Education à la vie affective et sexuelle en primaire

Revue Sexualités Humaines 21

Par Anne Claret - Conseillère conjugale et familiale - Sexologue. Rabasstens.

Pourquoi la majorité des interventions d’éducation sexuelle s’adresse aux adolescents scolarisés en collège et lycée ? Pourquoi est-ce si difficile d’introduire ces thématiques dans les écoles primaires ?

L’éducation sexuelle en classe de primaire n’est pas un sujet qui fait consensus comme cela peut être le cas au collège et au lycée. La peur de la réaction des parents, l’idée très répandue que ce sujet relève du domaine privé, la crainte de « sexualiser » les enfants mais aussi la réticence des instituteurs à traiter des notions qu’ils n’ont jamais abordées en public, rendent la mise en place très difficile sur le terrain. Pourtant, les enfants ont très tôt une image de la sexualité, notamment àcause de la télévision, d’Internet, de la publicité... Cette sexualité vue et non parlée peut avoir des conséquences sur leur évolution d’Etre sexué. Intervenant avec l’association du Planning familial dans tous les niveaux de classe de l’Education nationale, je vais vous faire partager mon expérience d’intervenante en éducation à la vie affective et sexuelle auprès d’une classe de CM1-CM2.

INTERVENIR DÈS LE PLUS JEUNE ÂGE

Bénéficier d’une éducation sexuelle est un droit universel pour chaque être humain. Si le jeune enfant ne peut par lui-même défendre ce droit, c’est à nous, professionnels de la sexualité, de le faire pour lui. Je suis persuadée qu’avoir accès à une réelle éducation permet aux enfants de développer des attitudes positives face à la sexualité et permettra d’atténuer les comportements négatifs. L’absence d’éducation sexuelle, les non-dits, provoquent peur, crainte et culpabilisation. L’éducation sexuelle doit contribuer à l’épanouissement d’une vie sexuelle heureuse, satisfaisante et enrichissante. Les informer tôt leur permet de comprendre que la sexualité est une belle expérience mais soumise à des règles, des lois et que chaque personne doit être respectée dans ses différences, ses attitudes et ses opinions.

L’éducation sexuelle permet aux enfants de découvrir ses propres désirs, ses peurs. Il doit comprendre la différence de l’autre, la sphère intime et permettra de prévenir des comportements violents. Je rejoindrai en cela le point de vue de Laura Beltran : l’éducation sexuelle a un réel rôle dans la prévention des troubles sexuels chez l’adulte 2. En
effet, des consultations peuvent être liées à un manque d’information sur la sexualité, et d’une image très négative de son corps, entraînant des troubles sexuels.

UNE LOI ENCADRANT L’ÉDUCATION SEXUELLE À L’ÉCOLE

Faire de l’éducation sexuelle dans les écoles primaires ne devrait pas être une option mais une obligation comme le rappelle la loi réglementant l’éducation sexuelle en milieu scolaire du 4 juillet 2001 : « Une information et une éducation à la sexualité sont dispensées dans les écoles, les collèges et leslycées à raison d’au moins trois séances annuelles et par groupes d’âge homogène ». Cependant, malgré cette loi encadrante et des circulaires de l’Education nationale, l’organisation des séances se heurte à des difficultés de mise en place selon le rapport de l’Igas. Pourtant, la place de l’école dans l’éducation sexuelle est primordiale car elle permet de toucher la quasi-totalité des enfants et pallier ainsi les inégalités éducatives dont ils peuvent être victimes dans leur famille.

LES PARENTS ET L’ÉDUCATION À LA VIE AFFECTIVE ET SEXUELLE

Il n’est pas rare que les parents refusent l’éducation sexuelle dans les classes de leurs enfants. Ils le font principalement parce qu’ils refusent une éducation sexuelle qui n’est pas répressive et moralisatrice, soit parce qu’ils s’opposent à un partage de pouvoir à propos de l’éducation de leur enfant. Ces parents ont la crainte qu’éduquer leur jeune enfant à la sexualité les inciterait à avoir plus précocement une relation sexuelle. Or, d’après l’expérience de Marie-Paule Desaulniers, il n’en est rien. L’idée que l’éducation
sexuelle est une « initiation aux plaisirs de la sexualité » repose sur une méconnaissance de la sexualité infantile et sur une projection d’adulte qui confond initiation érotique adulte et éducation sexuelle enfantine. D’après Marie-Paule Desaulniers, la famille est le premier lieu de l’éducation sexuelle parce qu’elle est la première cellule sociale. Elle est le foyer de la vie affective par le témoignage de la vue du couple des parents, les marques d’affection et d’attrait sexuel.

