La sexothérapie: une prise en charge indispensable des auteurs de violences sexuelles

Revue Sexualités Humaines n°21


Par Isis Hanafy - Psychologue, criminologue, sexologue. Meaux.

EVOLUTION HISTORIQUE DES POLITIQUES EN MATIÈRE CRIMINELLE


Depuis 1885, de nombreuses politiques criminelles se sont succédé prônant tantôt davantage la répression, tantôt davantage la prévention, pour essayer de répondre, et donc circonscrire au mieux les violences exercées par les hommes sur les hommes (la violence humaine a ceci de particulier d’être intra-spécifique, contrairement aux autres êtres vivants qui agressent généralement les espèces autres que la leur).

Avant cette date, les auteurs de violences recevaient des châtiments corporels allant jusqu’à la peine capitale, exécutaient des peines d’emprisonnement ou s’affranchissaient de sanctions
pécuniaires, sans qu’aucune aide à la réinsertion sociétale, voire à l’insertion dans la société, ne leur soit apportée, ni qu’aucun soin pour éviter,limiter, prévenir la récidive, ne leur soit proposé. Aussi, passant de « l’Etatgendarme» (suivant les principes régaliens) à « l’Etat-providence » (complété par la prise en compte des dimensions économiques et sociales), avons-nous affaire aux premières mesures salubres, tant socialement que médico-psychologiquement, avec la promulgation de la loi sur la liberté conditionnelle à la fin du XIXe siècle.

Le XXe siècle verra se succéder toutes sortes d’abrogations, de prorogations ou de nouvelles législations (telles que l’institution du sursis avec mise à l’épreuve, du juge d’application des peines et divers aménagements de peine). C’est à la fin de ce siècle que naquit un intérêt grandissant pour les violences sexuelles, soldé par la loi Guigou relative à la prévention et la répression des infractions sexuelles et à la protection des mineurs, qui établira les suivis socio-judiciaires (SSJ – qui sont des peines à part entière), participera à la création des Services pénitentiaires d’insertion et de probation (SPIP), et sera contemporaine au concept de « présomption d’innocence ».

Au début du XXIe siècle, la loi Perben II, relative à « l’adaptation de la justice aux évolutions de la criminalité », définit de nouvelles notions (« plaider coupable ») et infractions (zoophilie), de nouveaux dispositifs tels que le Fichier judiciaire automatisé des auteurs d’infractions sexuelles (FIJAIS) ou la mesure de sûreté nommée « surveillance judiciaire » (SJ), rapidement complétée par « la surveillance de sûreté » et « la rétention de sûreté », où après avoir été détenu, un infracteur sexuel peut être « retenu » (tant qu’il est estimé dangereux).

Cette année 2014 est celle d’un projet de réforme pénale du gouvernement Ayrault, qui souhaite, entre autres, instaurer « la contrainte pénale » (alternative à l’incarcération pour les délits passibles de cinq années d’emprisonnement maximum), supprimer « les peines planchers », renommer « la liberté conditionnelle » en « libération sous contrainte » et étoffer les SPIP.

DERNIÈRES STATISTIQUES DE LA JUSTICE FRANÇAISE

En 2012, sur 617 221 condamnations, 16,5 % concernaient « une atteinte à la personne » (avec 400 « homicides volontaires », et 3,5 % de récidive légale, 1 300 « viols », et 9,3 % de
récidive légale, environ 10 % de coups et blessures volontaires », et 11 % de récidive légale, ainsi que 1,5 %d’« homicides » ou « blessures involontaires », dont la grande majorité est réalisée par des conducteurs), 90,1 % étaient des hommes, 9,9 % des femmes, 8,3 % étaient mineurs, 91,7 % majeurs (dont environ 3 % âgés de 60 ans et plus), et 84,5 % des auteurs d’infractions étaient de nationalité française. Au 1er janvier 2013, 144 934 personnes étaient suivies par le SPIP et donc soumises à une obligation de soins ou à une injonction de soins (dans le cadre d’un SSJ).

La France a ainsi suivi un schéma classique de l’histoire judiciaire, passant de « la loi du Talion » à une législation – répressive par essence, mais – toujours plus préventive, à l’aune des évolutions sociétales (politiques et économiques) et sociales (culturelles et psychologiques).

LA POLITIQUE CRIMINELLE EN MATIÈRE SEXUELLE DE NOS JOURS EN FRANCE


Aujourd’hui, la répression des violences sexuelles trouve toute légitimité dans la légalité. Ainsi, dans le nouveau code pénal, entré en vigueur le 1er mars 1994, à la section III du chapitre II (« des atteintes à l’intégrité physique ou psychique de la personne ») du livre II (« des crimes et délits contre les personnes »), intitulé « des agressions sexuelles », sont clairement définies cinq infractions à caractère sexuel :

• Harcèlement sexuel : (Art. 222-33) est le fait d’imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuellequi soit portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante.

