Balade de la sexologie au pays du genre

Revue Sexualités Humaines 21


Par Dominique Songeur - Formateur santé sexuelle. Soussac

Aujourd’hui, la question du genre s’invite à la table des débats de société. Si pour certains ce débat nous amène à nous questionner pour mieux accueillir notre humanité, pour d’autres, c’est une entreprise maligne de déstructuration de ses fondements mêmes. Les mots s’entrechoquent, la vaisselle vole, alors posons le couvert avant de devoir donner un coup de balai. Nous pourrions par exemple clarifier les principales notions qui différencient sexe et genre, sans vouloir être exhaustif, tant le sujet est large.

La démarche peut étonner : après tout, les usages courants du mot « sexe » (« sexe faible », « guerre des sexes ») ne gênent pas pour y inclure le corps, la psychologie, les organes génitaux, la division du travail et la place occupée dans la société. Le « sexe » rend déjà compte des inégalités entre homme et femme. Non, l’originalité du « genre » est de sortir le « social » de la causalité irréductible du substrat biologique. Le social en devient autonome.Simone de Beauvoir pensait que si le social et le biologique sont deux domaines distincts, alors l’idée que les inégalités de pouvoir entre hommes et femmes découlent des différences anatomiques ou de la capacité des femmes à enfanter perd de son évidence. C’est le psychanalyste Robert Stoller dans les années 1960 qui fait, le premier, la distinction terminologique entre « sexe » et « genre » dans son ouvrage sur la transsexualité.


SEXE/GENRE : UN PROBLÈME « D’OEUF ET DE POULE » REVISITÉ ?


La question du « genre » pose la différence entre genre et sexe. Le terme de sexe évoque la notion biologique du caractère mâle et femelle. Le sexe est donc défini à la conception. Il s’agit de l’identité sexuée permettant, avant 3 ans, à l’enfant de se dire d’emblée fille ou garçon. Le genre, lui, concerne la question de la masculinité et de la féminité, identité sexuelle, un système endogène que décrit Peter Blos, comme composé de comportements, d’attitudes, de symbolisations et de significations qui se développent avec la maturation sexuelle et la réorganisation psychique à l’adolescence. Elle va se construire par des phases d’élaboration que produira l’individu à partir de son propre sexe anatomique et des expériences contingentes de luimême comme homme ou femme.

Cela paraît simple, mais il y a débat sur les influences réciproques entre biologie et social dans le processus de socialisation. Certains facteurs biologiques auraient un rôle à jouer dans le développement du genre… et la socialisation n’est pas la seule responsable de l’expression des comportements des enfants, précise Eleanor Maccoby, psychologue américaine. Alors, primat de l’essentialisme biologique ou constructivisme social ? Mais qu’est-ce qui est construit, au juste ? Des droits inégaux entre hommes et femmes ? Le fait qu’on ne puisse pas être autre chose qu’homme ou femme, ou entre-deux, ou ni l’un ni l’autre ? Et que devient le sexe quand on en extrait le genre ?


DE LA VISION COSMIQUE À LA VISION NATURALISTE

Un travail intéressant (mais partiellement contesté) de l’historien Thomas Laqueur, nous montre que, dès l'Antiquité et jusqu’au XVIIIe siècle, c’est le modèle du sexe unique qui domine (Aristote, Galien de Pergame) sans être l’unique. Hommes et femmes sont rangés le long d’un axe métaphysique dont le sommet de perfection est occupé par l’homme. Au plan anatomique, les différences sont tenues pour négligeables : les organes sexuels de la femme sont simplement à l’intérieur du corps, un « moindre mâle ». Le genre est un fait immuable du cosmos et le sexe, une simple illustration, épiphénomène d'un ordre universel plus vaste. Ce modèle « unisexe » correspond à un monde public à très forte prédominance masculine : « L’homme est la mesure de toute chose et la femme n’existe pas en tant que catégorie ontologiquement distincte. »

Au XVIIIe siècle, tardivement donc, émerge la vision de la différence sexuelle. De par leur anatomie et leur physiologie, les deux sexes sont définis comme incommensurablement différents. Le genre désormais se fait sexe, comme le Verbe se fait chair. La différence n’est plus de degrés, mais d’espèces. Le vocabulaire de l’anatomie génitale se précise : les ovaires ne sont plus l’équivalent des testicules, l’utérus et la menstruation deviennent le propre de la femme. A une biologie d’ordre cosmique succède une biologie de l’incommensurabilité des corps. Elle portera engerme les prémisses de la vision psychanalytique de l’antagonisme phallus/utérus.

De par sa « nature anatomique », la femme est définie comme impassible, son corps peut ignorer le désir puisque non extérieur/visible. Selon Rousseau, cette réserve naturelle la rendrait incapable d’assumer ses responsabilités civiques. De même, la menstruation la rendrait inapte à la concentration régulière et quotidienne qu’exige la participation aux activités publiques. Les premières féministes du XIXe siècle s’appuyèrent, étonnamment, sur cette conception pour démontrer que, plus impassibles, moins tourmentées par la passion et l’égoïsme que les hommes, les femmes ont la force intérieure des souverains équitables et justes. Ici le discours « biologique » tend à légitimer les discours politiques opposés.

D’un côté, cette vision porte en germe de nouvelles formes de perception de soi et notamment la psychanalyse (l’opposition phallus/ utérus, la définition de la féminité en termes de manque, de creux, la « petite différence » fondant le grand différend). D’un autre, elle apporte une base, un fondement naturaliste à la théorie des sphères – le public et le privé – identifiées aux deux sexes, théorie par laquelle penseurs et politiques tentent d’organiser rationnellement la société du XIXe siècle. Cette naturalisation des femmes, rivées àleur corps, à leur fonction reproductrice maternelle et ménagère, et exclues de la citoyenneté politique au nom de cette identité même, confère une assise biologique au discours de l’unité sociale.

LE GENRE COMME RAPPORT SOCIAL


Depuis les années 1970, la vision du genre introduite par les féministes anglo-américaines voulait saisir une notion plus complexe. Leur objectif était de proposer le « genre » dans un sens de sexe socialement et culturellement construit dans un rapport de domination selon deux modalités. D’une part, le sexe biologique est considéré comme essentiel, inné, il va justifier la catégorisation double où « la nature féminine assujettie à sa fonction reproductive est refoulée par le fallo-centrisme ». D’autre part, un humanisme matérialiste où « la nature féminine est présentée comme une construction socioculturelle pour légitimer l’oppression des femmes ».

Le concept de « genre » va permettre aux féministes d’adosser la naturalisation des rapports sociaux à des revendications politiques. L’étude du « genre », selon elles, permet de révéler les mécanismes de reproduction des différences entre les sexes en tous lieux (école, travail, famille). Les féministes affirment que le genre n’est pas déterminé par le sexe car il appartient à la sphère du social donc du variable. Pour Christine Delphy, reconnaître la profonde différence entre le concept de nature associé au sexe et celui du social associé augenre était déjà un grand pas. Mais aujourd’hui la question va  au-delà. Entre genre et sexe, ne compare-t-on pas du social avec encore du social ?

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