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DU SYMPTÔME AU SOUVENIR. Ou quand Monsieur Victor perd son désir sexuel… Revue Sexualités Humaines 13. Steven REICHENBACH

Voici un extrait de la prise en charge par EMDR d’un patient présentant une baisse du désir sexuel associée à une baisse de la rigidité lors de l’érection.
 
 
1- Déroulement des séances suivant le modèle en 8 phases de la thérapie EMDR
 
Première séance
 
Motif de la consultation et anamnèse (Phase 1 de la thérapie EMDR)
Je suivais ce patient, que nous allons appeler Monsieur Victor, de façon occasionnelle pour une symptomatologie anxieuse depuis trois ans. Il était alors dans un travail de séparation d’avec sa femme. Il vivait de façon culpabilisante ce divorce qu’il réclamait d’autant plus qu’il avait un enfant en bas âge. Il présente un style d’attachement anxieux-résistant avec une tendance à chercher une relation très proche. C’est ainsi qu’il me propose, lors d’un de mes voyages, de contacter le copain d’un copain qui pourra m’aider si je devais rencontrer des difficultés dans le pays lointain en question. Il a pu retrouver une femme aimante quelques mois après.
Lorsqu’il revient me voir deux ans après, il me dit présenter une baisse du désir sexuel et une érection moins rigide depuis un an. Sa femme accepte difficilement ces difficultés qui représentent pour elle la preuve d’un manque d’amour envers elle.
Dans ses antécédents, on note une ectopie testiculaire opérée plusieurs fois dans son enfance.
 
Conceptualisation de cas :
 
On peut poser comme hypothèse chez ce patient que son trouble du désir et sa baisse de rigidité à l’érection est multifactorielle :
- psychogène : en raison de son anxiété permanente et qui est centrée sur son sexe et sur ses capacités érectiles ;
- relationnelle : le manque de compréhension et donc de soutien de sa femme rend la résolution des difficultés plus difficile 
- organique : la cryptorchidie pour laquelle le patient a été opéré dans son enfance demande à être contrôlée au niveau urologique et endocrinien à la recherche d’une hypotestostéronémie.
 


 
Plan de traitement :
 
Nous adoptons alors le plan de traitement intégré comme souvent en sexologie en raison des nombreuses facettes constituant le symptôme :       
- recevoir le couple en consultation conjointe après le résultat de la consultation urologique pour associer sa femme à la prise en charge proposée ;
- demander un bilan urologique et hormonal ;
- travailler sur l’aspect émotionnel, c’est-à-dire sur son angoisse d’échec et de performance qui sinon crée, du moins entretient, la symptomatologie. Nous pensons ici à la thérapie EMDR, une thérapie neuro-émotionnelle qui a été développée dans les numéros précédents par le Professeur Cyril Tarquinio (« Sexualités humaines », 2011).
         Le patient accepte le principe du traitement d’autant plus facilement qu’il existe une bonne alliance thérapeutique entre nous depuis les trois années que je le suis.
 
 
Deuxième séance
 
A la deuxième entrevue (un mois plus tard) : Monsieur Victor vient accompagné de sa femme. Le bilan urologique et endocrinien a montré une hypotestostéronémie et a entraîné la prescription d’injection de testostérone.  Malgré cette supplémentation hormonale à une dose suffisante, Monsieur Victor continue de présenter un manque de désir.
         Nous expliquons à sa partenaire pourquoi ces symptômes existent (séquelles de cryptorchidie, terrain anxieux). Nous l’informons que nous allons travailler sur son anxiété en relaxation mais aussi en EMDR. Nous lui parlons d’emblée des exercices de stimulation sensorielle de Masters et Johnson (sensate focus) que le couple pourra entreprendre une fois que Monsieur Victor sera capable de contrôler ses anxiétés en intégrant les techniques de relaxation et en se libérant de certaines peurs inhérentes à sa personnalité anxieuse.
         La compagne accepte la prise en charge même si elle insiste être contrariée par tous ces problèmes.
         Monsieur Victor paraît soulagé qu’une prise en charge existe même s’il reste sceptique quant à l’efficacité de l’EMDR !
 

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SYMPTÔMES VOISINS, SYMPTÔMES COUSINS…Dyspareunie et vaginisme. Esther Hirch pour Sexualité Humaine 13

Par son regard croisé, l’auteur revient sur des fondamentaux qui seront utiles aux sexologues débutants, mettant ainsi dans une perpective très pédagogique la question délicate du « voisinage » des symptômes dans la sexualité féminine.
 
Très voisins, deux troubles seront traités ensemble à partir de l’idée du réflexe conditionné :
- de contraction involontaire des muscles péri-vaginaux lors de toute tentative de pénétration quelle qu’elle soit (le doigt, le spéculum, le pénis) dans le vaginisme ;
- de douleur pendant les rapports sexuels dans la dyspareunie, douleur tantôt superficielle, tantôt profonde, et ce même si la femme est désirante, réceptive et orgasmique…
 
L’examen gynécologique est bien accepté en général par la femme dyspareunique, avec l’espoir de découvrir la cause organique responsable de la douleur.
Par contre, cet examen est pratiquement toujours impossible chez la vaginique. En effet, dès l’approche du toucher vaginal, la femme vaginique resserre les cuisses en contractant ses adducteurs, se rejette en arrière en poussant sur les étriers de la tableau d’examen voire saute de celle-ci, réactions parfois théâtrales témoignant de sa phobie.
Lorsqu’elle parvient, malgré tout, à se dominer, l’examen permet de discerner un vaginisme superficiel d’un vaginisme profond.
Dans le vaginisme superficiel, il y a contraction des muscles bulbo-caverneux, du muscle constricteur du vagin et des muscles péri-vaginaux, empêchant tout accès au vagin.
Dans le vaginisme profond, il y a contraction du muscle releveur de l’anus, si bien que l’entrée dans le vagin est possible sur 1 centimètre.
 



1. Quelles sont les causes du vaginisme et de la dyspareunie ?
 
La plupart du temps, on retrouve plusieurs causes physiques et/ou psychiques qui se surdéterminent en rentrant dans un cercle vicieux qui enferme la femme dans son trouble.

Classiquement, le vaginisme trouve son origine dans des problèmes psychiques. La dyspareunie serait initiée par une lésion génitale, puis réactivée secondairement par des problèmes conjugaux et/ou personnels. Dans un certain nombre de cas, la dyspareunie existe sans qu’il y ait eu une lésion initiale (Tableau 1).

