Impuissances. Phases du couple et troubles sexuels

Par Frédéric Berben - Psychologue clinicien, hypnothérapeute, thérapeute familial, instructeur en méditation pleine conscience.


Tant d’impossibilités, de changements irréalisables sont allégués par les couples consultants ! Quels sont ces vécus d’impuissance ? Le thérapeute peut en identifier trois types qui correspondent à autant de phases de la vie du « couple impuissant », ils se traduisent par des symptômes sur le plan de la sexualité. Dans ces situations particulières, la thérapie brève et l’hypnose sont des outils précieux, particulièrement de nouvelles approches en hypnose instantanée de couple.


« Depuis seize ans que ça dure, je n’en peux plus. Il a l’emprise sur moi ! Il m’a fait faire des choses… que je ne voulais pas. Je n’arrivais pas à dire non. Maintenant, c’est fini, j’ai dit : stop ! Je devrais le quitter mais je n’y arrive pas.» (Claudine et Pascal)

« Je n’en pouvais plus de ses crises de colère et de son trouble bipolaire. Je l’ai quitté. Nous avons été séparés pendant un an. Il s’est bien soigné. Durant la séparation, j’ai eu une liaison avec un autre homme et la sexualité était vraiment épanouie. Et puis il avait trop de défauts, j’ai rompu. Jesuis revenue avec Guy il y a deux ans, je ne sais pas pourquoi. Après toutes ces années, je ne suis pas arrivée vraiment à me séparer de lui… et il avait changé. Le problème, c’est que je n’ai plus d’orgasmes comme avant depuis que nous sommes à nouveau ensemble. Il est devenu un peu vieux et mou… » (Jocelyne et Guy)

« Il buvait le samedi soir et devenait jaloux, il me faisait des crises impossibles. J’ai pris un appartement, ça a été horrible. Après six mois, je suis revenue à la maison. Je vois bien qu’il a changé, il partage les tâches domestiques, il est prévenant, il est patient mais je n’ai plus de désir sexuel, c’est comme éteint. » (Jean-Paul et Emilie)

 

IMPUISSANCE À S’ÉCHAPPER

De nombreux couples consultent lorsqu’un événement intervient tels une hospitalisation ou un début de thérapie individuelle. A cette occasion, un conjoint commence à se confier et se plaint d’une « emprise » de l’autre. La thérapie de couple débute alors comme un procès. Une litanie de reproches est énoncée, la défense se déploie, la symétrie des relations rigidifie tout dialogue et empêche les contacts. L’un réalise qu’il a été jusquelà dans l’incapacité de s’extraire d’une relation de dépendance, d’emprise, d’enfermement, d’humiliation. L’autre reconnaît des excès, cherche à changer sans y parvenir. Le pattern relationnel se répète, créant une souffrance chez chacun des conjoints. L’un comme l’autre se voit dans l’impossibilité de stopper une spirale souvent conflictuelle voire violente.

La sexualité est touchée immédiatement par un retrait total du conjoint qui développe une aversion sexuelle. Tout contact, des bisous du matin aux petits gestes d’apaisement et de tendresse sont dorénavant bannis du quotidien. L’autre oscille entre colère et neutralisation mais plus il s’oppose au blocage, plus il alimente le comportement vécu comme maltraitant. Il finit le plus souvent par s’adapter au symptôme de retrait. Les consultations de couple regorgent ainsi de situation où l’impuissance à stopper un pattern dysfonctionnel de distance depuis des années constitue la définition de la relation.

Sylvie et Jean-Louis sont mariés depuis vingt-deux ans. Ils consultent à l’initiative de Sylvie qui s’inquiète de n’avoir pas de vie sexuelle de couple depuis des années. Elle a eu plusieurs relations extra-conjugales, « pour le sexe », acceptées par son mari. Ils sont d’accord pour affirmer que leur première année de couple connut une sexualité épanouie. Ils avaient 25 ans lors de leur rencontre. Un an après le mariage, ils ont conçu leur premier enfant et dès ce moment « j’ai ressenti un problème de sexualité, dit Sylvie, tu t’es enfermé, l’affectif aussi s’est transformé. J’ai été surprise de choses sexuelles surprenantes pour un homme de ne pas aimer, comme les fellations. » Pour Jean-Louis, il n’y a pas de soucis. « Je n’ai pas la même appétence que toi pour le sexe. Pendant ces dernières années, on a été comme des frère et soeur et avec une fusion familiale. Mon seul problème, c’est que tu te plains de la sexualité et que je ne te sens pas heureuse avec moi. Tu veux revenir d’un coup à une situation du départ, tu es trop rapide. »

Monsieur explique qu’il aime ce qui est « borné » et qu’il a « peur de lâcher prise car peur de déprimer ». Il parle de la naissance de sa fille aînée comme d’un « sacrement ». Il dit « faire avec la distance » et si Sylvie ne s’en était pas plainte, il « n’aurait pas cherché à changer quoi que ce soit ». Sylvie s’écroule en pleurs durant la seconde séance. Elle dit : « Soit je vais trop vite, soit je tourne en rond, je ne veux pas me résigner mais rien ne change. » Elle a questionné la relation il y a quelques mois suite à l’apparition de tremblements essentiels et d’une suspicion de maladie de Parkinson. Avec son autonomie qui se réduit, elle craint la distance, ce qui amène à questionner l’équilibre du couple autour de l’asexualité.

