Anxiété

La Grossesse n'est pas un conte de fées. Revue Sexualités Humaines 10. François Ramseyer

Les marques de la violence passée
Par François Ramseyer


Aimer, être aimé, avoir des enfants comptent parmi les projets les plus puissants de l’existence humaine…
C’est aussi une tâche humaine de la plus grande importance et parmi les plus difficiles, si nous voulons être dans la conscience de notre existence au lieu de nous contenter de vivre au jour le jour.

C’est une évidence lorsque les couples arrivent en consultation, le motif de consultation doit se lire sur leur visage, leur présence exige une reconnaissance immédiate. Il n’y a pas pire étonnement que lorsque le praticien demande le motif de la consultation :« Je pensais que vous le saviez ? »... En fronçant les sourcils : « Votre secrétaire ne vous a rien dit ? Je suis enceinte… »

A peine enceinte de quelques semaines, elle attend que l’on reconnaisse en elle cette nouvelle féminité à laquelle elle a droit dans son nouveau rôle social. L’interrogatoire et l’examengynécologique confirment cet état de grossesse, sans rassurer plus avant le couple qui attend invariablement de voir l’embryon à l’échographie. Après, il s’agit d’un simple accompagnement lorsque la pathologie fait défaut, ce qui est fréquent. Nous restons alors les témoins avertis d’une grossesse normale, d’un « conte de fées » pour cette femme, que cette maternité soit vue comme une confirmation de soi ou comme un achèvement.


Le milieu social ambiant est la source de certaines images de la féminité, souvent celles de la grossesse radieuse, comme les images que véhiculent les contes de fées pour les enfants qui se terminent bien : « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. » Nous savons tous qu’il y a des similitudes entre les contes de fées et les rêves éveillés de l’adulte : l’accomplissement de ses désirs au travers des risques, pièges multiples à déjouer. Mais aussi des différences importantes, les rêves sont le résultat de pressions intérieures sans solution ni soulagement, où l’accomplissement des désirs est déguisé.


Le conte de fées proposé au soignant par une femme enceinte projette le soulagement de tous les risques avec son aide, qui ne se contentera pas de proposer des façons de résoudre les problèmes, mais promet qu’une solution « heureuse » sera trouvée. La culture dominante veut faire comme si le côté sombre n’existait pas, normalisant, améliorant, niant ces pressions inconscientes que laissent souvent filtrer les rêves des femmes enceintes.


Pour être mère, il n’est pas que nécessaire de mettre un enfant au monde, il faut se sentir en sécurité avec soi-même, se sentir en lien avec une histoire familiale bienveillante, concevoir un enfant dans un contexte d’attente affective, dans un espoir de projet parental.


Comment est-ce possible pour les femmes qui ont subi l’inceste, qui continuent à douter… Quels contes de fées accompagnent ces femmes qui ont des rêves anxieux… Qui s’en aperçoit ?Le nombre de patientes en souffrance psychique ne diminue pas de nos consultations malgré les travaux et plans de prévention périnataux multiples... Et sans effet ? Il convient peut-être simplement d’être plus vigilant et d’avoir en tête quelques indicateurs de risque pointant ces glissements vers un mal-être parents-enfants. Les auteurs faisant état d’une recherche de diagnostic attentive lors des grossesses des femmes ne sont pas très nombreux.


L’abus sexuel, intrafamilial
L’inceste est défini comme des relations sexuelles entre personnes dont le degré de parenté interdit le mariage. Il toucherait près de 2 millions de personnes en France.
La première agression survient à un âge plus précoce que dans le cas d’une agression extra-familiale, sa durée est plus longue, avec un fort niveau de traumatisme (complexe), moins d’usage de force physique, mais plus d’injonctions fermes à ne pas révéler l’agression. Il y a un secret qui s’impose aux membres de ces familles et qui plombe la victime qui estime ne plus avoir de recours (9) (16).


L’abus sexuel intrafamilial est un événement qui se mue souvent en traumatisme complexe. Ainsi, à partir des années 1990, les recherches sur les traumatismes se développent de façon considérable et, en conséquence, celles sur les traumatismes liés aux violences sexuelles subies dans l’enfance (13) (14).
S’impose aussi la notion (20) « d’état de stress extrême non spécifié : disorder of extreme stress not otherwise specifed » (Desnos), qui induit des troubles dissociatifs et une modification profonde de l’individu victime.


Il faut s’engager dans les neurosciences pour comprendre le mécanisme dévastateur de ces troubles. Une violence à laquelle on ne peut pas échapper crée un stress extrême et une forte réponse émotionnelle qui entraîne un risque vital cardiovasculaire et neurologique par « survoltage ». Pour arrêter ce risque fonctionnel, le circuit neuronal disjoncte automatiquement grâce à la sécrétion de drogues dures sécrétées par le cerveau (endorphines à hautes doses et drogues kétamine-like).

Cette déconnexion « éteint » la réponse émotionnelle et entraîne une anesthésie psychique et physique, un état dissociatif (conscience altérée, dépersonnalisation, être spectateur de soi-même) et des troubles de la mémoire, dont une mémoire traumatique : « hypersensibilité émotionnelle », piégée, isolée par la déconnexion qui n’a pas été intégrée, prête à exploser à l’occasion de toute situation rappelant les violences, en réenclenchant la même terreur, la même détresse, les mêmes sensations, de façon incompréhensible quand on ne connaît pas ce phénomène.


La vie devient alors un terrain miné, et pour éviter de déclencher l’explosion de cette sensibilité émotionnelle, s’installent les conduites d’évitements. Lorsque celles-ci ne suffisent plus, seules des conduites « d’auto-traitement dissociantes » vont pouvoir entraîner la disjonction du circuit émotionnel en augmentant le niveau de stress, ce qui va provoquer une anesthésie affective et physique, une dissociation et calmer l’angoisse, mais va recharger la mémoire traumatique et créer une dépendance aux drogues dures sécrétées par le cerveau (18).


Les principaux signes retrouvés à l’âge adulte à un état de stress extrême non spécifié sont des difficultés relationnelles (incapacité à faire confiance aux autres, agressivité, répétition des éléments traumatiques dans les relations actuelles), des passages à l’acte hétéro agressifs et sexuels, des comportements automutilatoires, des idéations suicidaires, des prises de risque excessives, l’absence d’estime de soi, une forte culpabilité (sur des attitudes inappropriées qui auraient pu encourager l’agresseur ou auraient dû faire échouer et empêcher l'agression), de la honte, une tendance à idéaliser l’agresseur, des conduites de revictimation, des troubles somatoformes et des troubles addictifs (9). Les événements traumatiques répétés sont parfois source de troubles de la personnalité, de type états limites ou « borderline », dus à des frustrations extrêmement précoces.


La conception de l’enfant
Il ne fait plus aucun doute que la maternité peut raviver le traumatisme de l’inceste, imprégnant alors tout le maternage. On peut mettre en évidence un état de mal-être pendant la grossesse. Des peurs, des doutes, des réticences, des souffrances psychologiques qui amènent les femmes, parfois, à adopter des comportements à risques comme des troubles du comportement alimentaire, des conduites addictives ou des excès de violence, pouvant mettre en danger leur vie et celle de leur bébé (1).