Dans la réalité, douleur et contraction musculaire se mêlent souvent. Par ailleurs, une cause physique n’exclut pas une mésentente conjugale ou une problématique personnelle. La douleur étant quelque chose de subjectif, il est difficile d’apprécier sa réalité organique.

On pourra dire sans se tromper que le symptôme (dyspareunie ou vaginisme) est psychique s’il n’apparaît qu’avec un seul partenaire, ou si la douleur varie ou si elle n’existe que par le pénis et non par le spéculum (attention cependant aux facteurs organiques cachés).

La douleur est physique si elle est provoquée toujours par la même palpation ou les mêmes manœuvres. Le thème de la douleur occupe donc une place importante dans le discours des femmes vaginiques ou dyspareuniques : « J’ai peur d’avoir mal… » ; « Le pénis est trop grand pour mon vagin, il va me blesser… » ; « J’ai déjà eu de la douleur lors d’une tentative de pénétration. »
 

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D’UN VAGINISME « BORROMEENISE ». Sexualités Humaines 12. Joel de Martino

Histoire de nœud
 
 
Nous allons présenter le cas de Lucrèce, souffrant d’un vaginisme qui a disparu après avoir utilisé, au cours d’une séance de thérapie, unnœud borroméen comme support de la séance. Nous verrons quels liens il peut y avoir entre la vision perceptive externe d’un objet, l’image mentale qu’on peut en avoir, et la « transduction » que celle-ci amène, via les émotions, dans les modifications du corps.
 
 
Lucrèce est une femme, grosse, assez élégante, âgé de 42 ans, et mère de quatre enfants : quatre filles de 14, 12, 10 et 3 ans. Elle travaille comme sage-femme dans un hôpital. Mariée depuis treize ans avec un mari qu’elle connaît depuis vingt ans, elle a eu dès le départ des relations sexuelles difficiles. Depuis la naissance de l’avant-dernière de ses filles, elle est dans un état dépressif chronique, et a pris 20 kilos. Elle dit que ce poids et cet enlaidissement « la protègent des rapports sexuels extrêmement douloureux qu’elle a avec son mari », qui ne la prend pas au sérieux quand elle dit qu’elle a mal, et l’accuse de simuler des douleurs pour éviter des rapports sexuels avec lui. Plus jeune, elle a fait un épisode anorexique, « pour emmerder sa mère ».
 


 
Quand je lui demande comment se sont passées ses premières relations sexuelles, elle me répond : « Lesquelles de premières ? » 
- Pourquoi, vous avez plusieurs « premières » ? 
« Oui », répond-elle en fondant en larmes. Et elle me raconte qu’elle a eu des attouchements sexuels de la part de son père quand elle avait 8 ans, et puis de son oncle paternel qui, lui, l’a déflorée, dans sa chambre d’enfant, quand elle avait 12 ans, pendant que ses parents étaient allés faire des courses au supermarché. C’était une défloration extrêmement douloureuse « qui lui a noué le ventre, tellement je m’étais contractée, tellement j’avais peur. J’avais serré, serré au maximum, pour empêcher la pénétration. Mais ce salaud y est arrivé ! » Elle veut se débarrasser de ses douleurs sexuelles « pour devenir une vraie FEMME ».
Toutes les démarches thérapeutiques qu’elle a tentées avant ont échoué : psychanalyse, gestalt thérapie, kinésithérapie « spécialisée », c’est-à-dire centrée sur le sexe ; sophrologie ; acupuncture. « Toutes ces thérapies n’ont mené à rien et ses douleurs spastiques sont toujours là, répétitives et persistantes. » Une amie à elle, que j’avais eue comme patiente, lui avait conseillé de faire de l’hypnose avec moi. Je lui demande si elle va pouvoir s’engager dans ce travail,  ou bien si elle va rajouter l’hypnose à son long palmarès des thérapies qui ont échoué à la guérir. Je pensais à ceux qu’Erickson appelait les « “chasseurs de scalps”, ces personnes dont le but est de faire le tour des thérapeutes pour les mettre en échec ».
Pour travailler avec elle, j’ai utilisé lagrille SECCA de Jean Cottraux (2011, p. 113) et, intuition clinique thérapeutique, employé le nœud borroméen de Jacques Lacan (1973).
(S) : la situation :le soir, ou à certains moments pendant le week-end, le fait de devoir faire l’amour et d’avoir des douleurs.
(E) : les émotions : la peur, la culpabilité, la dévalorisation de soi, accompagnées de « pensées automatiques et d’images mentales du type : «  je ne suis pas une femme » ; «  je ne suis pas normale » ; « je suis salie ».
(C) : les cognitions : elle sait que d’avoir des douleurs est anormal ; elle sait que le vagin peut se dilater ne serait-ce que pour faire passer un bébé ; elle sait que « c’est sans doute lié à son histoire d’inceste ».
(C) : les comportements : elle fuit les rapports sexuels ; prétexte toutes sortes de raisons pour éviter le rapport ; mange beaucoup « pour rendre son corps indésirable ».
(A) : les anticipations :Lucrèce est dans le « schéma anticipatif de l’échec » (Helen Singer Kaplan, 1979). Elle renforce ses douleurs, en en construisant un schéma fonctionnant comme une auto-hypnose : « Ça va faire mal ! », et du coup le corps se crispe, le corps se serre encore plus, le corps se noue davantage.
 


C’est à ce moment que j’ai utilisé, au cours d’une séance, le nœud borroméen de Jacques Lacan.
Le nœud borroméen est emprunté aux armoiries des ducs de Borromeo du nord de l’Italie, où il figure sur leur blason. Il s’agit de trois nœuds inter noués, de telle manière que si on défait l’un des nœuds, les deux autres sont libérés automatiquement. Par contre, si on tire sur deux des trois, le troisième fait blocage.
Lacan a utilisé ce nœud pour « représenter les quatre registres » du Symbolique, de l’Imaginaire, du Réel et de la réalité perceptive externe qui se situe à l’intersection des trois cercles. Ce nœud est utilisé pour maintenir le mât des bateaux à voiles, ou bien, comme quand j’étais scout, pour tenir le mât aux couleurs quand on est en pleine nature.






 

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LE BAROQUE : de l’extase à l’orgasme mystique. Par Michel Febvre pour Sexualités Humaines 12

De toutes les périodes de l’histoire de l’art, la période du baroque est probablement celle où les émotions, l’instantanéité des attitudes et des mouvements ont été le plus fidèlement reproduites. C’est vrai en musique avec l’utilisation des voix de castrats dans l’opéra, c’est vrai également dans l’architecture et dans la sculpture. C’est cette forme artistique qui sera le sujet de cette chronique.
 
