Désordre sexuel et trouble alimentaire

Par Esther Hirch - Médecin sexologue-clinicienne, Service d’Urologie, Hôpital Erasme ; Service de Psychiatrie, Hôpital Brugmann, Université libre de Bruxelles.

La prise en charge d’un patient présentant un désordre sexuel associé à un trouble alimentaire nécessite une approche pluridisciplinaire. Le trouble alimentaire doit être traité de façon spécifique à la fois sur le plan médical, diététique et psychologique. Et là aussi l’approche peut être multiple.

L’approche sexologique nécessite dans un premier temps, comme d’ailleurs dans tous les cas de désordre sexuel dit « malin », mais donc encore plus lorsqu’il y a un trouble alimentaire associé, un travail de compréhension, de clarification de la genèse de ces troubles, le sens historique à leur donner, le lien entre le vécu psychoaffectif et les troubles psychosomatiques dont les désordres sexuels et les troubles alimentaires font partie. Cela relève pour ma part d’un travail sexoanalytique dans la mesure où, en tant que sexologue, je garde le focus sur la genralité et la sexualité.

La sexoanalyse tente de repérer les failles, les perturbations dans le développement psychosexuel.
L’histoire familiale est à cet égardessentielle : quelles ont été les relations avec le père, la mère, la relation des parents entre eux, les messages sur la sexualité, sur la différence des sexes, les idéologies transmises, notamment l’éducation au plaisir, le rang et la relation dans la fratrie.

Les perturbations sont de deux ordres :
• d’une part le climat général dans lequel l’individu a dû évoluer, le type d’éducation, l’ambiance familiale, les idéologies, les images masculine et féminine offertes par les parents, la  façon dont ceux-ci ont encouragé ou au contraire entravé le construit de l’identité de genre ;

• d’autre part des faits marquants, des événements sexuels ou non sexuels qui ont pu le marquer, le toucher voire le traumatiser. Ce sont parfois des faits minimes, presque insignifiants et pouvant donc passer inaperçus mais qui, apparus sur ce terrain de base, ont laissé une trace. La plupart du temps, dans ces cas de désordre sexuel « malin », primaire dans leur apparition, les patients sont
amenés à identifier une relation parentale abusive, parfois sexuelle, souvent psychique.


Cela m’est apparu à la suite de consultations de patientes ayant subi des abus sexuels dans leur enfance. Un père ou un beau-père qui arrive dans le lit de sa fille ou de son fils dispose du corps et de l’esprit de son enfant. On peut dire que cet enfant « n’existe pas » du fait que l’adulte ne tient pas compte de son identité. On comprend aisément qu’un enfant apprend à exister à partir de la place que ses parents lui font, lui permettent. Et je dirais que dans le cas d’un abus sexuel, l’enfant se fait « ne pas exister » pour supporter l’horreur. Plus tard, la petite fille devenue femme n’aura pas de désir sexuel pour son mari comme jadis elle n’en avait pas pour son père. Si elle le fait, elle le fera pour lui et pas pour elle, comme jadis pour le père et pas pour elle et aussi pour ne pas qu’il « aille voir ailleurs » c’està- dire pour ne pas perdre son amour comme jadis pour ne pas perdre l’amour du père. Elle fait, en quelque sorte, une photocopie de l’abus et vit donc ses rapports sexuels maritaux comme des abus.

A partir de là, j’ai recensé mes patients souffrant de désordre sexuel malin et je me suis rendu compte que, dans le fond, ils avaient tous subi à des degrés divers des abus,non pas des abus sexuels, mais des abus psychiques, une façon de disposer également de l’esprit et du corps de leur enfant.

