 Bobigny

 
Bibliographie
(1) Jacqueline Rousseau-Dujardin, « Distribution des rôles », in « Le Père, Le bloc-notes de la psychanalyse » n° 13, Genève, éd. Georg, 1995.
(2) Pierre Péju, « Naissances », p. 38, Paris, Folio Gallimard, 1998.
(3) Philippe Julien, « Repérer la fonction paternelle » in « Devenir père, devenir mère. Naissance et parentalité », p. 128,Ramonville-Saint-Agne, Erès, 1999.
(4) Pierre Péju, ibid., p. 104.
(5) Julien Bigras, « L’Enfant dans le grenier. Le récit comme thérapeutique des terreurs infantiles précoces », p. 111, Saint-Amand-Montrond, Aubier-Montaigne, 1987.
(6) Bernard Fonty avec Jacques Huguenin, « Les Pères n’ont rien à faire dans la maternité », p. 199, Paris, Générales First, 2003.
(7) Sigmund Freud, « Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci », Gallimard.
(8) Julien Bigras, ibid., p. 173.
(9) Roland Gori, « Le Réalisme de la haine », p. 231, in « Inconscient et destin, Logos et Ananké », n° 2/3, Publication d’Espace analytique, Paris, 2000.
(10) Sigmund Freud, « De la sexualité féminine » (1931), in « Œuvres complètes XIX », Paris, PUF, 1995.

 

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