 
Baroque vient du portugais barroco, mot utilisé en joaillerie pour désigner une perle ayant une forme irrégulière. Il désigne également un rocher irrégulier, une grosse pierre. On le retrouve dans le dictionnaire de l’Académie Française avec la même signification à la fin du XVIIe siècle. Un siècle plus tard, dans ce même ouvrage, c’est son sens figuré qui est mis en premier avec toujours ces notions d’irrégularité, d’inégalité et de bizarrerie.
Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que ce mot fut utilisé par les critiques d’art pour définir cette période, avec une connotation nettement péjorative.
                       
Le baroque débute en Italie à  la fin du XVIe siècle, succédant au maniérisme. Il se propage en Europe jusqu’à la fin du XVIIIesiècle et s’achève par la période dite rococo. Dégénérescence du baroque ou forme artistique originale ? Nous laissons cette discussion aux spécialistes. Le baroque va toucher tous les domaines de l’art : peinture, architecture, sculpture naturellement, mais aussi la littérature, la philosophie et également la musique avec la naissance de l’opéra et le passage de la musique des lieux sacrés aux scènes profanes, l’utilisation des voix de castrats dont l’engouement sera inimaginable. Tous les grands compositeurs de cette période écriront pour eux : Monteverdi, Porpora, Vivaldi en Italie ; Lully, Rameau en France ; Haendel en Angleterre.
Le baroque se caractérise par l’exagération du mouvement, la surcharge décorative, les effets dramatiques, la tension, l’exubérance, l’art de la mise en scène et de l’illusion.
 
Si nous replaçons le baroque dans son contexte historique et religieux, il est intéressant à remarquer qu’il succède à la Réforme et qu’il en est probablement une des réactions. Calvin et Luther ont prêché pour le retour aux sources de l’Eglise, le besoin d’une plus grande rigueur, d’une austérité, le retour à la pauvreté, à une plus grande religiosité. Le mouvement réformé a eu une très large audience et a amené l’Eglise catholique à évoluer ; le Concile de Trente, qui s’est tenu de 1545 à 1563, a essayé d’apporter des réponses à ce qu’elle considérait comme une hérésie. Il faut accueillir les fidèles dans des lieux majestueux, les instruire aussi par l’imagerie religieuse qui pourra traduire des émotions tant par la sculpture que par la peinture.
On a utilisé pour désigner l’art baroque les expressions « d’art jésuite » et d’art de la contre-Réforme. N’oublions pas que ce fut en France une période de guerre civile et d’atrocités (les guerres de religion, Louis XIV réprimant très durement les camisards).
 


 
L’ère baroque prend naissance en Italie vers 1600. D’abord à Naples puis à Rome, où trois noms dominent : Pietro da Cortona, peintre, Francesco  Borromini, architecte, et surtout Gian Lorenzo Bernini, dit Le Bernin, artiste complet, sculpteur de formation mais aussi architecte et peintre. C’est à ces deux derniers artistes que l’on doit la plupart des monuments baroques civils et religieux de cette ville. Puis c’est Gênes, avec le travail du Français Pierre Puget, pour atteindre enfin le Piémont. Le mouvement baroque va se propager en Europe suivant un croissant flirtant avec la côte méditerranéenne. C’est à Marseille que l’on retrouve encore Pierre Puget. L’hospice de la Vieille Charité, qu’il réalisa dans le quartier du Panier, est un des plus beaux monuments emblématiques de cette période avec sa vaste cour rectangulaire bordée sur trois côtés de galeries dont les colonnes se superposent sur trois étages, et sa chapelle toute rose, au toit ovoïde qui s’y dresse en son centre. A l’intérieur, aucun artifice ni simulacre, la pierre rose et la lumière remplissant tout l’espace. Ce monument vient d’être restauré, il accueille maintenant des expositions.
 
Notre croissant se prolonge en Suisse (région de Saint-Gall), en Allemagne du sud (Bade-Wurtemberg et région du lac de Constance), avec son foisonnement d’abbayes et d’églises : Ottobeuren, Birnau, Salem, Zwiefalten, en Bavière, en Souabe-Franconie avec Wurtzbourg et les peintures de Tiepolo à la Résidence, Bayreuth, le château de Pommersfelden, le lieu de pèlerinage de Vierzehnheiligen. Il gagne l’Autriche avec les abbayes de Melk et de Saint-Florian, la ville de Vienne (le Graben ou colonne de la Peste, l’église Saint-Charles Borromée). Il atteint et se termine vers 1750 en Tchécoslovaquie, haut lieu du baroque avec deux grands sculpteurs : Matyas Braun et Jan Brokof. La ville de Prague était (est toujours, je l’espère) un musée à ciel ouvert (pont Charles et quartier de la Mala-Strana).
 
Cent cinquante ans pour la mise en place de l’architecture et de la sculpture baroque dans ces régions d’Europe. Nous pouvons superposer cette carte de géographie avec l’histoire de la religion catholique. C’est là que la Réforme a pris un grand essor, conduisant à cette forme d’art en réaction. Curieusement, la France n’a pas été une grande terre d’accueil pour le baroque. On peut l’expliquer en grande partie par l’opposition du roi Louis XIV qui n’appréciait pas ce type d’architecture. Le Bernin, pressenti pour réaliser la façade orientale du palais du Louvre, fut très mal accueilli lors de son séjour en France, la statue équestre du roi Louis XIV qu’il sculpta ne fut jamais installée.
 
La peinture baroque connut une expansion plus forte en Europe : Pierre Paul Rubens en Flandre, les peintres français Pierre Mignard, Simon Vouet, Nicolas Poussin et La Tour, Murillo et Vélasquez en Espagne.
 
Dans la deuxième partie de ce travail, nous tenterons d’illustrer les différentes caractéristiques du baroque par des exemples découverts lors de nos voyages. En premier, nous évoquerons un personnage emblématique retrouvé aussi bien dans l’art sacré que profane : le putto.
« Ce mot italien intraduisible désigne un jeune garçon, un préadolescent, quelquefois un bambin, qui tient des cupidons païens ses joues dodues, ses fesses potelées, et des anges chrétiens ses mines pâmées. » « Ces putti sourient, cabriolent et virevoltent sur les retables, dans des débauches de stucs et de marbres. » Un exemple : le putto sculpté par Feuchtmayer appelé Honigschlecker, le Tâte-Miel. La statue date de 1750, se trouve dans l’église de Birnau, au bord du lac de Constance. Elle se situe sur un petit socle en marbre à gauche de l’autel. La jambe droite repose sur le socle, la gauche cherche un appui sur le montant du retable. Il est délicieusement potelé et tient une ruche sous son bras. De cette ruche s’échappent une multitude d’abeilles qui pendent en grappe à l’entrée. Il suce un des doigts de l’autre main, on peut imaginer  qu’il l’a trempé au préalable dans le miel et qu’il le goûte. C’est frais, charmant, sensuel, très théâtral. Les anges ou angelots peuvent se retrouver suspendus aux corniches des plafonds, les jambes pendantes dans le vide, ou accrochés aux chaires des églises.
 


