La nouvelle ménopause. Marie-Hélène Colson

Au-delà du destin biologique


Quatre femmes sur dix en France, comme dans les autres pays industrialisés, ont plus de cinquante ans. Elles sont donc près de 13 millions à être ménopausées ou sur le point de l’être. Pour la plupart de ces femmes, l’espérance de vie est encore de plus de trente ans. La sexualité, autrefois marginale et cachée après la ménopause, devient aujourd’hui un paramètre de vie comme les autres, voire une revendication qui doit nous faire poser un regard attentif sur cet âge de vie en pleine actualisation de ses repères.

REGARDS SUR LA MÉNOPAUSE

La plupart des civilisations ont longtemps privilégié une image de la féminité principalement centrée sur la fécondité et la reproduction. La sexualité aussi a toujours été partout prohibée en dehors de strictes limites physiologiques, de la puberté au retrait hormonal pour les femmes. Si, en Occident, les attributs liés à la jeunesse, à la beauté ou à la minceur sont fortement valorisés, et seuls capables d’inspirer la séduction, les représentations qui s’attachent à la ménopause varient de manière importante d’une culture à l’autre.

Pour nombre de sociétés traditionnelles, en Afrique et en Amérique latine, l’âge de la ménopause est celui de la sagesse. Les vieilles femmes, débarrassées de la tentation de la séduction et de celle de la sexualité, y jouent un rôle clé dans l’éducation des jeunes femmes, mais aussi au sein de la société des hommes. En Inde, comme dans la plupart des pays d’Afrique, les femmes ménopausées n’étant plus soumises aux contraintes du flux menstruel impur, peuvent librement rejoindre les hommes dans les assemblées et y tenir à parité un rôle décisionneljusque-là interdit. Le terme de ménopause n’existe pas dans la majorité des langues et dialectes asiatiques, les femmes âgées y gagnant un statut implicite spécifique de sagesse particulièrement valorisé, ne nécessitant pas de définition particulière. L’Occident chrétien a, de son côté, plutôt cultivé le côté sombre de la ménopause, la réduisant à ses aspects de perte et de renoncement : perte de la fécondité, de la beauté et de la sexualité. Les vieilles femmes d’antan s’habillent de noir, s’effacent devant leurs filles et leurs belles-filles fécondes, et s’isolent de la vie sociale au lieu d’y prendre une part prépondérante.

Depuis Albert le Grand, et son grimoire au XIIe siècle sur « Les Secrets des femmes », on les considère comme dangereuses pour elles-mêmes et pour les autres, surtout les enfants, car leur sang ne s’écoule plus et son devenir laisse libre cours à l’imagination sur le thème de l’empoisonnement de l’intérieur]. C’est ce sang accumulé et ne se renouvelant pas périodiquement
qui semble responsable pendant longtemps de l’ensemble des troubles liés à cet âge, mélancolie, bouffées de chaleur, prise de poids...

Ce regard sur la ménopause aura la vie longue, entretenu par le corps médical, qui lie le destin des femmes à celui de leurs hormones, et assimile la ménopause à une maladie. Il est repris par la plupart des psychanalystes, et même Helene Deutsch,dont les travaux nourriront pourtant nombre de féministes dont Simone de Beauvoir, n’y échappe pas. Pour elle, la ménopause est une perte symbolique majeure qui ne permet aucune élaboration ni compensation.

DESTIN BIOLOGIQUE ET SEXUALITÉ FÉMININE


Le terme ménopause est utilisé pour la première fois en 1821 par un médecin français, Charles Pierre Louis de Gardanne, dans un livre au titre prometteur : « De la ménopause ou de l’âge critique des femmes ». Il décrit sous ce terme, destiné à remplacer celui de « retour d’âge », moins médical, les inconforts qui s’installent avec le retrait hormonal. Les bouffées de chaleur sont les symptômes les plus incriminés, avec les prises de poids, l’irritabilité ou les troubles de l’humeur. Bizarrement la symptomatologie classiquement corrélée à la ménopause semble finalement assez peu reproductible, et suivant les cultures, les pays et les origines ethniques, la ménopause pourrait aller de l’absence totale de symptomatologie à un inconfort majeur. Les sociétés qui valorisent le statut et l’image de la ménopause sont aussi celles dans lesquelles elle s’avère assez peu symptomatique. 80 % des Américaines en souffrent, mais seulement 20 % des Japonaises. Une certaine vulnérabilité psychologique, ou encore des facteurs somatiques comme l’obésité, ou bien encore le maintien d’une activité physique semblent pouvoir tout autant moduler l’incidence de la symptomatologie à la hausse comme à la baisse.

Dès lors, la légitimité d’un supposé destin biologique inhérent à la qualité de femme semble posée dans ce domaine comme dans les autres, ainsi que le suggérait Simone de Beauvoir. Et les femmes d’aujourd’hui semblent bien faire la démonstration qu’en matière de sexualité aussi, il est possible d’échapper à un destin qui limite leur âge de femme à celui de la procréation.


MÉNOPAUSE ET CRISE DE VIE

C’est au sociologue canadien Elliott Jaques que l’on doit l’idée de la crise de milieu de vie, dans la droite ligne des réflexions d’Erikson à la même époque]. Il définit ainsi en 1965 la première rencontre consciente et réfléchie de l’individu avec la mort, la période de déclin, contemporaine des années du milieu de vie, et qui, autour de la cinquantaine, accompagne la prise de conscience du vieillissement : « L’individu a fini de grandir et il a commencé à vieillir. »


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