Nous pourrions penser – comme de nombreuses personnes – que la sexualité ne relèverait que du domaine de la vie privée, et par conséquent l’éducation sexuelle aussi. Elle ne serait réservée qu’à la maison et la famille. Cependant, cela n’a pas la même signification dans toutes les familles et les classes sociales. Les parents ne font que rarement cette éducation. Certains même profitent de leur pouvoir d’autorité et de la loi du silence pour utiliser leur enfant comme objet sexuel, l’inceste étant beaucoup plus fréquent que l’on ne voudrait le croire. Si la vie commence dans la famille, elle ne s’y limite pas. Il semble important que l’école prenne le relais. J’ai établi une étude (questionnaire anonyme) auprès de 92 parents d’enfants scolarisés en classe de primaire. La majorité d’entre eux ont entre 31 et 40 ans. 72 % d’entre eux estiment parler facilement de sexualité avec leur enfant et ne se sentent pas gênés lorsque leur enfant leur en parle.

Néanmoins, 46 % des parents n’abordent la sexualité que si leur
enfant leur en parle. 76 % des parents interrogés n’ont pas eu d’éducation sexuelle de la part de leurs propres parents. Il semblerait que cela ait influencé leur mode d’éducation car 59 %des parents interrogés parlent aujourd’hui de sexualité avec leur enfant comme l’exprime ce témoignage d’une mère de famille : « C’est parce que j’ai
souffert (entre autre dans mes premières relations sexuelles avec les hommes) et de ne pas avoir reçu un minimum d’infos sur la sexualité (alors que mes parents étaient naturistes !) que j’ai choisi d’aborder le sujet de la sexualité et de l’amour avec mes enfants très tôt et de rendre ce sujet abordable des deux côtés. » D’autres parents pensent que la sexualité est encore tabou : « Nous parlons avec mon fils plus de vie affective quand il s’agit d’humain (le sentiment amoureux, les baisers). Nous abordons la
sexualité quand il s’agit des animaux sans pour autant faire le rapprochement avec la sexualité des hommes. »

Pour 63 % des parents, l’école n’a pas à s’immiscer dans ces questions-là : « Education à la vie affective et sexuelle en primaire ? Je trouve cela exagéré, la très grande majorité des enfants sont encore innocents à cet âge-là, leur enparler si jeune à mon avis n’est pas la meilleure chose. » Ou encore : « L'éducation à la sexualité et son usage relève strictement du droit des parents : je n'autoriserai jamais l'école à venir interférer dans cette relation avec mes enfants et je lui dénie le droit d'inculquer à mes enfants des principes contraires aux valeurs morales que nous souhaitons leur transmettre. »Une enquête de l’Observatoire Vania a observé que pour 37 % des parents, le sujet de la sexualité était plus délicat que la mort, le divorce ou la maladie.

D’après Robert Neuburger, malgré une surexposition de la sexualité (média, cinéma, vidéo...), la sexualité reste un sujet tabou. La banalisation de l’information sexuelle semble avoir joué un
rôle négatif sur les communications entre les parents et les enfants. Les parents pensent que les enfants ont la réponse à toutes leurs questions grâce aux médias de sorte qu’ils n'ont plus besoin de se lancer dans des explications gênantes. Les parents disent intervenir uniquement sur l’aspect préventif de la sexualité (IST, contraception...). Le plaisir, la masturbation, le désir sont rarement abordés car l’enfant est censé l’apprendre via les médias.


INTERVENIR, OUI, MAIS COMMENT ?

A mon sens, l’éducation sexuelle doit reprendre les fondements principaux de la définition de l’OMS. Cependant, beaucoup d’efforts doivent être consentis afin d’assurer que les politiques et les organismes de santé publique reconnaissent cet état de fait et en tiennent compte. Pour faire découvrir la beauté de la sexualité, de manière positive et bienveillante, j’ai choisi d’intervenir avec la littérature jeunesse qui est un outil adapté à un public jeune. Utilisée comme outils d’animation, elle se révèle être pertinentes à double titre : ils permettent une projection immédiate à travers les personnages et les situations racontées, et grâce à cetteidentification directe, une réflexion
critique émergera chez les enfants. Pour aborder la puberté, j’utilise « Poils partout » de Babette Cole qui raconte avec beaucoup d’humour la transformation des enfants en adultes à cause de Mr et Mme Hormones qui préparent des potions magiques.

La thématique de la reproduction, de la grossesse et de l’accouchement est abordé avec « Comment on fait les bébés » du même auteur qui emploie un graphisme drôle pouvant être lu aux enfants dès l’âge de 5 ans. Pour aborder les sentiments amoureux et l’homosexualité, le livre de « La princesse qui n'aimait pas les princes » . Les enfants apprécient beaucoup la lecture de ces livres. Il n’est pas rare que des classes applaudissent la lecture d’un livre qui les a touchés. Je laisse les livres dans les classes et la plupart des élèves les relisent et demandent à leurs parents de se les procurer.

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