Psychopathologie, alimentation et sexualité

Par Martin Desseilles - Professeur de psychologie - et Philippe Kempeneers - Psychologue clinicien, sexologue.

L’alimentation et la sexualité entretiennent des liens de réciprocité principalement indirects tant dans les premiers stades de développement psychosexuels de l’individu que dans des mécanismes physiologiques ou physiopathologiques. Dans  cet article, nous passerons en revue ces interrelations en essayant d’y apporter un éclairage nuancé et clinique.

LES REPRÉSENTATIONS DE LA SEXUALITÉ AU COEUR DE L’ALIMENTATION

Lorsqu’il vient au monde, le « petit d’homme » tète sa mère pour s’alimenter. Outre le besoin physiologique d’alimentation à satisfaire, un autre besoin, affectif cette fois, va progressivement naître et se manifester très concrètement par l’augmentation du temps des tétées, bien au-delà de ce qui est nécessaire pour s’alimenter.

Ce comportement de plus grande oralité se poursuit durant la première année de vie et constitue, pour la perspective freudienne, le stade oral de développement psychosexuel de l’individu. Il correspond à une manière de découvrir le monde environnant, à une mise en contact de l’environnement par le tube digestif, la bouche en représentant une extrémité. Ainsi, dès que nous naissons, il nous faut intriquer différents aspects des pulsions, d’abord avaler, puis téter et ensuite mordre. Cette intrication, que reconnaissent bien les mères qui allaitent, nécessite un certain discernement de l’enfant quant à l’objet qu’il choisit de téter ou de mordre.

Pour Abraham (1924) la morsure et ses déclinaisons font partie de ce qu’il nomme le « second stade oral ». Ce stade annonce la dévoration et la disparition de l’objet externe, nécessaire à son internalisation dans un second temps, en vue d’un développement psychique équilibré. Ainsi, à un certain stade, pour le « petit d’homme », ce qui est porté à la bouche l’est pour être mangé et l’acte de s’embrasser sera pris pour une intention de dévorer s’il ne s’accompagne pas d’explications langagières de l’acte affectif.


Rapidement, les représentations du sexe de l’homme et de la femme donneront lieu à des fantasmes qui ne seront adéquatement gérés que lorsqu’une saine et progressive confrontation à la réalité aura lieu. Reconnaissant les représentations primitives du sexe féminin et masculin,
l’enfant généralisera rapidement leurs schématisations dans les choses et objets naturels ou artificiels. Ainsi, l’alimentation n’échappe pas à cette représentation signifiante de la sexualité. En témoignent par exemple les expressions populaires (« brouter le minou », « s’en taper une bonne
tranche », etc.) qui soulignent avec une certaine « saveur » la polysémie du signifiant, image ou mot. Le corps et le sexe peuvent ainsi être pris comme aliments au niveau langagier; par exemple, la prune, les miches, les pastèques, etc. Inversement, les aliments peuvent être pris comme des sexes ; par exemple la banane, le saucisson, les fruits de la passion, etc.

Notons qu’à l’âge adulte, lors de régressions – conscientes ou pas –, les pulsions orales peuvent venir satisfaire un besoin alimentaire et affectif, comme à l’époque des premiers mois du nourrisson. C’est le cas notamment lors des préliminairesérotiques, mais aussi, d’un point de vue pathologique lors d’une décompensation psychotique, tel que cela a été proposé par Melanie Klein (1930), laquelle cherchait à expliquer les psychoses par des fixations orales.

DES LIENS DE RÉCIPROCITÉ ENTRE ALIMENTATION ET SEXUALITÉ

L’alimentation et la sexualité entretiennent des liens de réciprocité à différents niveaux. Classiquement on les modélisera selon l’impact direct ou indirect et le type régulation qu’elles exercent l’une sur l’autre. Nous utiliserons dans cet article le terme « alimentation» pour désigner toute ingestion de substances solides ou liquides, certaines éventuellement à doses considérées comme pathologiques, comme c’est par exemple le cas dans l’alcoolisme.

Envisagons tout d’abord les liens allant de l’alimentation vers la sexualité.

• Premièrement, la prise d’aliments peut « augmenter » la sexualité. Il s’agit du champ des aphrodisiaques, c’est-à-dire des substances ingérées qui vont augmenter le désir, les capacités sexuelles ou, à tout le moins, la perception que l’on en a, notamment du fait de représentations
liées à une certaine forme de puissance sexuelle. Ainsi, certains aliments supposés agir sur le volume testiculaire, sur le taux de testostérone ou sur la quantité et la qualité du sperme sont fréquemment associés, dans l’imaginaire populaire, à une action dite aphrodisiaque. Cependant, aucune de ces substances n’a d’effet direct (réel) sur la puissance sexuelle des individus car ce
n’est ni la qualité du sperme qui détermine la qualité d’un orgasme ni la quantité de testostérone qui détermine la libido individuelle (Travisonet al., 2006).


Quant aux substances pro-érectives, comme le sildenafil, le tadalafil ou le vardénafil, elles n’ont aucun effet direct sur le désir. Elles ne font qu’améliorer la réactivité érectile en cas de stimulation sexuelle. Toutefois, en engendrant un regain de confiance en soi, leur absorption peut avoir un impact positif indirect sur la libido. Notons pour la petite histoire que certains restaurants ont proposé de mélanger Viagra et aliments, estompant de cette manière la frontière virtuelle entre produits pharmaceutiques et aliments aphrodisiaques.

• Deuxièmement, la prise de substances peut « diminuer » la sexualité. Il s’agit du champ des inhibiteurs sexuels, agissant tantôt sur le désir, tantôt sur la rigidité des érections, leur durée, tantôt sur la latence des orgasmes, tantôt encore sur l’ensemble de ces paramètres. Ces substances peuvent être des médicaments dont l’effet sexo-inhibiteur est secondaire à une indication d’une autre nature en médecine allopathique. C’est le cas par exempledes inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine. La « diminution» de la sexualité qui leur est souvent associée peut s’avérer tout à fait désirable lorsqu’elle s’adresse à une population qui présente des traits d’hypersexualité, en particulier – mais pas seulement – lorsque cette hypersexualité s’exprime par une rapidité excessive de l’éjaculation qui empêche l’homme de soutenir des coïts d’une durée qui lui soit agréable et désirée.

Ainsi, chez les personnes souffrant d’éjaculation précoce, un traitement médicamenteux peut se révéler une option séduisante, surtout lorsque des alternatives sexothérapeutiques n’ont pas donné de résultats satisfaisants (Kempeneers et al., sous presse). Si cet effet sexo-inhibiteur secondaire peut s’avérer une indication primaire dans le cas spécifique de l’éjaculation précoce, il faut toutefois noter qu’il n’est habituellement pas souhaité par la majorité de la population utilisatrice de ces molécules. Une diminution de performances sexuelles peut par exemple n’être guère appréciée lorsqu’on les utilise principalement pour leur effet antidépresseur. Tout en améliorant la libido éventuellement moribonde de la personne déprimée, le traitement peut aussi ne pas lui permettre de recouvrer les avantages de son amélioration symptomatique.

Dans le cas des médicaments, une notice décrira leur impact potentiel sur la sexualité. Observons toutefois que les perturbations du désir sexuel peuvent aussi amplement dépendred’une suggestion, à telle enseigne que cet effet secondaire pourrait très bien apparaître de manière non spécifique sur de nombreuses notices médicamenteuses, au même titre que les céphalées ou la fatigue.

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