Penser l’érotique du soin. Christian Gallopin

De la pratique au témoignage : des soignants pris dans l’effroi de la fascination

Par Christian Gallopin, Médecin et Philosophe au Service de Soins Palliatifs et Centre d’Etude et de Traitement de la Douleur du Centre hospitalier de Troyes

Revue Sexualités Humaines, n°20

« Les hommes et les femmes nus ne se rencontrent pratiquement jamais dans la vie habituelle – sauf en quelques situations remarquables liées à l’amour, à la maladie, à la solitude, à la folie, à la mort – et cette énumération suffit à donner toute sa force au concept du corps nu. »

Jean Rustin

La possibilité d’une érotique du soin
Admettre la possibilité d’une érotique du soin reste, à l’heure actuelle, une sorte de geste héroïque. Cette érotique, inapparente a priori, pourtant fondamentale et pourtant oubliée, si questionnante et néanmoins totalement impensée, si présente, constante et, malgré cela, si continûment absente des discours des soignants, mériterait tout un ouvrage tant son pays est d’importance. Au moins peut-on ici, peut-être, en explorer quelques pistes ou bien plutôt quelques chemins creux qui puissent nous conduire, ne serait-ce que partiellement, à sa découverte.
Si l’homme – ou la femme – nu, gisant, sur son drap blanc, propose sa défaite en termes obscènes, c’est bien qu’aucune érotique – pourtant toujours déjà à l’œuvre – à son endroit n’est pensable, ni pour le soigné, ni pour le soignant. Ou bien, au contraire, cette érotique est tellement crue, si triviale, qu’elle en devient par contraste, et à nouveau, obscène.
 
Scènes de la vie soignante
Une infirmière qui fut, il y a trente-cinq ans, jeune élève aide-soignante, se souvenant de ses formes alors avantageuses, raconte : « J’étais toute jeunette et inexpérimentée. J’apprenais à réaliser mes premières toilettes aux malades, à la remorque d’une vieille "briscarde" rompue aux travaux de nettoyage à destination des corps allongés, des corps contraints, livrés à ses mains comme la brique et le ciment le sont à celles, calleuses elles aussi, du maçon. Il s’agissait cette fois d’un corps, jeune lui aussi, mais d’un tout autre sexe. L’homme était empêché des deux bras et des jambes, traumatisés et plâtrés comme il se doit. A l’instant où je me penchais sur ce garçon emprisonné pour m’apprêter à, ce que pudiquement on nomme, faire la toilette intime, le membre à peine effleuré – le seul incontinent – désigna sans aucune ambiguïté l’objet d’un intérêt viril à mon endroit, et se dressa tel qu’il me parut un menhir (alors que ses proportions réelles n’excédaient probablement pas les normes habituelles). La surprenante apparition me transit d’effroi et je me retrouvai dans un cri et à l’instant, comme jetée dans le couloir, auprès de ma tutrice, sans même avoir eu conscience de quitter la chambre, son occupant et son occupation… Ma frayeur la fit rire comme une baleine.
Elle attrapa, sans mot dire, un flacon sur un chariot.
- Attends, tu vas voir, il va vite se calmer !
Et, entrant dans la chambre sans ambages ni aucune autre formule de politesse, elle courut jusqu’à l’homme, aussi rouge et meurtri de confusion que je l’étais d’épouvante, et versa copieusement, toujours sans un mot, sur le sexe déjà bien moins vaillant ce que je sus plus tard être de l’éther. L’homme poussa un cri de douleur, et à son tour de terreur, et regarda en pleurant couler le liquide glacé et brûlant sur son gland maintenant devenu inexistant ; crucifié, les bras et les jambes entravés dans ses plâtres comme un prisonnier tenu à ses fers prend les coups sans réplique, hébété, comme un chien ithyphallique à sa chaîne accuse châtiments et seaux d’eau en couinant. Voilà le récit cruel d’une de mes toutes premières toilettes ; tableau dont la teneur érotique m’insupporta, et dont la teneur érotique fut réprimée et éradiquée dans l’instant par la matonne de service. Quel souvenir peut bien en avoir gardé ce jeune homme blessé et une seconde fois blessé par nous ? Je n’en ai jamais rien oublié. J’avais dix-huit ans. »

