Approche EMDR dans le traitement des troubles conjugaux de la sexualité

Par Lionel Souche, Psychologue Clinicien, Psychothérapeute, Sexologue, Enseignant pour l’Institut de Psychologie de l’Université Lumière Lyon 2 & aux Cycles Sciences Humaines & Sociales de l’Université Catholique de Lyon. Membre Titulaire de l’AIUS, Membre du Collège Lyonnais de Sexologie

Il sera abordé ici un ensemble d’éléments permettant de prendre en charge la souffrance sexuelle conjugale.

Une fois le dispositif de base présenté, il semble nécessaire de montrer comment a pu germer la proposition d’une forme complémentaire de prise en charge. Il sera temps de présenter l’approche dite EMDR. L’axe central de l’article consiste à illustrer par la pratique puis le devenir auprès des patients, sans lesquels aucun modèle ne mérite d’être valorisé. Une situation conjugale viendra étayer ma proposition.

Anonymées autant que faire se peut, ces séquences extraites d’une psychothérapie de couple sont représentatives de plusieurs démarches où j’ai pu recourir à l’approche spécifique dont fait l’objet le présent article.

I- Changement épistémologique : d’un modèle à l’autre

 Une formation initiale de psychothérapeute de couple d'orientation systémique m’avait fondamentalement laissé à penser que tout symptôme sexuel affectant un couple trouvait immanquablement sa source dans le déséquilibre d’une interaction particulièrement impactante comme sait l’être la vie conjugale. L’hypothèse systémique pourrait basiquement s’énoncer par la simple idée qu’un symptôme entrerait ici sous l’appellation de ce que la psychanalyse définit par un conflit de type névrotique ramené ici à un contexte commun : « Je veux, tu veux mais nous ne pouvons pas en même temps » ; « je te veux mais je ne te veux plus l’instant d’après, nous sommes désespérés » ; « je te veux en moi mais nous ne le pouvons plus » ; « je voudrais tant te pénétrer mais tu me fais peur autant que cela te panique »... Le conflit mettrait en jeu un point de vue subjectif au cœur de la conflictualité psychique du couple dont les extrêmes varieraient de la somatisation pure ou secondaire (dysfonctions primaires et/ou réactionnelles) à l’agir (violences conjugales, liaisons extra-conjugales, ruptures à répétition...).
        
Les couples peuvent ainsi réinterroger leur accordage tout comme leur complémentarité mis à mal suite à une demande conjointe de prise en charge en matière de souffrance sexuelle. En collaboration avec le couple, le psychothérapeute propose de mettre en réflexivité leur organisation dans une double dimension en tant que sujet singulier mais bien plus encore en tant qu’agent participatif – complémentaire ou asymétrique – d’une interaction. Le symptôme, ici sexuel, est investigué et qualifié d’allié en ce sens qu'il va permettre de mettre en travail les aspects pragmatiques comme les aspects créatifs dans l’équilibre du couple. Au détour de la relecture des perceptions et décodages de chacun des membres du couple, peuvent être dépassées par exemple les angoisses de performance et tout à la fois favoriser le partage de l’imaginaire amoureux. Au final, le couple de patients se donne les moyens de transcender sa crise en sortant des rétroactions négatives, c’est-à-dire tout comportement qui empêche ce même couple de se co-développer dans l’assimilation du changement.

A partir de l’observation des interactions et des capacités d’écoute de chacun dans l’ici et maintenant de la consultation, le système thérapeutique procède à un état des lieux qui débouche sur le repérage des traumas – ceux de chacun ou bien même ceux qui sont partagés – donc des failles et ressources mobilisables. Le déroulé des psychothérapies de couple témoigne d’une organisation conjugale récurrente : l’illusion plus ou moins temporaire que faire couple soignera les traumas respectifs le plus souvent dans une perspective pré ou in-consciente. Dans cette recontextualisation, le trouble sexuel est considéré comme l’une des expressions d’un défaut d’adaptation du couple à l’apparition d’un changement touchant la structure et/ou le processus du système conjugal. En effet, si le couple a, entre autres fonctions, le support des difficultés individuelles, qu’en est-il de la pérennisation de cet étayage à la survenue d’un changement de quelque nature que ce soit ? Cette schématisation présente l’avantage de deux fonctions distinctes. D’une part, elle permet la mise en évidence des fonctionnements et dysfonctionnements du couple. De l’autre, le modèle vise à souligner le descriptif du système conjugal, ou comment revisiter l’histoire du couple via la communication et les interactions sexuelles comme, par exemple, la fonction émotionnelle. Ensemble, nous découvrons au fur et à mesure des séances le théâtre du jeu conjugal en souffrance avec toujours le risque que les interactions conjugales sombrent dans la chronicité.
 