 
Le baroque, c’est l’art del’illusion, le triomphe du trompe-l’œil. Andrea Pozzo, père jésuite auteur d’un traité de la perspective, a peint un chef-d’œuvre, le plafond de l’église Saint-Ignace à Rome représentant le saint en gloire au sommet d’architectures fictives de colonnes et d’arcades, envoyant ses missionnaires sur les quatre continents. Un ciel rayonnant, une coupole feinte complètent cette illusion parfaite.
Un souvenir personnel : visitant et admirant le plafond, je remarquai un pigeon qui essayait de s’échapper par cette coupole peinte. Il se cognait invariablement au plafond, trompé lui aussi par les savantes perspectives de l’artiste.
Une autre anecdote sur l’illusion : visitant à Prague l’église Saint-Nicolas de la Mala-Strana, je m’interrogeai sur la nature du matériau recouvrant les hauts piliers, marbre véritable ou peinture ? Amorçant une chiquenaude d’un doigt sur un pilier, je fus arrêté par la voix d’un sacristain cerbère qui me lança : « Primitivo ! » Je pense avoir retenu la leçon.


Le baroque c’est la théâtralité, le sens de la mise en scène du plaisir, de la souffrance et de l’extase.
Le Saint Sébastienréalisé par Antonio Giorgetti, un élève du Bernin, en est une illustration. Il se trouve dans l’église Saint-Sébastien, hors les murs à Rome, sous l’autel reposant sur un lit de marbre. C’est un jeune homme presque nu, allongé sur le dos, tête et buste relevés. Un drapé recouvre partiellement cette nudité. La tête est renversée, les yeux clos, la bouche légèrement entrouverte. Sa chevelure bouclée se répand en abondance sur ses épaules. Il n’a pas de barbe mais est pourvu de favoris. Son bras gauche est étendu le long du corps, le bras droit replié, la main sur la poitrine. On retrouve les stigmates de son supplice, quatre flèches plantées dans l’abdomen, les cuisses et le bras gauche. S’ils n’étaient présents, on pourrait penser qu’il dort ou se repose. Son visage est serein, les traits détendus, presque souriant ou extatique, le corps alangui. Il ne paraît pas souffrir ou a déjà transcendé cette souffrance. Je pense que cette mise en scène était là pour parfaire l’éducation religieuse des fidèles. Sébastien était un archer romain, supplicié sous Dioclétien du fait de sa conversion au christianisme. Laissé pour mort, il fut recueilli et soigné par Irène, venue pour l’inhumer. Le martyr de saint Sébastien a été très souvent représenté, en peinture ou en sculpture. Ce qui est très rare, c’est de le représenter couché et dans cette attitude voluptueuse. En général, il est debout et attaché pour son supplice. De même cette attitude extatique est exceptionnelle chez un homme, réservée le plus souvent à une femme.
 
C’est ce que nous allons voir maintenant avec les personnages de la bienheureuse Ludovica Albertoni et de sainte Thérèse d’Avila.
Nous retrouvons notre bienheureuse Ludovica dans une alcôve de la chapelle Altieri, de l’église San Francesco a Ripa, au bord du Tibre, à Rome. Sculptée par Bernini, elle repose sur un lit de marbre la tête appuyée sur un coussin lui-même richement ciselé. Allongée sur le dos, jambes légèrement repliées, recouverte d’un foisonnement tumultueux d’étoffes lui prenant également la tête, elle est manifestement en pâmoison : tête à demi renversée, yeux clos, bouche légèrement entrouverte, elle presse vigoureusement son sein de sa main droite au comble d’une exaltation lui faisant perdre les sens. Son visage est doucement ravagé par l’extase, son corps secoué de frissons. Elle est observée par une dizaine d’angelots qui se détachent du mur au-dessus d’elle.
Nous sexologues pourrions retrouver l’attitude du lâcher prise émotionnel avec ce mouvement du haut du corps accompagnant la décharge orgasmique… Née dans une famille noble, elle fut mariée à 20 ans contre son gré, eut trois filles. Devenue veuve, elle entra en religion, consacrant son temps et sa fortune aux pauvres. Elle était connue pour ses extases religieuses et ses dons de lévitation.
 

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Abus sexuel et art-thérapie. Par Leila AL HUSSEINI pour Sexualités Humaines 12

L’abus sexuel est un traumatisme majeur, laissant sur l’abusé et sa sexualité des répercussions graves et durables le conduisant, parfois inexorablement, à une impasse relationnelle. Qui dit traumatisme majeur dit séquelles sur le corps et l’âme.
 
Que peut devenir la sexualité après un événement semblable ? Et comment comprendre les différentes transformations psychosomatiques chez des patients ayant subi un abus sexuel ?


Durant cet exposé, je vais aborder quelques-unes des séquelles observées chez certaines patientes : douleurs musculaires, insomnie, angoisse, dépression, anorexie, inhibition, refoulement de l’imaginaire et pathologie de l’adaptation, sexualité débridée.

Il ne s’agira donc pas ici d’un inventaire détaillé et chronologique de cas cliniques. Par des prises obliques et condensées portant sur l’anamnèse et la thérapie, mon objectif principal est de vous exposer la diversité des symptômes liés à un abus sexuel et comment, à travers l’art-thérapie relationnelle, j’essaie d’aider les patients à retrouver leur unité fondamentale corps et âme.
 
1- L’inhibée
Josiane est une jeune femme universitaire divorcée après cinq ans de mariage, sans enfant. Elle souffre de problèmes de santé : troubles digestifs et problème de la thyroïde, douleurs musculaires, rigidité dorsale avec une difficulté respiratoire et une inhibition presque paralysante face à l’autorité. Elle souffre d’angoisses liées à un blocage se rapportant à son travail universitaire dont le sujet est lié au corps.
 
La thérapie a duré deux ans. En utilisant principalement la peinture et en donnant une place centrale aux rêves qui ont ressurgi grâce à la relation thérapeutique, modifiant ainsi complètement le fonctionnement de cette patiente marquée par l’angoisse et la passivité.

