Cancer et sexualité au féminin: de l'utilité de la sexothérapie

Revue Sexualités Humaines 21


Par Marjorie Cambier - psychologue clinicienne-sexothérapeute. Paris.

INTRODUCTION

Selon l’Inserm, le cancer du sein est le plus fréquent des cancers de la femme (52 500 nouveaux cas en 2010), et les cancers gynécologiques représentent 17 % des cancers féminins (3 000 nouveaux cas de cancer du col de l’utérus en 2010, 4 700 nouveaux cas de cancer des ovaires en 2005). De nombreuses études montrent que les traitements oncologiques (chimiothérapie, radiothérapie pelvienne, hormonothérapie, chirurgie, mastectomie), outre des effets secondaires généraux (fatigue, alopécie, nausées, amaigrissement, ménopause induite…), ont une incidence majeure sur la qualité de vie des patientes, et notamment sur leur sexualité, pendant et après le protocole de soins. Par ailleurs, ces traitements, de par les modifications corporelles qu’ils induisent, ont également des conséquences extrêmement délétères
sur l’image du corps, l’estime de soi et le sentiment de féminité de ces femmes. Or, la sexualité est encore trop peu évoquée en oncologie par les équipes médicales, et les effets des traitements du cancer sur cette dernière sont bien trop importants pour ne pas être évoqués clairement lors de consultations spécifiques, et pour ne pas faire l’objet d’une véritable prise en charge durant et après le protocole de soins oncologiques. Cetarticle a donc pour objectif d’analyser l’utilité et la pertinence d’une prise en charge sexologique, dans le cadre des cancers spécifiquement féminins,
depuis l’annonce du diagnostic, et jusqu’à la guérison de la maladie.

DURANT LES TRAITEMENTS : INTÉRÊTS DE LA SEXOTHÉRAPIE

Certaines idées reçues selon lesquelles les personnes atteintes de cancer ne peuvent avoir de besoins ou de désirs sexuels sont assez répandues, dans la population générale comme dans le
milieu médical. Les questionnements relatifs à la sexualité ainsi que les séquelles et dysfonctions sexuelles sont alors considérés par de nombreux médecins comme secondaires. Or, pour la plupart des patientes, la perte d’intérêt quant à la sexualité n’est en réalité que temporaire, et majoritairement liée à l’inquiétude face à la maladie, ainsi qu’aux effets secondaires des différents traitements. La patiente reste en effet une femme désirée et désirante (même si elle ne se considère plus comme telle), et à ce titre peut tout à fait, si elle le souhaite, bénéficier d’une vie sexuelle adaptée aux différentes phases de traitements qu’elle traverse.

Lors de l’annonce du diagnostic
L’annonce d’un cancer peut être particulièrement traumatique, et ce diagnostic constitue souvent un bouleversement total pour la femme, son couple et sa famille (déni, sidération, colère, peur…), la mise en place rapide d’un protocole de soins transformant profondément leur vie quotidienne.
Par ailleurs, un cancer du sein comme un cancer gynécologique, touche profondément la femme dans sa féminité, ses qualités maternelles, ses capacitésde reproduction, et a des conséquences
non négligeables sur son image du corps et son estime de soi. Des questionnements sur la féminité de manière générale, mais également sur la manière dont sa sexualité pourrait être affectée par la pathologie et ses traitements, peuvent alors survenir. Une consultation d’information avec un sexothérapeute spécialisé en oncologie pourrait alors être proposée de manière systématique, afin de permettre à la femme d’évoquer ses inquiétudes quant aux modifications
corporelles qui l’attendent, ou aux effets des différents traitements sur son intimité, et d’anticiper les nombreux changements psychologiques, affectifs, corporels et sexuels à venir. Un travail autour de la féminité pourrait également être amorcé à ce moment-là.

Durant les phases de traitements
Fonction sexuelle et féminité
D’une part, durant cette période rythmée par les traitements, peu de place est laissée à l’intime. Or, tout au long de la prise en charge, le corps change, et la réponse sexuelle se modifie. Les traitements et leurs effets secondaires fatiguent grandement la patiente, et inhibent de manière temporaire le désir et le plaisir. L’excitation sexuelle peut être plus difficile à obtenir. Des douleurs lors des rapports sexuels peuvent survenir, et l’accès à l’orgasme s’avère plus compliqué et plus aléatoire. Le sexothérapeute tient ici un rôle pédagogique et éducatif important : il donne des informations préci ses et simplifiées à la patiente sur son anatomie et le fonctionnement de son corps, et lui permet par ses conseils avisés, d’adapter un maximum sa sexualité à ses capacités physiques et psychiques du moment. Une meilleure compréhension de la réponse sexuelle, ainsi que des moyens concrets pour pallier les différents changements imposés par les traitements constituent donc une aide précieuse pour elle.

