Le couple dans tous ses états.

Texte collectif rédigé par l’APRES : Michel Febvre, Catherine Leboullenger, Françoise Auville, Michèle Fauchery, Laurence Siroit, Pascale Poulain

Avant d’aborder quelques-uns des états du couple, essayons d’en cerner les contours. Le dictionnaire nous propose deux définitions. « Le couple est un lien servant à attacher ensemble deux ou plusieurs animaux de même espèce »… Sans commentaires ! La deuxième se rapporte à la mécanique « ensemble de deux forces parallèles égales entre elles, de sens contraire », toujours la notion d’attachement mais avec cette fois-ci un élément dynamique.

Nous proposons une typologie du couple, certes non exhaustive mais plus originale.Le couple « un plus un égale un » ou en communauté universelle caractéristique du couple fusionnel, avec une seule entité (résurgence du couple mère-enfant). Le couple « un plus un égale deux » ou couple en séparation de biens, couple « cohabitant » où chacun des partenaires conserve ses acquits, sans construction originale. Enfin le couple « un plus un égale trois », ou couple en communauté réduite aux acquêts, chacun conservant son identité mais avec création de cette construction très singulière qu’est le couple avec sa dynamique propre.De ces trois propositions, laquelle peut être la plus satisfaisante ? Nous laisserons à chacun le soin de construire son propre « chef-d’oeuvre ».

LES VIEUX COUPLES

Cette bougie à moitié consumée devant moi, allumée fidèlement tous les ans à la même date, sur laquelle s’inscrivent les anniversaires me rappelle que le sablier du temps est inexorable. Noces d’argent, d’or ou de chêne égrènent ces longues années de vie commune du couple et de ses partenaires. Ces « vieux couples » ont-ils une spécificité ? Qui sont-ils ? Y aurait-il une recette du bien vieillir ensemble ? Probablement moins fréquents aujourd’hui que du temps de nos parents et grands-parents, qu’ils soient recomposés ou « d’origine », mariés ou non, les vieux couples ont une histoire, un passé. Ils ont construit et se sont construits, se réalisant familialement, socialement, matériellement le plus souvent.

Leurs souvenirs communs, qu’ils soient heureux ou douloureux, sont des repères, véritables points d’ancrage pour chacun des partenaires, tout en conservant au couple la capacité à se projeter dans l’avenir, à continuer d’écrire l’histoire et de la vivre. Peut-être ont-ils davantage conservé cette part de rêve indispensable à chacun des partenaires, tout comme une tolérance plus grande envers l’autre.

Que devient la sexualité ? Si la passion amoureuse peut évidemment continuer à être présente, elle a le plus souvent fait place au sentiment amoureux, moins démonstratif, mais efficace pourle maintien du lien. La tendresse a pu remplacer la sexualité explicite, mais les progrès thérapeutiques de ces dernières années ont permis la poursuite d’une sexualité relationnelle adaptée satisfaisante chez bon nombre de ces couples. Le « no sex » se retrouve également chez
eux, avec la possibilité toujours ouverte à la sublimation comme transformation d’une pulsion sexuelle en activité créatrice artistique, par exemple.

Deux références me viennent illustrant ces propos. La première, le texte de Jacques Brel, « La chanson des vieux amants » :

« … Finalement, finalement
Il nous fallut bien du talent
Pour être vieux sans être adultes…
Oh, mon amour
Mon doux, mon tendre, mon
merveilleux amour
De l’aube claire jusqu’à la fin du jour
Je t’aime encore, tu sais, je t’aime... »

L’autre référence, un poème de Joseph von Eichendorff mis en musique par Richard Strauss faisant partie du cycle des quatre derniers lieder :


« … Au soleil couchant
Dans la peine et la joie
Nous avons marché main
dans la main
De cette errance nous nous
reposons…
Ô paix immense et sereine
Si profonde à l’heure du soleil
couchant !Comme nous sommes las d’errer !
Serait-ce déjà la mort ?... »


Cette interrogation introduit la crainte qu’on peut retrouver chez les vieux couples, celle de la fin du voyage. Il en va de même lors de l’émergence de la maladie ou du handicap. Ces deux références illustrent bien ce qui pour moi peut faire la spécificité de ces vieux couples, la coexistence d’une
dimension physique avec le lien charnel que l’on retrouve chez Jacques Brel, « il faut bien que le corps exulte… », et cette dimension métaphysique, ce lien spirituel et ces questions existentielles
que l’on retrouve dans le poème. Cet aspect des vieux couples peut paraître idyllique, le bon côté de la médaille. Mais toute médaille a aussi son revers, moins glamour, quand les souvenirs accumulés ne sont que récriminations ou acrimonies, chacun des partenaires cherchant à être le plus blessant pour l’autre. Nous nous situons dans une relation hautement pathologique, parfois seul ciment du couple. Deux références cinématographiques cette fois, le film de Pierre Granier-Deferre avec Gabin et Signoret, « Le Chat », tiré du livre de Georges Simenon, et le film de Jean Becker, « Un crime au paradis », avec Jacques Villeret et Josiane Balasko, d’après « La Poison » de Sacha Guitry. Quand la passion peut laisser la place à la haine et susciter le désir de tuer l’autre.

