Les compétences émotionnelles pour faire face aux tensions du couple

Revue Sexualités Humaines n°21

Par ILIOS KOTSOU - Auteur et conférencier, chercheur et doctorant à l'Université Libre de Bruxelles.

Les êtres humains sont des animaux sociaux, autrement dit des êtres de relation. Leurs besoins relationnels, de partage, d’échange, de connexion sont parmi les besoins les plus fondamentaux, considérés comme étant essentiels à leur bien-être et leur épanouissement (Maslow, s. d.). Nous avons besoin de prendre soin et d’être l’objet d’attention, d’avoir le sentiment d’être liés tant à d’autres individus qu’à un groupe. Parmi les différentes formes de lien social, les relations de couples sont, pour beaucoup d’entre nous, une des plus importantes. Elles contribuent en effet au bien-être et au sentiment que notre vie ait du sens (Deci & Ryan, 2000). Mais vivre une relation de couple n’est néanmoins pas une chose aisée. En témoigne le nombre de divorces dans nos pays : un divorce pour deux mariages approximativement, et combien de relations qui se terminent de manière précoce. Bien que dans ces cas l’issue soit bien souvent définitive, la rupture n’est en fait souvent qu’un moyen d’essayer d’en finir avec les tensions et difficultés qui, invariablement, surgissent au cours d’une vie à deux.

Dans cet article, nous allons nous intéresser aux conflits et leur impact sur les relations de couple. Puis nous verrons comment notre manière de gérer nos émotions peut être une ressource pour faire face à ces tensions, nourrir l’intimité et retrouver la satisfaction de vivre à deux.

LES FACTEURS DE SUCCÈS D'UNE RELATION


La recherche scientifique s’intéresse depuis longtemps à ce qui est à même de prédire le succès d’une relation de couple (Levenson, Carstensen & Gottman, 1993). Différentes équipes de chercheurs ont constaté que certaines caractéristiques permettaient de définir,avec une certaine précision, les probabilités d’insatisfaction et de séparation (K. M. Lindahl, Clements & Markman, 1997) d’un couple. Les aspects positifs du début d’une relation comme le niveau d’intimité, de satisfaction ou d’engagement ne semblent pas, paradoxalement, des prédicteurs valables. Ce qui est somme toute assez logique : la majorité des couples sont non seulement satisfaits de leur relation au début mais également optimistes par rapport à son devenir. La dégradation de la relation étant due à l’effet cumulé de nombreuses petites difficultés dans le temps, les tourtereaux ne peuvent que difficilement imaginer que cela pourrait leur arriver. De plus, il apparaît que nous nous projetons dans le passé et dans le futur avec nos émotions du présent. Dès lors, lorsque notre relation est sereine, nous aurons plutôt tendance
à ne pas imaginer qu’il pourrait en être autrement. Il en va de même lorsque nous vivons des émotions difficiles : nous réinterprétons alors toute notre histoire et la remettons en question à la lumière de la crise du moment.

Georges et Christine se sont rencontrés il y a deux ans. Ils ont très vite emménagé ensemble et construit des projets communs qui les impliquaient à très long terme. A côté de leurs point communs, leurs personnalités sont très différentes:
Georges est obsédé par le rangement et l’ordre, alors que Christine est plutôt du genre bohème. Au début, ces différences les séduisaient et les faisaient gentiment rire. Deux ans après, ils sont proches de la séparation. Très insatisfaits l’un de l’autre, ils sont continuellement en conflit, ne se supportent plus et se reprochent mutuellement un manque de respect, tout en se demandant ce qui a bien pu les attirer chez l’autre.