• Exhibition sexuelle : (Art. 222-32) est imposée à la vue d’autrui dans un lieu accessible au regard du public.

• Images à caractère pédopornographique : (Art. 227-23) le fait, en vue de sa diffusion, de fixer, d’enregistrer ou de transmettre l’image ou la représentation d’un mineur lorsqu’elle présente un
caractère pornographique.

• Agression sexuelle (autre que le viol) : (Art. 222-22) est commise avec violence, contrainte, menace ou surprise.

• Viol : (Art. 222-23) tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la
personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol. La loi votée en 2011 sur l’inceste « commis contre un mineur par une personne titulaire sur celui-ci de l’autorité parentale – dont on pourra prononcer le retrait total ou partiel », a été abrogée par le Conseil constitutionnel
l’année suivante. L’inceste retrouvant sa place de circonstance aggravante à un délit ou crime sexuel. La prévention quant à elle trouve sa raison d’être à travers la protection de la société, des individus qui la composent, notamment ceux qui sont victimes(directes et collatérales), mais également à travers la thérapeutique de leurs auteurs pour casser le cercle vicieux de la violence. Deux regards s’imposent alors, celui de la macroanalyse où l’infracteur est au coeur d’une société d’individus dont fera partie sa victime, et celui de la microanalyse où l’infracteur est l’individu d’une société dans laquelle il choisira sa victime. Société et individus (auteurs/victimes compris) auxquels nous devons nécessairement corréler le type d’infraction, l’acte commis. Nous sommes au coeur d’un triptyque autour duquel la prévention (primaire et secondaire) doit jouer un rôle différent selon l’axe qu’elle entreprend.

LES AUTEURS DE VIOLENCES SEXUELLES (AVS)

Ici, nous dirigerons notre regard sur les AVS pour lesquels le côté préventif de la Justice prévoit des obligations (dans le cadre d’un sursis avec mise à l’épreuve ou dans celui d’un aménagement de peine tel que le placement sous surveillance électronique, le placement extérieur ou la semiliberté), voire des injonctions de soins (dans le cadre d’un SSJ ou d’une mesure de sûreté).

SUSCITER L’ALLIANCE THÉRAPEUTIQUE CHEZ LES AVS

Se pointe alors la première difficulté que rencontrent les professionnels de la prise en charge thérapeutique de ces infracteurs qui deviendront pour l’heure, des patients. En effet, ces derniers sont pénalement ordonnés de venir se faire soigner. Quelques rareshommes viennent après avoir vu une émission de télévision sur la pédophilie, par exemple, confondant souvent fantasmes et réalité, d’autres viennent parce qu’ils sont effectivement passés à l’acte, leur affaire n’étant pas judiciarisée, voyant certainement dans cette démarche une pré-protection quant à la possible judiciarisation future (si un enfant est en danger, nous inciterons les autorités compétentes
à engager cette procédure) ; mais la plupart arrivent sans la moindre volonté, aussi alambiquée fut-elle, de se faire soigner.

De nombreux psychologues y voient souvent une problématique de taille : comment soigner
une personne qui ne le demande pas, n’en a pas la volonté s’interrogent les psychanalystes freudiens, par exemple ? Est-ce à dire que nous allons volontairement chez le dentiste sans être dans l’obligation de se soigner ? Alors qu’une « bonne éducation » nous permet d’être vigilant, autrement dit de prendre rendez-vous chez ledit dentiste de façon régulière afin de prévenir plutôt que de guérir, ou d’entreprendre une psychothérapie quand on sent son psychisme vacillant avant qu’il ne défaille réellement, une éducation carencée telle que celle que l’on retrouve chez la plupart des AVSgénère des comportements inappropriés fussent-ils actifs (comme leur passage à l’acte) ou passifs (nonvolonté de prendre les devants pour se faire soigner).

L’obligation de soins paraît de facto parfaitement cohérente dans cet état d’esprit carencé (de la même manière qu’elle pourrait l’être auprès de victimes, in fine carencées après coup). L’alliance thérapeutique qui se fait naturellement avec les patients à la structure névrotique « classique », devra simplement ici être enclenchée – ce qui paraît relever des compétences du psychologue (pour lequel il est moins laborieux de penser qu’un tel procédé a généralement cours dans la prise en charge nécessairement pointilleuse de bien des adolescents); il conviendra en effet d’inciter ces patients sans demande à devenir actifs dans la psychothérapie.

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