Nous constatons l’impuissance à changer une définition de la relation rigide et enkystée. Chacun se questionne, voudrait évoluer vers autre chose mais rien ne bouge. L’impuissance à signer un nouveau contrat de vie affective amène un maintien de symptômes sexuels marqués par la baisse voire la disparition du désir sexuel (Jean-Louis), l’adaptation au symptôme sexuel de l’autre (Sylvie) et son transfert de désir à l’extérieur du couple.


IMPUISSANCE À SE SÉPARER


Des couples viennent en consultation alors qu’ils n’habitent plus ensemble. Parfois, ils envisagent de reprendre la vie commune, d’autres fois ils se sont à peine réinstallés ensemble. D’autres fois encore, ils sont séparés et hésitent à rompre totalement. C’est le fameux « break pour voir ». Ce qui frappe le plus le thérapeute dans cette phase de la vie conjugale, c’est le chaos qui règne à la fois chez chaque conjoint et au sein de la relation de couple. Le couple est en crise. Celle-ci peut se produire également suite à une thérapie individuelle ou bien à une relation extra-conjugale. Un
des membres du couple se trouvebrusquement en révolte, refuse de continuer la relation. Chacun connaît beaucoup de souffrance, que la position soit celle de la victime ou celle du briseur de ménage culpabilisé. Quelle que soit la situation, une impuissance à se séparer fige la situation. Le désir sexuel est toujours présent mais des symptômes se font jour liés à l’impossibilité de consommer la relation du fait du conflit relationnel et de la culpabilité liés aux actes commis. Les troubles de l’excitation sexuelle, troubles de l’érection, dyspareunies sont les symptômes les plus courants.


Yann et Elise sont un couple de trentenaire. Ils ont une petite fille âgée de 3 ans. Ils consultent car depuis un an, ils sont séparés. Elise est partie suite à une énième dispute, un soir, Yann alcoolisé
et vindicatif. Les disputes étaient fréquentes mais sans violences. Durant la dernière année, chaque conjoint s’étonne de continuer à se voir chaque jour, même en ayant des logements séparés. Ils mangent ensemble, dorment dans le même lit. Ils ont décidé de faire une thérapie car ils ne comprennent pas leur incapacité à se séparer. De plus, quelques tentatives sexuelles se sont soldées par une dyspareunie chez Elise et des troubles de l’érection chez Yann, tous symptômes nouveaux après des années de sexualité satisfaisante. Ils se sentent perdus, dépités, des affects et comportements dépressifs apparaissent et croissent. Ils se disent très attirés sexuellement l’un par l’autre mais Yann ne supporte pas l’attitude parfoisindépendante et distante d’Elise tandis que cette dernière est malheureuse les soirs où Yann peut rester chez lui et s’alcooliser. Elle s’en rend responsable et en même temps estime que ces actes ont précisément contribué à la séparation.

Nous notons une relation marquée par l’impuissance à se séparer ou à se réengager. Le lien est en plein marasme, changeant et en même temps répétitifs. Les ingrédients qui ont amené l’éloignement perdurent alors que chaque partenaire voudrait les changer. Ils contribuent à maintenir la définition chaotique et ambivalente de la relation. Chacun désire et doute en même temps. Il s’ensuit une situation inconfortable et oscillante.


IMPUISSANCE À RECONSTRUIRE

Une troisième phase de la vie du couple se situe lors de la reprise d’une vie commune suite à une séparation. Les conjoints ont communiqué, négocié la reprise de vie commune. Bien souvent,
un nouveau « contrat de couple » est en vigueur, qui évacue les comportements de l’un ou de l’autre désignés comme responsable de la crise précédente. Le plus souvent, il s’agit d’une femme
qui s’est estimée victime et a pris de la distance. Elle revient en exigeant des changements : thérapie individuelle quand il existe des troubles psychologiques, arrêt de conduites addictives,
réduction du rythme de travail, sorties, voyages, attentions, communication, témoignages de tendresse, etc. La plupart du temps, malgré des modifications majeures des conduites duconjoint et des gains affectifs dans la relation, la femme se bloque sexuellement, elle développe une aversion sexuelle. Une distance s’installe, génératrice de nouveaux conflits. La femme est culpabilisée de ses freins alors que la situation est devenue agréable, l’homme ne comprend pas qu’il soit repoussé alors qu’il a changé en tous points pour satisfaire sa compagne. Lui-même entre dans le doute et développe parfois une baisse du désir sexuel et des symptômes secondaires de « castration ».

Myriam et Stéphane ont la cinquantaine. Après une séparation d’un an, Myriam est revenue habiter dans la maison commune. Immédiatement, elle a fait chambre à part. Elle parle de nombreuses années où elle s’est sentie « la bonniche » et « sous l’emprise » de Stéphane. Ce dernier reconnaît une personnalité « dure », jaloux lorsqu’il fêtait la troisième mi-temps après les matchs de rugby. Il regrette les conflits et disputes fréquentes qui se réconciliaient toujours « sur l’oreiller ». Le couple a de nombreux souvenirs agréables, des albums emplis de voyages et sorties plaisantes. Myriam
parle de 80 % agréable dans la relation du couple. Stéphane a changé et correspond maintenant à ce qu’elle souhaite. Mais les 20 % négatifs sont constitués de griefs : « S’il était capable de changer, pourquoi ne l’a-t-il pas fait avant !? Je ne crois pas du tout que ça va durer donc je préfère ne pas céder pour ne pas me faire encore avoir. » De son côté, Stéphane reste patient mais commence à se désespérer: « Ça ne va pas durer éternellement. Je commence à m’apercevoir
que je ne pense même plus au sexe pendant des semaines. J’ai perdu tout désir sexuel, je suis comme un vieux. »


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