Quels constats découlent de ce premier modèle ? Ils sont à la fois simples et complexes. Les failles et souffrances individuelles viennent s’exprimer ou prendre forme dans la sexualité commune. Le danger guettant tout couple souffrant sexuellement s’illustre par la subsistance de croyances où l’on connaît à ce point l’autre que l’on n'aurait plus besoin de communiquer. Cette conjugalité se polariserait autour d’un règlement de comptes où l’autre est rendu responsable du dysfonctionnement tout en étant incapable de s’en séparer... et retour au fonctionnement névrotique qui co-alimente spirale du malaise et escalade dans le ressentiment (5). Dans le dysfonctionnement et l’asymétrie conjugale, des processus psychiques maintiennent, parfois même renforcent la souffrance allant de la projection à la persécution : « Si je n’arrive pas à maintenir une érection, c’est que tu fais tout pour » ; « si je souffre dans mon désir, c’est bien parce que tu ne m’aides en rien », entend-on rituellement dans les prémices d’une psychothérapie de couple. Quoi qu’il en soit, l’ambiance peine à rester colorée par le prisme de l’érotisme.
 
L’évaluation de cette forme de psychothérapie de couple permet d’observer que la régulation des conflits aboutit à un terrain conjugal où peuvent s’exprimer désirs explicites et demandes concrètes à l’autre. Au final, c’est fondamentalement la complicité qui est restaurée par les efforts que le couple a bien voulu consentir pour lui-même.
 
Oui, mais voilà... Qu’en est-il des traumas persistants en dépit de l’amélioration du climat relationnel ? Enfin, qu’en est-il des dysfonctions où le recours parfois nécessaire au traitement pharmacologique n’amène rien de satisfaisant, que cela soit pour le couple comme pour l’individu ? C’est là l’intérêt de l’approche EMDR que je souhaite présenter par la suite.

II- L’approche EMDR

Partant du constat que le modèle original peinait à résoudre l’intégralité des situations qu’il m'était offert de rencontrer dans le cadre des consultations, je me suis questionné sur la pertinence de l’inclusion de l’approche EMDR, à commencer par la formation permettant son maniement. Classée dans les thérapies d’orientation cognitivo-comportementales, l’EMDR, ou Eye Movement Desensitization and  Reprocessing, vise à cibler puis à retraiter ce qu’il convient de nommer des cognitions négatives issues d’expériences précoces non digérées.
 
Plusieurs domaines font le nid des cognitions négatives ; ce sont autant de poisons à l’épanouissement de la personne, a fortiori de sa sexualité. Ils se rencontrent sur les axes de la vulnérabilité, du contrôle, de la honte ou bien encore de la culpabilité. Quiconque a expérimenté le plaisir charnel fera de lui-même le lien avec les ressources nécessaires à l’appropriation et à l’expression de sa sexualité. Comment jouir pleinement quand risque continuellement de s’abattre l’ombre d’un « je suis impuissant », d’un « mon corps est détestable », ou autre « je ne suis pas digne d'être aimé(e) » ? Le comble étant bien évidemment que le sujet souffrant d’éjaculation prématurée aura eu toute latitude de se formuler qu’il n'a décidément et n'aura jamais de contrôle ; la patiente dyspareunique noyée dans ses douleurs aura tôt fait de s’enrouler dans un manteau de culpabilité en se répétant en boucle qu’elle est fautive, voire décevante pour l’autre comme pour elle-même. La propension de l’humain à glisser dans la distorsion se charge d’enfoncer le clou vers la désastreuse idée qu'il n’est pas un vrai homme et qu’elle ne sera jamais une authentique femme.

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