Hurni et Stoll dans leur excellent livre intitulé « La Haine de l’amour », aux éditions L’Harmattan, les qualifient même d’incestes psychiques. Souvent ces abus, venant entraver le développement psychoaffectif et sexuel de l’enfant, ne sont pas intentionnels. C’est pourquoi les patients en thérapie ont du mal à les repérer. Dans un grand nombre de cas cependant, si ces abus n’ont pas été directement intentionnels, les patients très souvent finissent par reconnaître que le caractère intentionnel n’était en fait pas si inconscient que cela. C’est ce qui fait le caractère monstrueux de
l’abus. Certains le découvrent à partir d’événements actuels. L’individu va souvent sauver d’abord son identité personnelle de façon à pouvoir assurer sa survie, et la sexualité passe loin derrière.

Or, la sexualité appartient à la vie, du moins la sexualité mature, et non à la survie. Il faut déjà survivre pour se mettre à vivre. La sexualité, ce n’est pas l’entièreté de la vie mais cela en fait partie. Si bien que, si un abus a comme conséquence finale d’entraver la vie sexuelle et affective d’un individu, il apparaît alors comme monstrueux. Hurni et Stoll vont jusqu’à parler de « meurtre psychique » puisqu’il s’agit d’une incapacité à jouir de la vie.

LORSQUE L’ABUS EST IDENTIFIÉ COMME RÉELLEMENT INTENTIONNEL, IL S’AGIT ALORS DE VIOLENCE PERVERSE.


L’objectif d’une perversion morale est de garder le pouvoir par l’installation d’une relation d’emprise qui, en paralysant la victime, l’empêche de se défendre. L’agression perverse est composée de deux volets :

• d’une part une séduction perverse ou alors le fait de susciter un apitoiement en jouant un rôle de victime et ces deux façons d’agir vont désarmer la victime, l’empêcher de comprendre ce qui se passe ;

• d’autre part une violence psychique, souterraine, froide, permanente, subtile, anodine, sans raison, incompréhensible par la victime. Celle-ci, entraînée dans la confusion, perd ses repères, peut même se sentir coupable de ce qui lui arrive, comme l’agresseur essaie de le lui faire croire, et être incapable de réagir. Lorsque la violence perverse vise un enfant, elle prend bien souvent le masque de l’éducation. « C’est pour tonbien ! » Autrement dit : « Je te fais du mal parce que je te veux du bien. » Il s’agit de faire obéir l’enfant par la terreur ou la séduction au lieu de l’éduquer et de lui donner des repères. Et comme un enfant n’a pas la possibilité de nommer cette maltraitance, pas même de la repérer, la violence prend figure de norme.

Le déni de cette violence par l’adulte et la surdité psychique de l’entourage viennent étouffer la parole de l’enfant. Ceci dit, nombre de personnes, tout en créant des relations perverses, ne sont pas pour autant perverses. C’est la relation qui l’est, générée bien souvent par l’angoisse. L’enfant, lui, apprend à exister à travers ce vécu qui apparaît comme la norme. Et cela transparaît dans le discours en thérapie : les gens nous racontent des choses monstrueuses comme s’il
s’agissait de banalités.

Mais du fait que le sujet est dans l’incapacité de repérer la réalité de la violence et de réagir, c’est le corps qui va exprimer cette atteinte psychique interdite d’expression verbale : ce sont différents troubles psychosomatiques dont les troubles alimentaires et les troubles sexuels font partie. Et la gravité du trouble va dépendre du degré de l’abus : un petit abus va générer un petit problème, un gros abus un gros problème. Le patient comprend petit à petit les résultats de cette ontogenèse, à savoir :
• d’une façon générale, comment ilexiste, quels sont ses modes de fonctionnement au niveau de ses relations interpersonnelles, professionnelles, ses activités, son état d’être intérieur, comble-t-il ses besoins fusionnels et d’individuation ?
• d’autre part, quel homme ou quelle femme il ou elle est, comment il ou elle se perçoit, se vit dans son identité sexuelle, comment il ou elle croit être perçu(e) par les autres. C’est l’identité genrale ;
• par ailleurs, quel est son rapport à l’autre sexe, le degré de dysphorie : y a-t-il attirance, timidité, peur, méfiance, hostilité ? C’est le lien intersexuel.


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