Concernant l’accouchement, il s’agit surtout de répercussions psychologiques qui donnent lieu à des peurs, des angoisses, des souffrances notamment par rapport à l’accouchement par voie basse. Et puis il y a le post-partum avec des échanges perturbés entre la mère et l’enfant par la peur de risquer un abus, catalyseur libérant cette sensibilité émotionnelle exacerbée. Nous le verrons, la sexualité du couple, qui pouvait déjà avant dysfonctionner bien naturellement à cause des traumatismes vécus, peine à chercher un nouvel équilibre.


Au vu des répercussions que l’inceste pourrait avoir pendant ces périodes de la grossesse et de l’accouchement, et en analysant les témoignages de ces femmes victimes (1), il serait judicieux de pouvoir dépister ces femmes et de mettre en place une prise en charge adaptée. Le dépistage devrait être le plus précoce possible. Si ce n’est pas le cas, des troubles dépressifs peuvent apparaître et provoquer le rejet ou la maltraitance du bébé. La prise en charge doit correspondre à leur volonté, à leurs attentes, et leur apporter aide et accompagnement.

Mais pour que ce dépistage et cet accompagnement puissent être mis en place, il faudrait que les personnels de santé, qui ont en charge ces patientes pendant cette période, puissent être sensibilisés, formés ou au moins suffisamment informés sur ce sujet.
De plus, ce qui ne facilite pas le diagnostic, cette souffrance reste silencieuse la plupart du temps, car elle est vécue dans la honte, la culpabilité et la colère… dans le déni ou l’oubli.Les symptômes d’alerte… pour déjouer le déni ?


Quand l’enfant ne vient pas
Le traumatisme de l’inceste pourra peut-être empêcher la conception d’un enfant. Les troubles du comportement alimentaire jouent un rôle primordial dans la fertilité : 50 % des anorexiques et 75 % des boulimiques interrogés font état d’agressions sexuelles dont ils auraient été victimes dans leur enfance. On peut consulter le site : www.lousonna.ch/psycho/anorexie/index.html


Violences conjugales
Chez les femmes ayant vécu l’inceste, la tendance à être à nouveau victime est bien connue, on retrouve de la violence dans les couples (11). Ayant toujours été traitées en objet que l’on prétend aimer, et malgré l’hyper vigilance dont elles peuvent faire preuve, elles se retrouvent parfois tout naturellement intimes avec un homme présentant le profil de l’agresseur, ne sachant plus ou refusant de voir ce qui leur arrive, elles acceptent de souffrir comme toujours.


La femme enceinte seule
Les femmes victimes choisissent parfois inconsciemment ou volontairement (par impossibilité de faire confiance) de faire un enfant avec un homme qui ne restera pas, de faire un enfant « sans père ».« C’est à la fois une histoire d’amour entre l’enfant et sa mère, et une façon de rester en vie grâce à cette responsabilité future, et pour certaines de ne pas être sur le qui-vive chaque jour et chaque nuit, le père étant vu comme une menace » (1).


Une demande d’insémination à l’étranger, voire d’adoption lorsque notre patiente se déclare seule, associée à de la souffrance (somatique ou autre), mérite toute notre attention.Elle peut encore survenir au cours d’une sexualité anarchique avec changements fréquents de partenaires… sans protection.


Les jeunes adolescentes enceintes de moins de 15 ans
Comme si elles avaient nié leur possibilité fécondante, une façon de dénoncer l’inceste indicible, elles vont négliger leur grossesse… la relation avec leur enfant sera perturbée.
Des antécédents particuliers associés, mutilations (scarifications), prostitution, drogue-alcool, etc. (une recherche incessante de nouvelles solutions pour échapper à tout prix à la confrontation avec leur vérité) peuvent manquer.


L’IVG
Cet acte n’est jamais anodin, et le fait pour la loi de ne pas rendre indispensable la consultation préalable, afin d’éviter l’intrusion dans le choix, est une façon déguisée d’abandonner la femme dans l’élaboration de sa décision, en faisant l’économie de sa problématique, qui se joue alors sans nous. Dans le cas de la femme ayant vécu l’inceste, cette décision est souvent liée à une peur panique, où la victime se sent dans l’incapacité de devenir mère, tant elle a déjà du mal à s’occuper d’elle. Il y a plus qu’une alerte dans le fait qu’elle n’ait pas d’issue sans pouvoir comprendre vraiment pourquoi. Une demande d’IVG chez une jeune fille accompagnée de son père ou son beau-père peut évoquer l’inceste ?


La fausse couche
Nous devons nous méfier lorsque l’échographie impose dans sa brutale certitude une grossesse arrêtée. Pas rare et simple pour le soignant de faire cette découverte, mais chargée de sens pour cette femme, d’un sens qui nous échappe la plupart du temps, gênés que nous sommes de sortir « du conte de fées » habituel. Cette grossesse arrêtée, cette fausse couche, peut être vécue comme une punition… pour avoir vécu l’inceste (sa culpabilité est immense de penser, qu’enfant, elle a eu des attitudes inappropriées, soit qui auraient pu encourager l’agresseur, soit pu faire échouer l’agression, ou l’empêcher… ou avoir eu du plaisir). Il y a des mots qui peuvent accompagner cela, à entendre, et des souffrances psychiques inhabituelles (dépression), à ne pas négliger.


Le sexe de l'enfant
L’échographie de la 22e semaine est un moment à risque de grande détresse, l’avenir de l'enfant ne se joue pas qu’au niveau des images qu’il nous montre de lui, avec cette bipolarité redoutée, normalité-anomalies, mais au niveau du diagnostic tant attendu de son sexe. Il est alors utile pour le soignant de ne pas ignorer ce qui se joue autour de lui et au niveau du couple. Il y a des mots, des silences, le langage non verbal de ces visages inquiets ou « inexpressifs ». Prendre alors un temps de parole pour comprendre ce qui se passe autour du sexe de cet enfant, est bienvenu pour ces femmes. La crainte d’attendre une fille est toujours forte, le garçon rassure la femme car il sera moins en danger (1). Il y a des variantes, les sujets d’anxiété de ces femmes (… de ces hommes abusés) sont sans limite.


Le déni de grossesse
L’enfant peut être nié dans son corps, il peut être impossible d’accepter de porter un enfant dans son corps lorsqu’on a été violé dans l’enfance.L’inconcevable devient évidence lors des perceptions des mouvements de l’enfant, du 5e mois à quelques jours avant la grossesse, ou quand surviennent seulement les contractions de l’accouchement… avant il n’y avait rien de notable pour cette femme « chargée d’angoisse, dans l’anesthésie de son corps », n’ayant qu’une prise de poids faible et un ventre « effacé » par une posture adaptée inconsciente.


