Silhouette féminine: de l'origine au XXIe siècle

Par Philippe Brenot - Psychiatre et anthropologue, Directeur des enseignements de Sexologie et Sexualité humaine à l’Université Paris-Descartes. Paris.

Dans un monde contemporain dominé par l’image, la silhouette surgit comme un reflet de l’idéal, une représentation de soi-même et, très naturellement, un révélateur des fantasmes ou des insuffisances. Notre confrontation de la silhouette à l’idéal de soi et aux archétypes médiatisés nous mène aujourd’hui à un sentiment soit d’adéquation, soit d’insuffisance, rarement de supériorité, dans la mesure où l’image médiatique, aseptisée et canonisée, semble à la plupart d’entre nous inaccessible voire culpabilisante.

La silhouette du sujet reflète la morphologie personnelle, le terrain génétique, familial, les habitudes alimentaires mais également les tendances esthétiques et morales de la société, c’est-à-dire son acceptation des formes corporelles en raison de la symbolique, relationnelle et donc sexuelle, qu’elles recouvrent.

Les formes corporelles sont en effet des attracteurs sexuels extrêmement puissants (seins, fesses, hanches...) et la tolérance de la société s’exprime plutôt sur des éléments extérieurs et indirects d’une dimension érotique acceptée, acceptable, ou refusée, plutôt que par l’effet direct du comportement érotique et sexuel. Ces tendances à l’expression ou non des formes corporelles sont repérables à toutes les époques de l’histoire de l’humanité, surtout en ce qui concerne les représentations féminines. Dès la préhistoire apparaît une dichotomie entre deux types de figures, les formes généreuses liées à l’enfantement et à la fécondité ; les formes érotiques liées à la féminité. Au cours des millénaires suivants, l’alternance entre ces deux tendances (féminité/fécondité) reflètera l’évolution morale des sociétés.


Dans la deuxième moitié du XXe siècle (après quelques prémices, en 1920 avec « la Garçonne » et en 1960 avec les silhouettes hamiltoniennes) apparaît une troisième figure, celle de l’intersexe,
de la chimère homme/ femme, avatar moderne de l’androgyne.Cette figure inter-sexuée est contemporaine de la reconnaissance et de l’acceptation de l’homosexualité puis d’une libération des orientations et des identités sexuelles. La période actuelle récente (depuis une dizaine d’années) semble plutôt s’orienter vers un renouveau des genres mieux affirmés, d’une part une masculinité non machiste assumée et surtout une féminité aujourd’hui détachée des préoccupations de fécondité et des interrogations sur son identité.


QU’EST-CE QU’UNE SILHOUETTE ?

Etienne de Silhouette était un homme politique français très impopulaire, ministre des Finances en 1759, qui avait l’habitude de dessiner lors des séances à l’Assemblée et qui croquait des profils stylisés, attitudes et allures de ses collègues, si bien que ses caricatures, très rapidement emblématisées, ont naturellement été désignées par son patronyme, silhouette. Le nom a ensuite vécu sa propre vie et qualifié tout d’abord une ombre passagère, un dessin aux contours schématiques, puis un croquis à l’économie, peut-être inspiré des fonctions – financières – de ce
ministre si impopulaire. L’histoire des mots est toujours complexe, elle emprunte à la réalité et au fantasme.


La silhouette, qui est un principe d’économie minimale du trait et un dessin à peine suggéré, va ainsi représenter l’allure générale du sujet et, d’une façon plus directe, le type humain qu’elle représente : leptosome (grand maigre), fin, moyen,lourd, enrobé, obèse... La silhouette sera donc un indice de la ligne ou de l’embonpoint selon que l’on se place d’un côté ou de l’autre des variations pondérales. Et l’on sait combien le culte actuel du corps implique des canons terroristes aux hommes et aux femmes quant à leur poids idéal et donc leurs formes idéalisées.


PREMIÈRES SILHOUETTES

Dès le paléolithique supérieur, cette dernière période des glaciations qui a vu naître Homo sapiens, on peut remarquer la très forte asymétrie entre les silhouettes masculines qui sont extrêmement rares (à l’exemple de l’homme du puits de Lascaux) et les silhouettes féminines qui sont nettement plus fréquentes. On pourrait faire un parallèle avec la représentation des sexes, rare en ce qui concerne le pénis, extrêmement fréquente en ce qui concerne la vulve féminine. Tout ceci dans une époque se situant entre 30 000 et 12 000 avant J.-C.


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