D’autre part, les modifications corporelles dues aux traitements ont une incidence majeure sur la féminité, l’estime de soi et l’image du corps de la femme. En effet, le sein est l’emblème érotique par excellence et le signe le plus puissant de lamaternité. Il constitue donc le symbole de la double identité de femme et de mère. Le vagin et la vulve symbolisent quant à eux le plaisir, les ovaires la fécondité, et l’utérus la maternité. Une atteinte de ces zones hautement symboliques met donc gravement en danger l’identité personnelle et féminine de la patiente. De même, une aménorrhée ou une ménopause induite symbolisent la perte de la fécondité et de ce qui signe l’entrée de la jeune fille dans le monde des femmes. Ces atteintes mettant en péril son identité, la patiente peut alors éprouver un véritable sentiment d’étrangetéface à ce corps qui se modifie, qu’elle ne maîtrise plus, et qu’elle ne reconnaît plus.

Le sexothérapeute pourra donc accompagner la patiente dans ces différents changements corporels concrets, mais également au travers des questionnements symboliques qu’ils amènent : en effet, comment la femme définit-elle sa propre féminité? Ce sentiment de féminité est-il internalisé, ou se limite-t-il à son aspect extérieur ? Comment s’articule-t-il avec son estime de soi et son image du corps ? Comment investit-elle son corps ? L’habite-t-elle comme un corps sexualisé, féminin, ou comme une simple enveloppe ?

Le couple à l’épreuve de la maladie
Outre une réorganisation totale de la vie quotidienne, la maladie impacte l’intimité du couple. Bien souvent, la sexualité est reléguée au second plan, et la relation n’est plus érotisée au profit d’une relation presque soignant-soignée, voire de dépendance. Or, même si la patiente est fatiguée, angoissée, et qu’elle a besoin d’aide dans la gestion de son quotidien et de sa maladie, il est impératif de restaurer le plus possible l’intime, et de (ré)érotiser la relation, pour son bien-être et celui de soncouple. En effet, encourager le maintien ou la reprise de la sexualité durant les phases de traitement (si l’état de santé de la femme le permet) est important, une vie sexuelle active permettant de sortir de cette relation de soin et de maintenir un lien de complicité entre les conjoints. De plus, se consacrer à son intimité constitue une fenêtre positive sur l’extérieur et sur la vie, et contribue à diminuer le stress lié à la maladie. Or il est souvent indispensable de modifier certains éléments de l’intime. La fatigue, les douleurs, les effets secondaires, et les modifications corporelles impliquent que la sexualité du couple doit être adaptée. Des consultations individuelles ou conjugales avec le sexothérapeute peuvent permettre de modifier certains éléments de la sexualité, en fonction de ce qui est possible physiquement et moralement pour la patiente. Il peut s’agir par exemple de discuter autour de l’aménagement de l’espace afin qu’elle se
sente plus à l’aise (éclairage, couvertures…), de favoriser les caresses et la tendresse plutôt que la pénétration, d’éviter certaines zones ou positions sexuelles douloureuses, d’utiliser du gel lubrifiant…

A l’aube d’une opération chirurgicale
Le sexothérapeute peut également aider la patiente à se préparer à une éventuelle opération (mastectomie…), ainsi qu’aux conséquences que celle-ci va avoir sur son apparence, sa féminité, et sa sexualité.L’ablation d’une partie du corps est souvent traumatique : elle est considérée comme une mutilation, une effraction corporelle, et peut réactiver au niveau psychologique, de véritables angoisses de castration et de morcellement. On se situe en effet ici dans le registre de la perte de ce qui constitue les fondements de l’identité féminine. Par exemple, une hystérectomie peut donc induire, en plus des évidentes séquelles physiques, un sentiment d’incomplétude, de manque, de vide, et de perte de ses qualités maternelles.
La mastectomie peut également être à l’origine d’un sentiment de manque, le sein étant intrinsèquement lié à l’identité féminine et tenant une place essentielle dans son image du corps. Perdre son sein pour une femme équivaut donc à une perte de repères (par rapport à son identité sexuelle), mais également du sentiment d’être encore une femme désirée et désirante. Le sexothérapeute accompagnera donc la patiente durant cette épreuve, accueillera ses angoisses et questionnements, l’aidera à restaurer son image du corps, et informera également le couple des conséquences directes et indirectes de la chirurgie sur les plans physiques, affectifs et sexuels.

Autres prises en charge sexologiques
Le sexothérapeute peut également proposer des groupes psycho-éducationnels centrés sur la sexualité, l’intimité et la vie de couple, ainsi que des groupes de soutien et d’informationsur ces mêmes thèmes. Ces différentes configurations permettent de discuter en groupe autour de problématiques communes, de se comprendre, de se soutenir mutuellement dans cette
épreuve, mais également de rompre l’isolement que la maladie occasionne. La patiente peut assister à ces différents groupes durant ses phases de traitements, mais également en phase de rémission, car nous allons voir qu’il s’agit d’une période assez délicate.

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