Une autre fois, un médecin presque parvenu à l’âge de la retraite avec qui j’aborde ce sujet me rapporte qu’alors juvénile interne, quelque trente années plus tôt, il se préparait à sonder la vessie d’un jeune homme à la demande de son patron quand, à peine avait-il saisi entre ses doigts le pénis dont il devait investir l’œil cyclopéen, ce dernier fut pris d’une rapide turgescence et il se retrouva illico presto, et sans voix, avec le priapique objet dans la main. « Je ne sais pas pourquoi, j’en tremble encore, je me suis enfui. Tu te rends compte ? Je me suis enfui. Terrorisé, laissant là l’homme et son éréthisme, et moi courant dans les couloirs, tout entier à mon effroi. Je ne pus retourner dans la chambre. Je crois n’en avoir jamais parlé à quiconque depuis… »
 
Le soignant dans l’œil du fascinus
Ces scènes, et bien d’autres de la même teneur, je les ai récoltées, après quelques apprivoisements, auprès de nombreux soignants. Ils les ont gardées, gravées à leur envers, dans leurs têtes et dans leurs corps comme des cicatrices à jamais et perpétuellement ré-ouvertes. La violence crue, sauvage, de ces scènes les a profondément et certainement pour toujours plongés, comme à l’origine, dans un état de fascination, de sidération. Cette même sidération qui poussa Jacques Lacan à acheter « L’Origine du monde » en 1955, le tableau obscène de Gustave Courbet, et à le pendre au mur mais caché sous le voile d’une autre toile, réinterprétation surréaliste de « L’Origine » par le peintre et beau-frère André Masson. Lacan sidéré. Des soignants fascinés – et en même temps refoulant au tréfonds de leur mémoire, quand ce n’est pas plus loin encore – par cet obsédant, cet impossible spectacle, expression de leur désarroi face à la scène inaugurale.
 
Pascal Quignard nous aide à nous souvenir que la fascination provient, à l’origine, du fascinus, terme latin désignant le sexe masculin en érection. Le sexe dressé de l’homme est le fascinus. Mais cette fascination n’est pas seulement un objet d’essence érotique, elle jette en même temps l’individu dans sa propre mort. Dans son « être-vers-la-mort », pour reprendre ici une  expression heideggérienne. Jeté dans son être-vers-la-mort à travers l’angoisse dont le surgissement n’advient que dans le pas de la mort. L’angoisse existentielle, première et fondamentale, et non pas l’angoisse comme figure de ritournelle « pseudo-psy » et banalement brandie à chaque coin de rue de l’inauthenticité quotidienne. L’angoisse n’est pas un fait psychologique, l’angoisse est un en deçà de la psychologie. L’angoisse, c’est « Le Cri » d’Edvard Munch. L’angoisse n’est pas une construction, elle ne naît ni du psychisme au sens freudien, ni d’un quelconque arrangement social ou politique. Elle est le cri, tout à la fois inaugural et final de l’homme. Elle est sa trace ontologique contemplative, première et dernière trace de son apparition et de son eschatologie, de son jour et de sa nuit. « Qu’est-ce que l’angoisse ? Etre angoissé c’est demeurer cloué dans l’impossible fuite et dans l’impossible contact. L’angoisse signifie dans ce sens contempler au point de mourir. Je puis même affirmer : une contemplation qui se déroule sans angoisse n’est pas une contemplation. »
 