Le déni de grossesse peut avoir des conséquences catastrophiques : mise en danger du fœtus ou de la mère elle-même, infanticide, abandon, dépression… (11).
Nous savons prendre en charge, remarquablement, les femmes qui se présentent devant le praticien tardivement pendant la grossesse, les examens se succèdent pour rattraper le temps perdu dans la surveillance obstétricale, mais peu de chose est fait pour en comprendre la raison alors que le symptôme est parfois criant.


La peur de l’accouchement
Un constat : depuis quelques années, la désertification du paysage obstétrical atteint des régions entières où il faut faire des dizaines, voire des centaines de kilomètres dans les régions montagneuses pour aller mettre son enfant au monde, les taux d’intervention obstétricale ont atteint des chiffres vertigineux, à croire que dans les pays industrialisés les femmes ont perdu la compétence à mettre leurs enfants au monde.

Les gains en terme de périnatalogie sont plus que modestes et la France régresse même dans le classement en fonction de certains indicateurs. « Les réflexions sur le thème de la naissance raisonnée comme un fait humain, personnel et social, sont qualifiées de dangereuses et rétrogrades utopies » (19). Les médecins, sommés de répondre aux critères de rentabilité de la santé, pratiquent une obstétrique défensive, médico-légale, qui augmente encore l’activisme interventionniste.


L’accouchement est présenté, et donc vécu par les femmes comme « à risques », alors qu’il ne s’agit, pour la grande majorité de femmes, que d’un acte physiologique naturel à accompagner. Qu’en est-il des projets de « maisons de naissance » accolées aux grosses maternités d’aujourd'hui, par sécurité, où l’accompagnement par des sages-femmes sensibles à un accouchement personnalisé permettrait aux femmes de faire des choix.


Quand il s’agit de grossesses à risques, des services spécialisés entassent ces femmes dans un débordement de tâches médicales nécessaires et urgentes, sans avoir le temps pour les soignants de se préoccuper de ce qu’elles peuvent vivre, sinon la peur d’un accident que l’on cherche a éviter, ce qui est censé les rassurer !
Le « bon docteur » devient comme le héros des contes de fées racontés, cette fois aux femmes, quand se met en place la relation médicale, si cette première rencontre répond à leur attente…

Cela n’a strictement rien à voir avec ses compétences, que le patient est bien en peine de pouvoir apprécier. La base de cette relation est ailleurs, dans cette sympathie naturelle et cette implication qui entraîne confiance et sécurité, parfois elle se fonde sur une compétence reconnue et titrée, dans un centre hospitalier où l’empathie peut être devenue facultative.


La peur « panique » de l’accouchement est une phobie trop méconnue des soignants.Elle peut être primaire et précède le premier accouchement, remonte à l’adolescence, les rapports sexuels peuvent être normaux, mais la contraception est excessivement scrupuleuse, mélangeant plusieurs méthodes (signe d’appel) en raison d’une peur panique de la grossesse et de l’accouchement. Elles en parlent assez facilement lorsqu’on les interroge, mais on n’y prête que peu d’importance tant l’impression que « cela va passer avec le temps » est une évidence, pourtant fallacieuse, mais évitant le problème.


La peur panique peut être secondaire à un accouchement difficile, avec la peur de mourir, perdre son bébé, ou d’avoir vécu une douleur traumatisante, en incapacité de bouger ou se défendre, donne l’impression de revivre une violence connue. Pour avoir entendu ces mêmes femmes parler ensuite de leur accouchement difficile ou angoissant, prétendre  qu’on ne les a pas ou à peine averti du problème qui se posait pendant et parfois même quelques jours après (et c’est de plus en plus souvent vrai, par manque de temps et à cause des rotations de personnel), il faut faire un travail d’écoute.

D’humbles explications en suites de couches seront utiles pour éviter qu’elles se culpabilisent encore une fois de plus (mauvaise mère qui n’a su accoucher !). Ces peurs paniques précédent ou accompagnent un syndrome dépressif ou l’anxiété est majeure.Elles peuvent constituer un signe d’appel puissant d’antécédents de violences pendant l’enfance. Ces mêmes femmes réclament avec force une césarienne au début de leur deuxième grossesse, ce qui n’est pas sans poser un problème à l’accoucheur devant toute absence d’indication précise, s’il ne comprend rien de cette peur, encore moins de son mécanisme.


Les soins au bébé
Ils entraînent un désarroi intense, « lui donner le sein, voir son enfant nu, le laver, le toucher, changer sa couche, peut la persuader qu’il s’agit d’un acte incestueux » (1), qui peut l’entraîner par la lourdeur de la tâche qui s'impose à elle dans une dépression. La mère a honte et se cache, ne demandant pas souvent de l’aide, se considérant perverse, elle ne peut échanger, le personnel sent bien qu’il y a une difficulté mais peut être repoussé pour éviter un jugement, c’est de nouveau l’abandon d’un soutien.Entendre une demande d’aide, proposer son aide ne peut se faire que si on a en tête, « comme une obsession », la conscience que ces violences ressurgissent douloureusement avec la grossesse et l’accouchement.


En suites de couches tardives
Une hyper vigilance envers son entourage rend la femme, mais aussi l’homme abusé méfiant (les hommes ayant subi l’inceste ne sont pas rares, mais quelle place accordons-nous à l’homme lors de la grossesse de sa femme ? Comment pourrions-nous dépister et aider s’il est aussi transparent pour les soignants ?). Il faudra qu’ils puissent contrôler progressivement cette méfiance pour permettre l’autonomie de leur enfant, la tâche reste ardue et… périlleuse (16).


Alors, on pourra parler d’une sortie du déni par la grossesse.Il est d’autant plus déstabilisant quand il arrive sans prévenir durant la grossesse, pendant l’accouchement ou peu de temps après. La sortie du déni reste douloureuse, peut entraîner la dépression alors que l’on vit l’un des moments les plus heureux de notre vie. Acquérir le statut nouveau de parent fait tout « remonter », comme disent de nombreuses victimes (8) (1). Il est de ce fait difficile d’être une mère sereine.


Etre attentif, avoir connaissance de ces signes d’appels multiples quand on est praticien de la grossesse, poser des questions, interroger sur une « quelconque violence sexuelle pendant l’enfance, ne pas écarter ce diagnostic aussi simplement si la réponse est négative car le déni ou l’oubli n’est pas rare. En cas de dévoilement, pouvoir évoquer la répercussion de l’inceste sur la future parentalité de la victime serait tout bonnement lui apporter l’aide qu’elle est en droit d’attendre de nous. Quel gain de temps ce serait : pour le père, la mère mais aussi pour l’enfant à venir !Il est vital pour les soignants de « parler ».


Mais il y a alors deux réflexions paralysantes qui nous étreignent :

Il faut faire la « distinction jamais facile entre des signes d’alarme éventuels et une pathologie avérée » et on peut même vite passer« de la prévention à la maltraitance institutionnelle en étant suspicieux et peu empathique » (11).Alors comment faire sinon demander l’avis du psychologue, l’avis d’un sexologue en la matière n’étant jusqu’à présent que rarement envisagé.