Terminons sur une note humoristique, un dessin paru dans un hebdomadaire.Un couple de pingouins est assis en vis-à-vis, chacun dans un fauteuil, une lecture en main. Madame lâche son
livre et s’écrit : « Oh ! je m’emmerde ! » Monsieur lâche son journal et dit : « Moi, je m’emmerde aussi, mais c’est extraordinaire, il y a tellement de couples qui ne partagent plus rien de commun !» Les vieux couples, c’est aussi cela… Mais qu’est-ce qu’un couple, au juste ?


LE COUPLE : ESSAI DE DÉFINITION


Le couple est un mot un peu dur à l’oreille, sec, concis, brutal, tout simple, court et pourtant si riche. Il est employé en physique, en astronomie, en optique, en électricité, en mécanique, pour le monde animal, et bien sûr pour l’homme et la femme, unis par les liens de l’amour. En général, le couple présente deux entités reliées dans le mouvement. Pour l’homme et la femme, il ne s’agit pas de deux, mais de trois entités : l’homme, la femme et le couple. Chacune de ces entités ayant son individualité propre. De l’extérieur, il est impossible de comprendre complètement le fonctionnement d’un couple. Le couple est bien cette rencontre, souvent inattendue, souvent imprévisible de deux personnes.

Les religions, les sociétés ont toujours prôné les couples unis pour le meilleur et pour le pire, se devant assistance quoi qu’il arrive. Le mariage civil exige que les époux vivent sous le même toit. Cette structure est bien secouée, à notre époque, par toute une évolution de la société, par la révolution sexuelle, mais surtout à cause d’une recherche fondamentale de l’individualité, la quête d’épanouissement personnel. La vie du couple subit une véritable transformation, d’un ordre social, familial et religieux bien établi, dans des codes à respecter, véhiculant souvent le non-dit et le secret de famille, cette nouvelle vie de couple s’ouvre à une multitude de possibilités, toujours en quête de plus de vérités, d’authenticité, de respect de chacun.

Nous le voyons plus précisément dans ce désir de préserver dans le couple, à la fois la vie personnelle et la vie communautaire à deux. Souvent en n’habitant pas sous le même toit. Cela permet des moments de solitude, de liberté, de ressourcement autant que des moments de rencontre, de retrouvailles, des temps forts choisis qui empêchent l’usure des habitudes, préservant le désir d’approfondir la relation. Cette unité de lieu permet les temps de rencontre spontanée, à des moments non fixés à l’avance, une continuité qui évite l’usure des petites ruptures répétées. Cette vie double dans deux lieux séparés ne convient pas à tous. Il est possible aussi de vivre dans un même lieu, c’est toute la recherche du nouveau couple amoureux.

Le couple moderne doit être uni « couple » et les couplons doivent être individualisés. La vie commune permet de développer le sens social d’une manière importante. Elle demande une capacité d’adaptationde respect mutuel et de soi-même, de négociation, de dépassement. Cette folie de rentrer dans une intimité si profonde avec un inconnu peut durer toute une vie. Le couple dépasse alors les épreuves en se renforçant. Certains rencontrent rapidement celle ou celui qui leur correspond. D’autres vont tâtonner et souffrir affectivement. Certains ont l’amour facile, d’autres pas. Il semble que la partie ombre et lumière, cette partie touchée ou non par la névrose familiale et personnelle, va repérer la personne à aimer. Il n’y a pas de mauvais choix amoureux car les amours difficiles sont souvent des amours nécessaires. Elles permettent l’avènement d’une partie de nous, restée infantile et fixée au stade de l’épreuve qui, à travers cette relation, peut se mettre à grandir. La rencontre reste un moment fort. La rencontre amoureuse est un des moments forts de la littérature romanesque qui permet au héros de vivre son histoire et au roman en tant que
genre littéraire d’exister. Mais l’amour, le coup de foudre ne sont pas le seul fait du roman : il a préoccupé la plupart de nos écrivains ou poètes. L’expression d’un lyrisme exalté ou exacerbé a donné certains de nos plus beaux récits.

La psychanalyse s’est intéressée à la question en la plaçant bien souvent dans le domaine de la pathologie, car une rencontre manquée affecte l’être humain profondément et bien souvent entraîne chez lui des troubles psychiques importants. Baudelaire, poète de la modernité, invente une poésie de la rencontre urbaine dans la rue, une passante « fugitive beauté » le temps de l’échange d’un regard, « Ô toi que j’eusse aimé, ô toi qui le savais ». L’irréel du passé qui se reporte au présent de la rencontre donne le sentiment que cet instant est inscrit de toute éternité, rencontre si fugace qu’elle ne s’inscrit pas dans le temps présent tout en portant trace du souvenir.


Pour lire la suite et vous abonner