C’est bien ce qui donne à la scène du soin intime ses dimensions tout à la fois archaïques, primordiales et inquiétantes. Le fascinus saisit en même temps le sexe et la mort, saisit en même temps le sexe et l’effroi – toujours effroi de la mort. Il nous jette dans notre scène originelle : celle de notre conception. « Nous transportons avec nous le trouble de notre conception. Il n’est point d’image qui nous choque qu’elle ne nous rappelle les gestes qui nous firent. » La fascination, c’est ce qui oblige à regarder sans pourtant pouvoir regarder. Le regard alors ne peut être qu’un regard de côté, à travers le voile, depuis l’ombre de la tenture. Pascal Quignard souligne l’écart entre les représentations qui jaillissent des sexes féminin et masculin. Entre sidération et fascination. « Les Gorgones sont toujours représentées de face, comme le sexe féminin. Ce sont les sidérants. Les Silènes sont toujours représentés de profil, comme le sexe masculin. Ce sont les fascinants. » Fuir à tout prix la vue de, au risque de s’y perdre. Au risque de la pétrification. Au risque mortel de la fossilisation. Nous sommes tous, quelque part, et en puissance, des fossiles d’éros. L’écart entre sidération et fascination est l’écart entre féminin et masculin. C’est, dans la Rome antique, la distance fondamentale entre passif et actif. Entre subir et agir. Si le fascinant et le sidérant sont tous deux effrayants, le sexe féminin est le sidérant, celui qui empêche le mouvement. Etre sidéré, c’est poser son regard sur Méduse. Alors que le fascinus qui gicle et se dresse provoque le mouvement. Si la réponse naturelle face au sidérant est la pétrification, face au fascinant, elle est la fuite. La fuite, le regard pris. Orphée s’enfuyant des Enfers, le regard pris dans celui d’Eurydice. C’est la fuite que nous content ces soignants pris dans l’effroi de la fascination.

S’il se fait prendre à regarder « à cru », dans la nudité de la lumière dévoilée, le regard est saisi dans son angoisse fondamentale, celle de sa conception qui est aussi celle de sa mort, les deux moments existentiels où l’individu est là sans y être. A sa conception, il est déjà là sans y être encore. A l’instant de sa mort, il est encore là mais n’y est déjà plus. C’est peut-être cela d’ailleurs qui pourrait définir la mort d’une manière minimale : être sans être. C’est le collapsus existentiel. Du fond de l’antique île de Cos, le Corpus hippocratique reprend cet apparent oxymore pour en faire un adage autour de la liaison/dé-liaison, principe cosmologique de l’humanité : « Naître et mourir, ne sont que des modes différens, de la même chose. Ainsi la naissance et la mort sont, au fond, toujours la même chose : mélange et séparation sont même chose. »
 
Sans parole, précipités entre le rire et l’angoisse
Nous venons d’une mort qui nous enfanta pour aller vers une mort qui nous défuntera, en passant par de plus ou moins nombreuses morts sexuelles – mais la mort est toujours sexuelle –, nos jouissances, qui ne sont que des défaillances au monde passagères. Toutes ces morts sont tendues entre le rire et l’angoisse et suspendues à la fascination. Et tout cela sans mot dire. Il n’y a pas de place pour le langage dans la fascination. Le voyeur qui ne peut cependant voir est bouche bée, dans l’instant d’une présence dont l’authenticité ne fait alors aucun doute. Parce qu’il regarde sans pouvoir regarder, il est dans cet entre-deux de l’authenticité de l’être.
Dans ce qui fut son origine, peut-être bien avant même que sapiens ne soit sapiens. « L’éros est une plaque archaïque, préhumaine, totalement bestiale, qui aborde le continent émergé du langage humain acquis et de la vie psychique volontaire sous les deux formes de l’angoisse et du rire. »
 
Le soin vers l’autre participe de ce perpétuel jeu de voilement-dévoilement qui mène aux frontières du précipice des origines. Il met en scène, chaque fois renouvelée, l’instant de notre conception, dans ce qu’il eut de plus charnel et l’instant de conception de l’autre, dans ce qu’il eut de plus charnel. C’est la scène du brasier charnel des origines. « L’angoisse et le rire, ce sont les cendres épaisses qui retombent lentement de ce volcan. » Chaque soin est chaque fois au bord du précipice. Chaque fois près de se précipiter… Dans le sexe ou la mort. Dans le sexe et la mort. Dans ce même précipice, du sexe et de la mort. Nous trouvons chez Georges Bataille le même conflit originel : « J’étais en quelque manière étranglé, mais mon étranglement grandissait mon plaisir.


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