En cas de troubles psychiques sévères, le recours au psychiatre et aux médicaments est nécessaire. Bien sûr, le reste du temps notre accompagnement doit s’exercer préalablement pour plusieurs raisons : l’empathie et l’implication dont nous avons fait preuve en surveillant cette grossesse nous restent utiles pour qu’il puisse y avoir un dévoilement ou une reconnaissance de la violence passée : le « bon docteur » des contes de fées gagne alors sa place.


En cas de violence connue et avouée, notre rôle est de parler de ces difficultés qui l’attendent pour commencer à déminer le terrain de la souffrance.Quand pour la première fois les victimes d’abus sexuels évoquent leurs antécédents, les adresser sans attendre au psychologue va provoquer des réactions de méfiance de leur part, elles disent se sentir abandonnées, elles pensent qu’on ne les croit pas (assimilant la proposition de psychothérapie de la part du médecin comme une vérification de l’authenticité de ce qu’elles disent). Elles peuvent enfin vouloir prendre du temps avant d’accepter le lien entre leurs symptômes et l’abus sexuel (refus de la souffrance provoquée par la réémergence de l’abus qu’elles ont passé tant d’années à essayer d’oublier).


Etre un témoin lucide permet à nos patientes d’accepter leurs émotions, comprendre leur intensité et les transformer en sentiments conscients, qui vont laisser de nouvelles traces mémorielles, préparant une thérapie. Deux questions se posent alors : le recours au sexologue, quand la plainte est faite de dysfonction sexuelle, intervient-il à n’importe laquelle des étapes de la périnatalité ? Pourquoi un soignant de la maternité, qui en a la compétence, ne serait pas capable d’évoquer avec une patiente, devant l’addition des symptômes, ses difficultés sexuelles en couple ? On peut « parler de choses compliquées avec des mots simples », lorsque l’alliance thérapeutique est engagée. Cela pourrait compléter le tableau symptomatique et il est utile de s’y attarder.


La vie sexuelle peut être normale
Le dialogue de la femme (ou de l’homme) avec son corps peut redevenir normal, malgré la violence sexuelle de l’inceste.
En tant que professionnels, nous ne voyons que ceux qui vont mal, pas ceux qui ont réussi à dépasser leur problème et qui n’ont pas besoin de nous. Lorsqu’il nous arrive d’entendre les récits de ces femmes, moralisateurs, féministes ou subjectifs, nous pouvons ne pas admettre ni la violence révoltante et encore moins la possibilité d’une récupération ou d’un bien-être sexuel.

La violence sexuelle est « spectaculaire », mais elle affecte moins que la carence affective insidieuse qui est associée à l’inceste et… elle affecte moins que la réaction négative de l’entourage qui peut survenir lors du dévoilement.
Mais malgré une vie sexuelle qui peut être normale, on assiste à des réactivations, si bien que près des deux tiers des patientes se plaignent de dysfonctions sexuelles, dues à des reviviscences du traumatisme pendant les relations sexuelles.


Quand la sexualité va mal
La sexualité est marquée par la peur et la violence, l’hyper contrôle et l’hyper vigilance rendent alors tout abandon impossible et vont jusqu’à engendrer de l’agressivité.L’agressivité à la place de l’intimité !


Les conduites à risque en sont un exemple, pour soi, avec des fugues (adolescence), une sexualité compulsive avec prise de risques sexuels, des IVG et des grossesses jeunes…Il peut aussi y avoir des risques pour les autres, des délits, agressions…


Le désir peut être ressenti comme dangereux, avec une phobie du rapport sexuel associant un manque de confiance vis-à-vis du partenaire pour ne plus risquer le scénario de l’abus.On soustrait alors le corps au désir de l’autre, soit par des habits trop larges ou informes cachant le corps, soit en perdant du poids pour obtenir un corps sans forme, ou encore en ayant un comportement agressif et non féminin. Le désir remplacé par le dégoût et sa suite, la souillure, la honte et la culpabilité, la femme ne pouvant pas aimer son corps.


La dépression, avec son engourdissement sensoriel, son comportement de fuite et d’évitement, supprime généralement le désir.L’excitation est contrariée : des zones touchées par l’agresseur sont devenues insensibles, ou au contraire des zones cibles génératrices de flashbacks. Il y a la mémoire d’odeurs insupportables, de sons, d’un goût…
Il y a aussi l’anticipation de la douleur (terrible, déjà vécue) qui bloque avec la honte la congestion et l’acceptation de la pénétration…


Le plaisir
Il peut être absent avec un corps qui souffre fréquemment de nombreuses somatisations (problèmes génitaux urinaires, douleurs pelviennes, colites spasmodiques…). Un corps qui souffre et qui ne peut éprouver de plaisir.
Et quand il y a du plaisir, il se paie avec de la douleur tant la culpabilité peut être lourde (dyspareunies, vaginites récidivantes, vulvodynies…). La douleur plonge dans l’anxiété et réactive la violence vécue.Le plaisir peut encore être angoissant, l’orgasme signifiant la perte de la maîtrise (déjà perdue) et de nouveaux dangers à venir.


Avec le partenaire
-       D’un côté, céder une fois de plus pour le plaisir de l’autre en se retrouvant dans le rôle de la victime place aussi le partenaire dans le rôle de l’agresseur sans qu’il en soit vraiment conscient. Les réactivations sont alors fréquentes.
-       De l’autre,fuir en entretenant des relations conflictuelles voire violentes avec le conjoint, en consommant des produits psychoaffectifs avant les rapports (alcool et surtout cannabis), avoir des partenaires multiples ou des préférences homosexuelles secondaires ou intermittentes.


En conclusion


 

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YOU Diana

Sexologue Clinicienne, Hypnose Ericksonienne, Psychothérapie, Thérapie Brèves
IMO Intégration par les Mouvements Oculaires, Certifiée par Danie Beaulieu.

Ancienne infirmière, j’ai ouvert une consultation de sexologie à la clinique des Portes du Sud à Venissieux  

En sexologie, la thérapie repose sur un trépied important comportant le médicament, le traitement  sexocorporel,et la prise en charge psychologique.

Aucun de ces moyens n’est suffisant à lui seul au long terme. Je me suis donc formée pour assurer le traitement sexocorporel et psychologique, avec comme autre outil de travail en plus, l’hypnose Ericksonienne.

Je travaille en complémentarité avec les praticiens de la clinique, gynécologues, urologues, endocrinologues,  cardiologues, sages femmes  et addictologues  pour assurer une prise en charge  optimale des troubles sexuels.

L’ensemble de la pathologie sexuelle de l’homme et de la femme peut être prise en charge avec principalement :

Chez l’homme : les troubles de l’érection, de l’éjaculation, et de la libido..
Chez la femme : Vaginisme, anorgasmie, dyspareunie, trouble de la libido..
Chez tous : Trouble du genre, addictions, paraphilies.

Par ailleurs, j’ai aussi ouvert une consultation en hypnose Eriksonienne qui couvre un champ plus large que la sexologie.

Elle me permet ainsi de prendre en charge  différents problèmes, dont les principaux sont les addictions, l’anxiété,  les phobies, les migraines, les troubles du sommeil, le stress post traumatique, les troubles alimentaires,  l’énurésie, la douleur.