Lors de la première séance, Josiane dessine avec un crayon gris une femme au corps enfantin, sans reliefs, assise sur un tronc d’arbre coupé, tournant le dos au monde, paraissant absorbée par une sorte de méditation et que la patiente nomme « femme-ange ». Après quelques séances d’art-thérapie, Josiane réalise une autre femme-ange à la gouache.
Cette fois, la femme-ange est debout, les ailes sont immenses et le corps est plus matérialisé que lors de la première représentation. A partir de ce moment-là, plusieurs souvenirs refoulés surgissent et la patiente, à ma demande, retrouve l’origine de son identification à l’ange en trois images-souvenirs :
Le premier : lorsqu’elle avait 3 ans, elle dormait dans le lit de ses parents. Sur le mur, au-dessus de leurs têtes, un tableau représentait un ange gardien tenant dans sa main un tout petit enfant l’empêchant ainsi de tomber dans un gouffre. La fragilité de l’enfant, le rôle protecteur de l’ange, tout cela la fascinait. Elle se rappelle l’avoir toujours regardé avant de s’endormir.


Le deuxième souvenir : toujours à l’âge de 3 ans, Josiane se voit en train de rendre visite à une arrière-grand-mère mourante. Elle se souvient de cette rencontre avec beaucoup d’émotion et raconte qu’elle n’avait pas peur de la vieille agonisante qui lui disait : « Voilà mon petit ange qui vient me visiter. »
Troisième souvenir : Josiane rencontre une tante atteinte de schizophrénie, obèse et quasiment abandonnée dans une campagne profonde. Malgré sa maladie, elle est toujours très douce avec Josiane qu’elle nomme « mon ange ».

La représentation de l’ange par Josiane n’est donc pas anodine. Elle rend compte à la fois d’un processus propre d’identification et d’une désignation identitaire par autrui. Il est évident que l’ange est une image projetée de son propre corps. Elle le définit comme un être éthéré, asexué et capable de s’envoler. L’ange nous fournit l’image d’un corps imaginaire qui nous permet de mettre en évidence le rôle du corps propre dans la genèse de cette représentation pour inclure le temps et l’espace.
Aussi loin qu’elle se souvienne,

Josiane se trouve sujette à des situations dures et traumatisantes : le plus important traumatisme qu’elle a vécu s’est produit à l’âge de 5 ans, lorsque l’un de ses demi-frères, âgé de 17 ans, l’a abusée et cela pendant plusieurs années, sans qu’elle puisse trouver aucune aide auprès de sa mère complètement soumise et passive. Il se produit dès lors chez ma patiente une évidente méfiance du monde, un repli total sur elle-même, avec une immense détresse. S’y ajoutent les traumatismes liés au fonctionnement familial dans lequel violences morales et physiques sont permanentes. « Tout mon environnement était hostile et pourtant j’avais peur de le perdre. »
Sa difficulté à figurer son corps se montre donc dans les multiples images et réalisations qu’elle donne d’elle-même en peinture : elle dessine et commente des images de poupées mécaniques dont le corps est automatisé, elle actualise sa difficulté à être et à agir.

Dans cette représentation de sa vie passée et qu’elle nomme elle-même « fresque familiale », on voit bien ici l’histoire de son fonctionnement psychosomatique dans son contexte relationnel et temporel.

Au fur et à mesure de l’avancement du travail thérapeutique, Josiane se libère de ses inhibitions intellectuelles, exprime ses émotions et envisage sa vie autrement. Grâce aux rêves amenés à la relation thérapeutique, la patiente a pu s’affranchir de la honte d’avoir un tel passé et avancer dans son travail universitaire. Un rêve actualise ce changement et exprime sa colère envers son abuseur : quelques jours avant la soutenance de sa thèse, elle rêve que son demi-frère abuseur veut assister à sa prestation. Elle crie et lui hurle à plusieurs reprises, à s’en faire mal à la gorge, « espèce de pédophile, pédophile, pédophile ! tu oses venir ici ! ». Le frère fuit, elle lui court après et elle se réveille en hurlant « pédophile ! ».

Actuellement, elle est enseignante, elle est mariée, elle a un enfant. Elle semble aller bien.
 


 
2-L’insomniaque
Mademoiselle M. a 45 ans, elle vient me voir parce que, depuis des années, elle n’arrive pas à dormir. Epuisée et déprimée, sans rêve, sans travail et sans amis. D’après elle, rien ne va dans sa vie. A cette situation infernale s’ajoutent d’autres problèmes somatiques : arrêt de ses règles, sensation de vertige et de douleurs diffuses dans tout le corps, plus particulièrement dans le dos.

De quoi faire de sa vie un cauchemar éveillé. Melle M. est d’origine italienne. Elle vit en Suisse alémanique et est la cadette d’une fratrie de trois garçons d’un autre mariage. Son père immigrant est décédé d’un cancer, et sa mère, depuis 4 ans, souffre d’Alzheimer et dépend de sa fille au quotidien. Melle M. dit avoir vécu dans un milieu familial où la violence et la dépression étaient dominantes. Elle a le sentiment que, dans sa famille, personne n’a pu échapper ni à la souffrance ni à la solitude. Pour elle, dans cette famille la victime peut cacher un bourreau et vice versa.

Le travail thérapeutique avec Melle M. sera interrompu après 12 séances, s’étalant sur trois mois. D’après elle, ce sont des raisons pratiques telles que la distance géographique et la difficulté économique qui justifient cette interruption. D’après Sami-Ali, cette interruption est plutôt due à une trop rapide mise en évidence de l’impasse qui a englouti toute sa vie dans une temporalité linéaire. Et comme il l’explique dans son ouvrage L’Impasse relationnelle. Temporalité et cancer :« Une temporalité linéaire, marquée par la nécessité de s’adapter au détriment de la subjectivité avec toujours le risque, en l’absence de tout autre alternative, d’aller droit vers l’épuisement. »

En effet, Melle M. souffrait depuis longtemps de dépression devenue caractérielle, mais ne voyait, dans ses symptômes somatiques, aucun lien avec son vécu. C’est la relation thérapeutique à travers la peinture et les couleurs qui lui ont permis de redécouvrir ses affects et de révéler pour la première fois à autrui un passé lourd et secret : Melle M. devait avoir 6 ans lorsque son demi-frère de 16 ans a commencé à l’abuser.