L’IMPORTANCE DES ÉMOTIONS


Il semble en fait que la manière de gérer nos situations de conflits, et plus généralement les tensions, soit le prédicteur le plus fiable de succès d’une relation de couple (K. Lindahl, Clements & Markman, 1998). La manière de réguler les émotions négatives qui surgiront à propos du conjoint ou du couple (déplaisir, colère, frustration, jalousie) est alors vu comme un élément central de la relation (Clements, Cordova, Markman & Laurenceau, 1997). Nos émotions figurent au coeur de l’intimité et des processus qui peuvent la mettre à mal. C’est tout d’abord grâce aux émotions que nous sommes en mesure de communiquer et de réellement partager avec l’autre. Les émotions sont centrales dans les processus d’échange et d’empathie. Mais elles sont aussi très impliquées dans les états de stress, les incompréhensions, conflits et tensions. La manière dont nous allons les gérer est donc un paramètre
important de la relation. Mal gérées, elles risquent de participer à la détérioration de la relation alors que lorsqu’elles sont apprivoisées, elles deviennent au contraire des éléments à même de l’enrichir. Notre réactivité émotionnelle, si elle n’est pas maîtrisée, favorise des comportements qui entretiennent les conflits : par exemple, les réactions agressives qui participent à l’escalade ou les réactions de fuite qui mènent au désengagement relationnel, autre élément particulièrement nocif au lien de couple.

Georges reproche à Christine de ne pas être ordonnée et de ne pas le respecter, de ne jamais faire attention aux autres et d’être toujours en retard. Christine lui répond qu’il est vraiment manipulateur et agressif, et que c’est impossible de discuter avec lui. Sur ce, Georges rétorque que ce n’est pas la peine de discuter et s’en va (ce qu’il fait habituellement quand le conflit s’envenime), ce qui a le don d’exaspérer Christine qui essaye de le retenir et, voulant une réaction de sa part, le provoque en fait chaque fois un peu plus.

LES COMPÉTENCES ÉMOTIONNELLES


Des différences individuelles importantes existent entre individus dans la manière de gérer les émotions.Alors que certains sont capables d’identifier et de verbaliser assez clairement leurs sentiments, d’autres ne peuvent prendre conscience de leurs émotions et de celles des autres qu’avec beaucoup de difficulté. Les compétences qui nous permettent de prendre conscience et d’observer nos émotions et celles des autres, de les comprendre, de les exprimer et d’agir de manière flexible et adaptée par rapport à la situation ont été qualifiées « d’intelligence émotionnelle» ou de « compétences « émotionnelles» (Mikolajczak, Quoidbach, Kotsou & Nelis, 2009). Les recherches scientifiques montrent que ces compétences émotionnelles sont liées tant à notre santé physique et mentale qu’à la qualité de nos relations. Une étude de Marc Brackett et de ses collègues de l’Université de Yale (Brackett, Warner & Bosco, 2005) a par exemple mis en lumière que les couples dans lesquels les compétences émotionnelles étaient élevées vivaient une qualité de relation bien meilleure que dans les couples où elles étaient peu développées. La bonne nouvelle, dans cette recherche, est qu’il suffisait qu’un seul des partenaires possède ces compétences pour influencer positivement la qualité de la relation. Evidemment, les couples où les deux partenaires possédaient de faibles compétences émotionnelles avaient les relations les moins positives, les moins profondes et avec le moins de soutien de l’autre.

Un niveau élevé de compétences émotionnelles favorise la possibilité que les couples parlent ouvertement de leurs difficultés, expriment leurs sentiments de manière positive et travaillent en direction d’une résolution de conflits mutuellement positive, alors qu’un manque de compétences
émotionnelles risque de mener plus vite aux exigences, au désengagement relationnel ou à l’évitement du conflit. L’étude a encore montré que les couples les plus satisfaits étaient ceux qui n’évitaient pas les discussions sur les problèmes relationnels, et qui percevaient leur conjoint comme ayant des compétences émotionnelles élevées (Smith, Heaven & Ciarrochi, 2008).

Heureusement, les compétences émotionnelles peuvent s’améliorer et ce quel que soit l’âge de l’individu (Kotsou, Nelis, Grégoire & Mikolajczak, 2011). Il est aujourd’hui démontré que tout au long de notre vie, nous pouvons cultiver cette capacité à mieux entrer en relation avec nos émotions pour, finalement, mieux vivre avec les autres. Voyons ensemble quelques compétences émotionnelles en illustrant comment elles s’appliquent aux tensions de couple.

Pour lire la suite et vous abonner