 




EMDR-IMO (integration des mouvements oculaires)

J’ai rajouté à mon répertoire clinique, cet outil de travail. Je le trouve fantastique,
efficace, et simple.
Cette nouvelle technique inspirée de la PNL agit sur le bien être émotionnel et physique de la personne.
Elle accède aux souvenirs traumatiques et les intègre. Elle utilise des mouvements oculaires rythmés, par segments dans plusieurs directions qui vont explorer la « fenêtre traumatique » Ceci va stimuler le processus d’auto guérison. :
Les résultats sont rapides.

On peut utiliser cet outil pour :
- l’état de stress post traumatique mais aussi
- dépression
- anxiété
- phobie
- peur panique
- deuil
- dysfonctionnement sexuel.

Pour conclure, je dirai que « là ou il y a du mouvement, il y a de la VIE »

Groupe Hospitalier Les Portes du Sud
2, avenue du 11 Novembre 1918
Vénissieux 69200
France
Téléphone: 06 42 41 18 72
45° 41' 20.3064" N, 4° 51' 53.6184" E

Sensorialité et sexualité en devenant père. Revue Sexualités Humaines 10. Geneviève WROBEL

Par Geneviève Wrobel
L’expérience de la psychologue clinicienne et psychanalyste spécialisée en maternité, et au travers des « groupes de paroles », nous permet d’entrer dans le monde des pères…
 
sensorialite sexualiteIntroduction
Pendant des siècles les jeux étaient faits d’avance. « L’ordre sexuel (…) et l’ordre patriarcal façonnaient les collectivités et les individus dans leurs doctrines et leurs pensées » (1) et réservaient à la femme passivité et sensorialité dont la société masculine devait surtout libérer l’enfant. A l’homme étaient dévolues l’activité et l’ouverture au monde de la spiritualité. Les progrès scientifiques et médicaux ont modifié les représentations du corps souffrant, du corps en vie et du corps mort, de la sexualité par la disjonction entre sexualité de reproduction et sexualité de récréation. Les découvertes de Freud sur l’inconscient et la sexualité infantile, bouleversant les notions d’activité et passivité, d’un au-delà du sexe biologique et de l’intrication vie et mort par le jeu des pulsions, ont largement contribué au changement du rapport de l’individu à son corps.
Les portes des lieux de naissance se sont ouvertes aux futurs pères d’abord, aux psychanalystes ensuite. Les uns furent invités à accompagner leur conjointe aux consultations, aux échographies et pendant l’accouchement. Les autres ont commencé à écouter ce qui agitait les premiers. Des phénomènes complexes d’origine socioculturelle ont poussé les pères, de plus en plus nombreux, à participer-assister au « déroulement des opérations », selon leur expression, qui entourent la naissance. Mes propres interrogations sur leur présence assidue -parfois omniprésence - se sont conjuguées à leur demande d’une « préparation à accompagner » pour aboutir à la création d’un groupe de pères. En effet, ils évoquaient leur difficulté à parler à leurs proches ou amis de leurs émois, de leurs craintes, de leurs angoisses, de leurs fantasmes. Tabou disaient certains, honte ou pudeur formulaient d’autres, ils se sentaient assignés au silence jusqu’à la création d’un espace de parole désigné comme tel. Le choix de ces mots « tabou, honte ou pudeur » ne renvoie-t-il pas à la sexualité et à l’indicible des fantasmes arrimés à un corps pris à parti quand le réel du corps de la femme s’impose à leur regard dans le temps de la grossesse et de l’accouchement ?
 
1 - Le temps de l’attente
« Voué aux caresses de surface, il se contente d’écouter attentivement les nouvelles des profondeurs. »(2)
Entre sentir et ressentir
Le discours des pères laisse entendre un projet de maîtrise des événements alors qu’ils évoquent ce qui, dès l’origine, leur échappe. Ils se vivent parfois comme absentés de la conception de l’enfant car il leur manque le savoir qu’ils ont fabriqué un enfant. Vient l’annonce de la grossesse. Le flou demeure sur l’union décisive, même quand l’échographie semble leur offrir, a posteriori, une date exacte. La majorité des pères parle de la grossesse comme d’un événement privilégié pour la femme, sans se sentir exclus pour autant. Mais la suite de leur discours vient démentir cette affirmation, quand ils font de leur présence à l’accouchement, la continuité de l’acte procréateur.
L’idée de sortir le temps de la grossesse des « parenthèses » qui les laissent sur la touche, contribue à leur présence assidue aux consultations prénatales et aux échographies. Ils se demandent quel est l’effet produit par les mouvements du fœtus, et souvent ils aimeraient les ressentir. A défaut de sentir l’enfant bouger en eux, ils construisent des scénarii, pour certains via l’haptonomie, au cœur desquels l’enfant bouge et répond à leur voix, leurs appels, la chaleur de leurs mains. Ils s’imaginent, plus tard, le porter en kangourou pour ressentir quelque chose de similaire. Pour sortir de cette exclusion, ils accompagnent le suivi de la femme, et surtout investissent le champ de la sensorialité. Ils disent communiquer avec l’enfant, à leur manière, ils lui parlent, ils le calment, ils le font bouger… et l’enfant leur répond. Tout en parlant, ils forment avec leurs mains un creux qui évoque le creux maternel. Ils font entendre leur voix à l’enfant, ils l’appellent, ils le font venir à eux.
« Je l’appelle, je parle avec lui. Comme d’habitude il bouge. Parfois même je dis son prénom. Il change beaucoup de position, il bouge beaucoup et fait mal à sa maman. J’essaie de le caresser, de lui dire qu’il se calme et qu’il dorme. Après, je vérifie et je sens qu’il dort vraiment, voilà ! Je sens qu’il y a un lien entre lui et moi. Aussi, quand on allume la radio ou la télévision trop fort, il réagit au bruit. Il n’aime pas le bruit. Parfois j’ai les mains froides, si je les pose sur le ventre de ma compagne, alors il réagit d’un seul coup, il ressent la fraîcheur. Je sais qu’il ressent ! »
 