La petite se trouve presque toutes les nuits transportée de son lit et emportée par son abuseur deux étages plus haut jusqu’à la mansarde où il vit. L’arrivée de la nuit signifiait pour elle ce rituel qu’elle craignait mais ne pouvait fuir. Alors, dans son lit, elle attendait son bourreau. Lorsque je lui demande une image plus précise associée à un ressenti corporel, elle se souvient qu’elle mettait son bras droit sous le matelas pour s’accrocher et essayer de résister à son enlèvement, malgré la douleur de la torsion imposée à son bras droit.

Elle s’étonne lorsque j’attire son attention sur le lien possible entre son insomnie persistante, sa douleur dorsale et la dramatique situation abusive qu’elle a vécue étant enfant. Cette proposition la choque, la sidère. Elle devient pâle, se fige et rejette complètement ce lien. Révélant son désespoir profond et douloureux. Elle me répond que le frère abuseur est déjà mort du sida et que ce n’est pas la peine d’en parler encore.
 Fin de la thérapie.
 


 
3- La rêveuse
Helen est une dame d’origine anglaise, elle a 56 ans et est venue me voir il y a deux ans pour des séances d’art-thérapie, précisant dès le départ qu’elle a besoin d’un moyen d’expression. Elle dit avoir fait d’autres thérapies sans qu’elles aboutissent à alléger ses difficultés multiples : douleurs diffuses, stress et angoisse et sentiment de honte. Helen divorce après vingt ans d’un mariage difficile avec un mari violent et possessif et avec lequel elle a eu trois enfants. Helen a quitté l’école après les études obligatoires et n’a pu faire aucune formation professionnelle. Depuis son divorce, elle vit seule et travaille comme réceptionniste.

Helen est une belle femme rêveuse ; elle impressionne par sa manière d’être et par son comportement spontané qui fait penser à celui des enfants. Depuis deux ans, elle vient deux fois par mois. Elle vit le présent et s’applique à raconter sa vie et ses problèmes du quotidien, évoque sa solitude, parle de ses rêves ou cauchemars, de son enfance, de ses souvenirs bons ou mauvais, elle pleure ou rit et réalise des peintures qui surgissent de ses récits.

Un jour, Helen me raconte en pleurant qu’elle a été cambriolée et cette agression fait ressurgir en elle des blessures, des cassures, des souvenirs de portes forcées… et la replonge dans une sorte de sidération et de tristesse qu’elle dit et écrit avoir déjà connues. Trois séances plus tard, je lui demande les raisons de sa tristesse actuelle, elle me dit que c’est le douzième anniversaire de la mort de son père. Pour la première fois, elle me dit : « Je crois avoir été abusée par mon père… » Et dans un collage, elle exprime le trouble de sa situation alors qu’elle avait 4 ans.

Durant les deux mois qui suivent, elle continue à être agitée, insécurisée, comme si l’incident de la porte défoncée avait contribué à faire ressurgir toutes les pertes d’un passé qu’elle a fui. Et, un jour, je lui propose d’essayer, avec des tissus, de reconstituer la situation troublante qu’elle avait partiellement évoquée deux mois auparavant. Tout à coup, Helen saisit des tissus, les découpe, les colle et reconstitue rapidement une scène qui nous surprend, elle et moi, par sa force et son éloquence. Elle n’arrive plus à trouver ses mots en français, sa langue maternelle prend le dessus, elle pleure, et sans vraiment parler, écrit une liste de mots qui expriment ce qu’elle ressent actuellement envers son père.

Pouvoir parler de l’abus après tant d’années lui a permis de se défaire de son sentiment de honte, de sa culpabilité de s’être crue complice de son père. Elle a pu évoquer la soumission totale infligée par son mari et la famille de cet homme qui l’avait mise sous sa domination, lui a fait se teindre les cheveux en brun alors qu’elle est blonde, et parfois l’a enfermée et éloignée du monde. Elle a compris qu’elle ne trouvait refuge que dans ses rêveries et saisi à quel point elle fuyait l’horreur de la réalité en ne faisant confiance qu’à ses rêves. Cependant, elle n’arrivait pas à sortir de cette impasse qui était l’expression de ce que Sami-Ali nomme : « Une temporalité discordante faite de deux systèmes, subjectif et objectif, qui s’annulent mutuellement sans parvenir à s’harmoniser… » Peinture…

D’une séance à l’autre, Helen réussit à établir des liens entre ses problèmes actuels (douleurs diffuses, difficulté à s’affirmer dans son entourage) et sa culpabilité et sa honte liées à cette histoire qui l’a privée à la fois de son père et de sa mère méprisante. Dernièrement, à son travail, elle a pu affronter sa supérieure qui la maltraite et elle a même osé demander à cette dernière de lui présenter des excuses. Helen est décidée à retrouver le contact avec ses enfants qui, sauf le garçon, continuent à prendre le parti du père manipulateur. Pour elle, c’est le projet le plus important de son existence.

Toujours dans le cadre de la thérapie, elle souhaite continuer à écrire et à peindre sa vie, afin que ses enfants comprennent un jour les raisons qui l’ont poussée à les quitter.
 

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Vaginisme : Le lieu fendu defendu. Par Michelle Boiron pour Sexualités Humaines 12

 
michelle boiron« Le vaginisme est à l'intromission du pénis ce qu'est le clignement de l’œil à la pénétration du moucheron » (1),disait Kröger. Comparaison qui signe le caractère involontaire de la constriction…
 
Comment « introduire » le vaginisme ?
Le terme est d’emblée provocateur, c’est un exercice difficile, les mots se dérobent. On est aux portes de l’intime. On se doit d’aborder ce sujet tabou avec humilité et une grande pudeur par respect pour ces femmes. Elles souffrent, au seuil de la jouissance, là où ça doit passer pour advenir, là où ça ne passe pas. Là où ça fait mal, là où ce devrait être l'entrée de la jouissance : c’est la butée. Face à ce continent inexploré, il a fallu aller fouiller chez nos pairs psychanalystes. C’est à la relecture, d’une part de Françoise Dolto qui, grâce une analyse très précise, répertorie tous les symptômes, véritable grille de lecture, de ce corps verrouillé et éclaire cette affection, notamment par le truchement de la phobie, et d’autre part de Jacques Lacan qui évoque l’expression d’une sexualité dangereuse.
D’emblée nous postulerons que le vaginisme se lit en relation étroite avec la phobie.
Dans son séminaire sur la relation d’objet, Lacan expose que l’objet de la phobie serait un élément significatif de l’histoire du sujet qui viendrait masquer une angoisse fondamentale : « Pour combler quelque chose qui ne peut se résoudre au niveau de l'angoisse intolérable du sujet, celui-ci n'a d'autres ressources que de se fomenter un tigre de papier. »(2)Lacan compare ce signifiant à de véritables parois de papier devenues pour le sujet aussi infranchissables que la muraille de Chine !
L’expression est joliment imagée pour représenter la femme souffrant de vaginisme. Nous allons mettre en lumière la manière dont le signifiant phobique protège de la disparition du désir. L’objet phobogène devient le symbole de tous les dangers liés à la sexualité qu’il faut repousser par des mécanismes de défense très organisés. Puis l’analyse d’un cas clinique nous permettra de vérifier les hypothèses de départ et quelques pistes thérapeutiques. Mais tout d’abord, il convient de donner une définition de ce qu’est le vaginisme et de revenir sur la notion de phobie.
 