Masculin / féminin
« Le père, ce n’est pas le père romain d’autrefois. Toute paternité était volontaire ; on était père si on le voulait, toute paternité était adoptive. C’est fini ; on reçoit cette place vide de la parole d’une femme. (…) On l’occupe à sa manière. » (3)
Aujourd’hui l’homme occupe une place très différente de celle du passé. Son investissement pendant la grossesse et le partage dans les soins au nourrisson suscitent une sensorialité très précoce entre lui et l’enfant. Mais les hommes ne s’y trompent pas et, pour la plupart, ne revendiquent rien de similaire à la sensorialité mère-enfant. Ils savent que la gestation, l’accouchement et l’allaitement sont spécifiques à la femme et qu’ils ne l’expérimenteront jamais. Le même acte pratiqué par la femme ou par l’homme - donner un biberon, le changer, le bercer - est nommé maternage par l’une, paternage par l’autre. Interprétations maternelles et paternelles se confondent rarement. L’homme dit volontiers que son regard porté sur le nourrisson fait rire celui-ci, que ses mains le calment, le rassure, que sa voix le ravit. La femme dit plus facilement que l’enfant anticipe, en reconnaissant ses gestes, le moment de la tétée, qu’il lui sourit, qu’il s’agrippe et se blottit contre elle, qu’il reconnaît son odeur et sa voix.
« Quelqu’un entre nous »
Pendant la grossesse, l’homme rencontre une limite, celle qui ramène à la frontière entre intérieur et extérieur. Tout geste intrusif est banni et la sexualité éveille parfois les craintes. L’homme peut avoir peur d’atteindre l’enfant avec son pénis ou il aimerait que le médecin lui explique si l’intérieur du corps de la femme est bien cloisonné. Les fantasmes destructeurs œdipiens émergent et nous ramènent à la joute père-fils ou à l’abîme sans fond du corps maternel.
La relation duelle se modifie au sein du couple. La configuration la plus fréquente présente un rapproché attentionné de la part de l’homme et un éloignement sexuel. Sa manière de protéger mère et fœtus évoque l’expression de tendances maternelles, mais toujours empreintes de virilité. Alors que l’activité sexuelle du couple est soutenue par le potentiel de reproduction, la sexualité se trouve vécue tout autrement quand l’enfant s’annonce. La réalisation de l’acte sexuel peut devenir transgression « en présence de l’enfant ». Un homme écoute les autres parler des changements survenus depuis le début de la grossesse, au sein du couple. Il prend la parole ainsi : « Ma libido décline depuis le début de la grossesse. C’est comme s’il y avait quelqu’un entre nous, impossible d’oublier ce ventre. »
Comment ne pas penser alors au retour de l’infantile et à l’exclusion de la scène primitive ? L’enfant qu’il était ne peut voir. De plus, son désir désintriqué des composantes reproductrices l’autorise-t-il à la jouissance « pour rien » ?
Evoquons maintenant l’illusoire complétude de la femme enceinte. Fantasme au féminin ou au masculin ? La façon dont les futurs pères parlent du changement de leur conjointe pendant la grossesse demeure frappante : elle change physiquement, elle change aussi de comportement, elle est plus fatigable ou plus active, plus tendre ou plus irritable, moins nerveuse ou moins patiente… Bref, ils en parlent presque tous avec passion. Une aura particulière enveloppe celle qui vit une expérience aussi insaisissable pour eux ; image évocatrice s’il en est : ils n’osent « la rejoindre dans sa bulle ». Pour quelques-uns seulement, un sentiment proche de l’aversion transparaît, le plus souvent liée au ventre arrondi, comme si la femme s’était éclipsée derrière cet organe monstrueux. « J’aime les femmes rondes, mais là c’est différent. Seul le ventre est proéminent, c’est intrusif ! »
 
Ne pas ça voir
Le regard de l’homme est sollicité tout au long de la grossesse du fait des métamorphoses du corps de la femme. Il peut se sentir contraint à voir le ventre rond, excité de voir le contenu du ventre maternel à l’échographie, désireux de voir l’enfant naître, émerveillé de voir l’enfant sur le ventre de sa mère, parfois sidéré par le premier regard de l’enfant accroché à celui de sa mère, voire horrifié par la vision de l’enfant au sein. Certains témoignent du conflit interne par l’érection d’un écran. Pendant la grossesse, ils disent leur préférence pour les drapés d’étoffes fluides cachant les rondeurs indiscrètes. Ceux qui aiment les jeux vidéo soulignent l’accroissement du temps qu’ils passent devant leur écran. Il est possible de penser que l’engouement pour le jeu vient témoigner d’une activité solitaire en place de la sexualité du couple. Mais la dimension virtuelle du jeu, l’interposition de l’écran entre les personnages et eux-mêmes, et le fait qu’ils se trouvent simultanément dans et hors l’écran, un peu comme les spectateurs de leurs propres rêves, représentent probablement un moyen de se détourner de la réalité.
 


 
2 - Le temps de la naissance
« Il y a la secrète déchirure, la solitude singulière de celui qui va être père d’un instant à l’autre mais dont le souci ne parvient à s’accrocher à aucun de ces détails de l’apparence concrète qui rendent si précieux les êtres aimés. Le père voudrait voir vraiment quelqu’un, et ne pas tâtonner ainsi dans l’indécis. » (4)

Lsexualite du peree sexe du rêve
Certains hommes parlent clairement du conflit qui les agite face à l’obligation qu’ils ressentent d’être présents à l’accouchement. « Il faut » est l’expression qui revient le plus souvent : il faut assister à l’accouchement, il faut voir naître l’enfant qu’on a fait à deux, il faut voir ses premiers moments de vie. A l’inverse, d’aucuns expriment ne pas vouloir« voir le sexe s’ouvrir pour laisser passer l’enfant », car ils ont peur de« ne plus la désirer ensuite ». Ils ne regarderont pas et se tiendront à la tête de leur compagne. « Voir en face, pour deux, il n’y a probablement rien de plus violent. »
 L’un d’eux raconte qu’il ne voulait pas assister à l’accouchement. Il craignait pour sa sexualité. Il s’imaginait voir le sexe déformé de sa compagne. Il avait peur de garder cette image en tête. La nuit qui suivit une échographie à laquelle il « assistait », il fit un rêve : il « assistait » à la naissance de son enfant (enfant dont le couple n’avait pas souhaité connaître le sexe). Tout se passait « merveilleusement bien ». Au réveil, il « savait » qu’il serait présent en salle de naissance. Quelques jours plus tard, il raconte son rêve aux autres pères et leur dit que depuis ce rêve, il a la certitude qu’il peut assister à l’accouchement. Soudain, il s’aperçoit qu’il a oublié le sexe de l’enfant du rêve qu’il avait pourtant vu. Il n’en dit rien de plus. Au groupe suivant, il reparle de son rêve. Il ajoute qu’entre-temps, sa mère à qui il avait raconté son rêve, lui a rappelé que c’était d’une fille dont il avait parlé.
Qu’il puisse ainsi effacer la vision du sexe… de la femme, lui donne l’assurance qu’il peut assister à l’accouchement. Quand sa mère entre en scène pour lui rappeler ce qu’elle n’a pas oublié, c’est à la fois la lignée féminine qui fait irruption et l’idée que lui aussi est sorti du ventre d’une mère. Avait-il oublié le sexe qu’il avait vu en rêve ou voulait-il oublier ce savoir qu’il était né d’une femme ? Quant à l’échographie, elle avait donné corps à l’enfant. Lui avait-elle permis de briser l’identité épouse-mère qui le confrontait à une représentation incestueuse pour aller vers l’identité femme-fille qu’il pouvait médiatiser ?
Alors qu’il souhaitait assister à l’accouchement de son épouse, un homme s’inquiétait de ne pouvoir supporter la vue du sang. Il se représentait l’expulsion du placenta comme quelque chose d’insupportable. Les autres lui avaient signifié qu’il pouvait s’autoriser soit à sortir, soit à ne pas regarder, mais il lui semblait impossible d’éviter cette vision. Il « ne verrait pas venir le moment fatidique », donc il « verrait à son corps défendant ». Après la naissance de son enfant, il raconta comment l’installation du drap (champ opératoire) l’avait rassuré. Son regard ne s’était pas trouvé piégé de manière inattendue. Observer la scène aurait nécessité qu’il contourne ce champ. Il ne l’a pas fait.
 
La fonction des écrans
Ils peuvent assister à l’accouchement de leur compagne, cachés derrière la caméra ou l’appareil photographique. Ils se coupent ainsi de la scène. L’un d’eux utilise une caméra acquise pour la circonstance, et filme la naissance de son enfant. Lors d’une réunion, il évoque le prétexte du souvenir fabriqué hic et nunc. La suite de son discours laisse deviner l’effet protecteur de la caméra. L’instrument lui permet de sortir de la passivité et de se sentir à distance de l’événement. En montrant le film à ses proches, il répétera la situation. Alors en position de témoin actif, il proposera à celui qui regardera son film, d’occuper celle de spectateur passif. Lors de la même réunion, une jeune femme émet l’idée qu’un objectif figé devant le visage de son conjoint prend pour elle le sens d’un œil indiscret. Elle préfère l’écran invisible et naturel que représente la limite entre deux places possibles : celle de l’homme qui accompagne, le regard tourné vers le visage de sa compagne, et celle de l’homme qui regarde l’enfant sortir du sexe de la femme.
Les devenants pères sont fréquemment fascinés par le tracé du monitoring salvateur, qui rompt l’interminable du temps et désamorce leur angoisse. De même que les machines vectorisent les anxiétés, elles se font parfois le support du désir insatiable d’en savoir toujours plus. Certains cependant parlent de surtechnicisation. Au-delà de la réalité du déploiement parfois excessif des techniques, s’expriment simultanément leur désappointement d’enfant à l’égard des questions demeurées sans réponse et le débordement pulsionnel qui les guette. « On fait des actes et on n’explique rien, ça sonne de partout, on est inquiet. On guette le visage de la sage-femme pour lire s’il se passe quelque chose de grave. La technique a ses avantages, mais elle peut donner un caractère violent à la naissance quand tout pourrait se dérouler naturellement. »
 
« Un monde qui s’arrête »
D’autres futurs pères écartent d’emblée l’idée d’une crainte pour leur sexualité future ou de la violence inhérente à la vision de l’accouchement. Leurs arguments tiennent au naturel de la situation qu’il n’y a pas lieu d’ignorer ou au caractère désexualisé que l’événement naissance confère au corps de la femme.
Un père exprime ainsi le moment de la naissance : « C’est un moment impressionnant, de voir sa petite touffe de cheveux sortir, impressionnant, saisissant ! Juste avant la sortie de la petite, il y eut peut-être trois à cinq secondes de vide, le monde s’était arrêté. Ensuite, le médecin l’a posée sur le ventre de ma femme et ça m’a complètement retourné ! Je n’avais pas pensé mais tout était trop beau ! » Le saisissement, le vide, le monde qui s’arrête et le trop beau évoquent pourtant la question de la castration. Le retour du refoulé semble inaccessible au conscient au moment de l’acte médical pratiqué sous le regard des pères.
Ils disent parfois se concentrer sur l’apparition de l’enfant, comme s’ils effaçaient le lieu d’où sort cet enfant. Lorsqu’ils témoignent après la naissance, ils sont effectivement nombreux à formuler le clivage effectué entre la vision du sexe de la femme et celle de l’enfant qui apparaît, comme s’ils s’aveuglaient pour voir quand même. Mais se sont-ils absentés du lieu féminin ou se sont-ils convaincus qu’ils avaient jeté le voile sur une partie de la scène ? En effet, dans un mouvement paradoxal, les mêmes s’identifient à la femme en train d’accoucher, jusqu’à en ressentir des troubles corporels.
Il attend son deuxième enfant et il a assisté à la naissance du premier qu’il nous raconte ainsi : au moment de l’expulsion, il fut assigné à rester à distance. « On ne peut pas s’occuper des pères qui s’évanouissent. » Il n’a pas transgressé l’injonction. Des crampes abdominales l’ont alors terrassé. Centré sur son corps tétanisé, il s’est absenté de la scène dont il ne se souvient plus. Quand lui sont parvenus les cris du bébé, il s’est aperçu de l’agitation qui régnait autour de lui. Tout semblait se remettre en mouvement. Son regard s’est posé sur la mère et l’enfant et, rassuré, il est sorti précipitamment.
 
Avoir ou faire un enfant
Quand survient un incident ou un accident obstétrical, le corps de la femme risque de se métamorphoser en une chose étrange et aveuglante au point, parfois, d’envahir l’homme jusque dans son propre corps. Cependant, malgré les fantasmes qui enrobent la scène de l’accouchement, il est impossible d’en rester à l’horreur produite par la vision du sexe féminin. En effet, la réticence des hommes à assister à l’accouchement de leur conjointe laisse entendre d’autres craintes. Ils peuvent nous faire part de leur peur de rencontrer un fœtus ou un enfant, lors des rapports sexuels après une naissance. Conjugué à la crainte de rétorsion de la part de cet enfant, ce fantasme évoque le retour de l’infantile avec le pénis du père et l’angoisse de castration. De plus, la femme détient une forme de puissance. Allié à la femme, l’homme a le pouvoir de procréer. La femme a seule le pouvoir de dispenser le vie. Sans la femme, l’homme n’a pas d’enfant, sans l’homme, la femme ne fait pas d’enfant. Parfois, au bout du parcours, ce n’est pas la vie mais la mort qui se profile. La catastrophe n’a rien d’une défaite, pourtant la vie se dé-fait. C’est ainsi que suite à certaines situations traumatiques, survient la duplication de l’accouchement suivant. A celui de la femme se conjugue, souvent en un même lieu et en un même temps, « l’accouchement » de l’homme (incision d’abcès, extraction de calcul…). 
 
3 - L’enfant au sein
« Je veux vous dire que je ne connais rien de plus beau que cette image de la mère et de l’enfant, cette image où les deux sont perdus l’un dans l’autre. C’est la plus belle scène au monde. » (5)
Le premier échange
Auparavant le père assistait rarement au premier échange de regards entre mère et nouveau-né. Certains jeunes pères parlent de la fascination éprouvée quand ils y furent confrontés. Avec délicatesse, la plupart préservent cet instant d’intimité des deux acteurs, instant ressenti par le père comme la continuité de la fusion corporelle, à peine « entamée ». La première parole exprimée avec hésitation par les pères semble rompre la magie du moment, mais le désir de participer à l’échange est le plus fort. Puis, sollicités par la sage-femme pour donner le premier bain, ils retrouvent l’usage de leur corps et vont enfin pouvoir s’approprier le nouveau-né. Ils souhaitent profiter de ce moment fugace et privilégié, « entre-deux », où le nouveau-né n’est pas encore nettoyé, pas encore habillé, « comme dans le ventre de sa mère ». Bernard Fonty remarque que les pères manifestent le sentiment de « créer les premiers liens » avec leur enfant. Ils accompagnent leurs gestes maladroits de paroles qui consistent à projeter l’enfant vers le futur : « Son regard brille d’intelligence… Ce sera certainement un intellectuel ! » (6)
Une fois habillé, il devient un bébé, « il est déjà dans l’autre monde », d’ailleurs il est temps de prévenir la famille. Ce temps entre-deux, entre le ventre de la mère et l’autre monde, un père le nomme le « no man’s land ».
 