Le vaginisme, une impasse ?
On retiendra cette définition :
« Le vaginisme correspond à l’ensemble des réactions musculaires kinésiques qui visent à fermer l’orifice vaginal lors du coït et existe aussi lors d’examens gynécologiques. Il s’agit de réactions réflexes involontaires de protections localisées au génital que l’on peut voir aussi comme un véritable système défensif de surfaces face à la pénétration vécue comme intrusion, si ce n’est agression. Ce système est souvent associé à une non-représentationou non-perception du vagin comme lieu érotique féminin et à des mauvais apprentissages sexuels acquis à des degrés divers. » (3)Distinct du vaginisme, la dyspareunie dite d’intromission est une pénétration douloureuse qui est un équivalent du vaginisme, mais incomplet, avec un certain degré de perméabilité et de pénétrabilité. C’est une phobie de la pénétration du pénis de l’homme et de l’agressivité phallique ; c’est une peur de la sexualité coïtale, et surtout la peur de son identité féminine inconnue et l’ignorance de son intimité. C’est parfois le résultat d’une agression ou d’un traumatisme sexuel. Ou bien seulement d’un fantasme de pénétration.On parle de dysfonction sexuelle, puisque c’est reconnu comme telle dans le monde médical. Elle peut être primaire ou secondaire, permanente ou intermittente ; sélective ou non. Elle peut se manifester avec un seul ou tous les partenaires. Elle peut être le résultat d’une agression ou d’un traumatisme sexuel. De la définition du vaginisme sont exclues les malformations vulvo-vaginales qui nécessitent un traitement chirurgical et qui peuvent rendre, également, la pénétration impossible.
 
La phobie, un rendez-vous ?
En grec ancien, phobie signifie effroi. L’effroi est du côté du sujet. L’effroi, lui, vient du latin : faire sortir de la paix. La phobie est la manifestation d’une symbolisation imparfaite du sujet qui face à un changement d’état se trouve confronté à l’impensable. Devenir adulte, exister en tant que sujet, c’est par définition ne plus être dans une relation fusionnelle. C’est donc s’être séparé. La phobie, quel qu’en soit l’objet, est la manifestation d’une symbolisation imparfaite, une maladie de la séparation. Les symptômes sont terrifiants pour celui qui les vit, puisque ce qui est en jeu pour lui dans l’objet phobique n’est rien moins que sa propre disparition en tant que sujet et le retour à un état fusionnel. Comme le dit Irène Diamantis : « La pensée devient incestueuse. » (4) La phobie interdit de penser rationnellement. On attribue à l’objet de la phobie un pouvoir qu’il n’a pas et qui empêche tout contrôle de la situation. L’objet de la phobie est effractant. Le vaginisme est un exemple de phobie associé. En effet, l’expérience montre que les femmes atteintes de vaginisme présentent une autre phobie.
 


 
Le vaginisme : l’histoire d'un tabou ordinaire ?
Le vaginisme est un sujet dont on parle peu et dont les références bibliographiques sont peu nombreuses. C’est de toute évidence un sujet tabou. Les femmes qui en souffrent sont très isolées. Elles le vivent comme une honte associée à une grande culpabilité. Elles taisent certaines pensées aussi pour respecter les interdits culturels et personnels dont elles sont porteuses. Un mur de silence. Dans d’autres temps, d’autres lieux – et encore parfois aujourd’hui –, quand la virginité était considérée comme culturellement correcte, voire exigée dans certaines cultures, cela rendait le vécu de ces femmes moins douloureux ; elles étaient vierges et pouvaient en être fières ; elles attendaient éventuellement de se donner au prince charmant. Au XXIe siècle, être vierge n’est pas politiquement correct. Cela contribue à aggraver leur souffrance de femme, et aussi pointer leur incapacité de devenir mère par l’absence de pénétration. L’absence de sexualité, soit ! Mais renoncer au désir de grossesse, impensable ! De nos jours, la performance sexuelle est un signe de « santé sexuelle ». Il est de fait suggéré, pour ne pas aggraver « le trou » de la Sécurité sociale, de jouir pour être en bonne santé. Donc nos vaginiques sont au mieux de mauvaises citoyennes, au pire elles sont coupables et doivent avoir honte. Le message est clair : ouvrez-vous, vous irez mieux et cela coûtera moins cher à la société ! Comme l’illustre parfaitement cette réflexion d’unegynécologue simplement indélicate : « Ne faites pas tout un cirque, moi, quand je vais chez le dentiste j'ouvre bien la bouche pour le laisser faire son travail. » Les femmes souffrant de vaginisme cultivent les images négatives que la société refuse de voir. Comment revendiquer le « label femme » en ayant une sexualité sans pénétration ? Elles cumulent les échecs, là où les autres étalent leurs performances.
 