Un monde presque parfait
« L’amour de la mère pour le nourrisson qu’elle allaite (…) est de la nature d’un rapport amoureux pleinement satisfaisant (…) Le père sent que l’enfant, particulièrement le jeune fils, est devenu son rival. » (7)
Que la première tétée ait lieu avant ou après le bain donné par le père, c’est à nouveau un moment d’intimité entre la mère et l’enfant. Le père se sent très fier d’un enfant déjà capable de donner autant de la voix, de fixer le regard de sa mère, de téter à peine sorti de son ventre… Il trouve la scène merveilleuse, ce mot revient et traduit l’ambivalence dont l’homme est saisi. Il n’est pas rare qu’il témoigne de son sentiment d’exclusion, lors des moments où son regard embrasse mère et enfant dans un tel état d’abandon l’un à l’autre. Interdit, il reste parfois à l’écart et silencieux. Que ravivent de telles images ?
Quand je me représente la scène qu’ils décrivent, c’est aussi Joseph, l’enfant dans le grenier (8) que j’entends : « … Cette image où les deux sont perdus l’un dans l’autre. C’est la plus belle scène au monde… » L’analyste auquel l’auteur devenu adulte s’adresse a entendu la nostalgie attachée à ces paroles. Et plus loin dans l’écriture de son ouvrage, advient l’enfant dans l’adulte. Désespoir et violence ont retrouvé droit de cité. « Il se produit aussitôt une déchirure radicale chez l’enfant laissé pour compte (…) il réalise soudain qu’il n’existe plus pour elle. Incapable de tolérer cette perte, seul le retour à l’état antérieur pourrait le calmer ; se souder à sa mère, se fusionner avec elle (…) Il voit que tout son désir (à elle) se déverse dans le corps du nouveau venu. Alors le cri est lancé (…) c’est le cri de l’assassin. »
Lorsque Roland Gori définit les deux conceptions de la haine (9) qui émerge dans l’œuvre freudienne, il reprend les mots de saint Augustin cité par Lacan : « Il ne parlait pas encore, et déjà il contemplait, tout pâle et d’un regard empoisonné, son frère de lait. » L’idée de l’empoisonnement revient fréquemment dans les textes de Freud (10), et notamment quand il évoque le sevrage de l’enfant et la naissance d’un puîné.
 


 
Le féminin dans l’homme
La question de la préférence accordée actuellement par la majorité des femmes à l’allaitement maternel, permet parfois à l’homme d’exprimer son ambivalence, voire la frustration qu’il peut sensorialiteressentir. S’il accepte le choix de sa conjointe, en s’identifiant au nourrisson qu’il imagine ravi de ce contact privilégié avec la mère, il déplore de ne pouvoir lui aussi partager ce moment d’intimité avec l’enfant. « Allaiter » son enfant, que ce soit par l’intermédiaire du biberon, n’est-il pas, de surcroît, un moyen pour l’homme de métaboliser la haine ressurgie d’un passé révolu ? Un homme raconte le plaisir qu’il prend à donner le biberon depuis que son épouse a arrêté l’allaitement. Il ajoute qu’avant la naissance de son enfant, l’envie qu’il ressentait de devenir une femme le temps d’une grossesse et le plaisir qu’il anticipait à « materner » son enfant lui apparaissaient presque déplacés, comme s’il renonçait à une part de sa virilité. Il s’est permis d’en parler, pendant nos réunions, parce qu’il sentait que d’autres pères partageaient les mêmes pensées. Mais il n’a jamais osé à en parler à l’extérieur. Maintenant qu’il donne régulièrement les soins à son enfant, il dit reconnaître une différence entre les postures, les gestes, les regards et les paroles de son épouse et les siens, entre la façon dont l’enfant réagit à l’un ou à l’autre. En somme, il « paterne » même si cette fonction convoque la part féminine en lui.
 
Conclusion
Depuis plus d’un siècle, les représentations quelque peu figées du couple parental sont bouleversées. L’une des représentations du partage de l’activité et de la passivité était la suivante : la femme, au sein du foyer, était travaillée au corps par les menstruations et par les maternités dont naissaient les enfants. Le corps de l’homme travaillait, dans la cité, pour subvenir aux besoins du corps des premiers. Les représentations attachées à la sexualité ne pouvaient se forger que sur ce modèle social. Aujourd’hui, la « paire contrastée » s’agence différemment, ce qui ne veut pas dire que la différence des sexes et des fonctions symboliques de chacun en soit obligatoirement altérée. Aux yeux de la société, le monde des sens n’est plus réservé à la femme seule. L’homme peut s’autoriser à exprimer et transmettre sa propre sensorialité. Quant à l’accès de l’enfant au monde du sens, la part de la femme y est reconnue.
Notons enfin qu’il est fort probable que la présence de l’homme en maternité, avant et pendant l’accouchement, son investissement aussi envers sa conjointe durant cette période, modifient les processus psychiques du devenant père : fantasmatique singulière, identifications variées, abaissement des défenses...
                                                              
Geneviève Wrobel - Paris
                                                     
Psychologue clinicienne – Psychanalyste

                          
Enseignante dans le DIU de Sexologie Paris 13 Bobigny

 
Bibliographie
(1) Jacqueline Rousseau-Dujardin, « Distribution des rôles », in « Le Père, Le bloc-notes de la psychanalyse » n° 13, Genève, éd. Georg, 1995.
(2) Pierre Péju, « Naissances », p. 38, Paris, Folio Gallimard, 1998.
(3) Philippe Julien, « Repérer la fonction paternelle » in « Devenir père, devenir mère. Naissance et parentalité », p. 128,Ramonville-Saint-Agne, Erès, 1999.
(4) Pierre Péju, ibid., p. 104.
(5) Julien Bigras, « L’Enfant dans le grenier. Le récit comme thérapeutique des terreurs infantiles précoces », p. 111, Saint-Amand-Montrond, Aubier-Montaigne, 1987.
(6) Bernard Fonty avec Jacques Huguenin, « Les Pères n’ont rien à faire dans la maternité », p. 199, Paris, Générales First, 2003.
(7) Sigmund Freud, « Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci », Gallimard.
(8) Julien Bigras, ibid., p. 173.
(9) Roland Gori, « Le Réalisme de la haine », p. 231, in « Inconscient et destin, Logos et Ananké », n° 2/3, Publication d’Espace analytique, Paris, 2000.
(10) Sigmund Freud, « De la sexualité féminine » (1931), in « Œuvres complètes XIX », Paris, PUF, 1995.

 

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