La psychanalyse au secours ?
La psychanalyse ignore le vaginisme. Les références sont essentiellement liées à la névrose et à la phobie. Ainsi c’est pendant le déroulement de la crise œdipienne que l’enfant va expérimenter l’épreuve du manque et de la complétude. Ce qu’il perçoit comme manque est situé à l’extérieur de lui et c’est ce manque qui crée l’angoisse. La phobie avec l’objet choisi condense ainsi toute l’angoisse sur un mode défensif. Le sujet est alors en panne de sens et l’objet vient à point nommé pour le soulager. Il sent inconsciemment qu’il est l’instrument de l’autre maternel. L’enfant a alors besoin du soutien du père pour le soutenir ; s’il y a défaillance du père, c’est à ce moment-là pendant la crise œdipienne que peut se constituer la phobie. Ce qui est paradoxal c’est que malgré toute la charge d’angoisse que véhicule la phobie, elle reste un mode de défense contre l’angoisse. Il y a une double économie dans cette opération : il règle le conflit d’ambivalence à l’égard du parent aimé autant qu’à l’égard de celui qui est craint ; la phobie canalise l’angoisse qui n’apparaît plus qu’à l’évocation ou en présence de l’objet phobique qu’il suffit alors d’éviter. Cela se complique évidemment quand il s’agit de la femme qui souffre de vaginisme.
Comment éviter la confrontation avec l’objet phobique quand celui-ci est le sexe de l’homme avec lequel elle désire être en relation ? Comment rentrer en relation sexuelle avec lui ? C’est essentiellement dans le livre Séminaire de psychanalyse d’enfants, de Françoise Dolto, qu’on a pu trouver une réponse à ce qui reste une énigme pour la femme. Dolto a relaté un cas de vaginisme en pointant les signes cliniques qui donnent un éclairage tout à fait pertinent sur les symptômes présents chez ces femmes : refoulement majeur de la libido des stades génital et oral ; le refoulement culpabilisé provient de désir intense ; l’agressivité sans objet connu ou imaginaire doué d’une puissance terrifiante, d’où la phobie associée sans aucune plainte ; la compulsion à sucer le pouce d’une personnalité très féminine pleine de charme de douceur et de tendresse ; des rêves de dangers élémentaires, cataclysmiques, fournaises éclatements, phobogènes après le réveil et à peine verbalisables. Jusqu’à écrire : « Chez ces femmes, on retrouve toujours inconsciemment le fantasme du viol éviscérateur par la mère, alors que la petite fille très précocement érotisée, même avant la castration primaire, désire le viol trucidant par le père. » (5)
Notre travail de thérapeute consistera à mener l’anamnèse avec douceur pour éclairer toutes ces zones d’ombre afin de conduire la patiente, qui ne comprend pas ce qui lui arrive, à faire des liens avec son histoire. Petit à petit, elle découvrira l’origine de sa souffrance, en mettant des mots dessus. Le voile pourra se lever, et le rapport avec l’autre enfin exister sans crainte d’« éviscération », de pénétration ou de séparation. On constate, même si chaque histoire est singulière, que la symptomatologie décrite par Françoise Dolto est présente dans la plupart des cas. Soyons néanmoins prudents car d’expérience on sait que l’on trouve presque toujours ce que l’on cherche.
 
La relation avec la mère
La fille se trouve comme dans une toile d’araignée, prise dans un scénario où étant en fusion totale avec la mère, elle est obligée de se protéger pour ne pas être envahie. Le corps de la fille ne peut s’exprimer sexuellement si dans son fantasme la mère risque de la dévorer de l’intérieur. La fille vit inconsciemment dans la terreur de devenir l’objet de jouissance de la mère avec le risque de se sentir annulée. Dans ce cas, cela se joue tout le temps entre elles. Pas seulement physiquement mais moralement, avec les mots tout est pénétrant et se vit comme une intrusion.
C’est ainsi que l’on retrouve, comme dans toutes les névroses, une gamme d’attitudes inconscientes qui se laisse voir dans la sexualité et ici se cristallise sur le vagin, pour créer une véritable symphonie : le vagin est ouvert, il est ouvert sous condition, ouvert tout le temps, ouvert de façon masochiste, ou au contraire il se ferme un peu, beaucoup, passionnément, à la folie. La phobie est mise en place et ces femmes se trouvent seules, exposées sans protection face à cette intrusion.
 


 
Le père de la vaginique
Le viol du père, fantasmé par la fille, ne produit pas du tout le même effet. La fille ne se fermera pas à cause de lui puisqu’elle le désire inconsciemment, ce père. C’est la différence essentielle avec le fantasme qui met en jeu la mère. Elle imagine toujours dans son fantasme l’énorme zizi qui va tout casser et l’effraie, mais elle sait qu’après il se dégonfle et surtout il s’enfuit. Elle sent que par ce fantasme elle deviendra une femme. Plus tard, quand elle aura grandi mais qu’elle est encore vierge, au moment où elle décide de ne plus le rester, elle est consciente que cela va briser quelque chose en elle, mais elle est prête. C’est très bien illustré sous le titre du conte La Belle et la bête, qui connaît plusieurs variantes en Afrique et en Asie. Ce conte nous révèle qu’en matière de sexualité, il pourrait bien y avoir une valeur universelle. Il nous relate que : « Les jeunes filles ne voient plus un monstre bestial dans l’homme qui les désire mais un beau prince. » (6)Comme si la sexualité, pour la fille d’emblée inquiétante et repoussante, devenait apprivoisée par le truchement des sentiments.
 
Le partenaire de la femme atteinte de vaginisme
Le partenaire n’est pas n’importe quel homme. Il souffre très souvent d’une difficulté sexuelle masquée par celle de sa compagne et qui est dévoilée dans la consultation. Nous savons qu’une dysfonction sexuelle est rarement isolée. C’est presque toujours un homme anxieux, très gentil, doux, maladroit, peu expérimenté, parfois brutal, qui se heurte à la double barrière de l’hymen et de l’incompréhension. Il se satisfait, lui aussi, au moins durant les premières années de vie commune, d’une sexualité externe au vagin. Ce n’est que tardivement qu’il se plaint et que son désir non réalisé de pénétration vaginale, mais aussi d’avoir un enfant, pourra entraîner une plainte, qui débouchera sur une séparation du couple s’ils ne trouvent pas de solution à leur problème. Si tous les deux prennent conscience de la pathologie de leur couple et s’ils le désirent vraiment, ils trouveront avec l’aide du thérapeute la formule magique ou la bonne clé et pourront franchir la porte fermée : « Sésame, ouvre toi. » Ces couples-là pratiquent, souvent et parfois depuis des années, l’évitement. On peut aussi souligner que ce mode de fonctionnement n’empêche nullement ceux qui en sont porteurs de rencontrer des partenaires. La thérapie fera dans un premier temps émerger leurs raisons de se satisfaire de telles restrictions. On a comme prérequis que lui aussi souffre d’une dysfonction. Commençant par mettre en exergue le fonctionnement du couple, le thérapeute pourra déceler une pathologie conjuguée, ce qui permettra de donner à la femme un peu d’air afin d’alléger sa culpabilité. Elle pourra désormais la partager avec « l’heureux élu », à égalité dans le meilleur des cas. Le dernier patient à qui j’ai proposé ce partage souffrait d’une éjaculation précoce depuis cinq ans. Il n’a concédé, et avec beaucoup de difficulté, que 30 % de responsabilité. C’est lui qui exigeait que sa femme consulte une sexologue sans penser qu’on demanderait à le rencontrer. Et qu’il allait devoir lui aussi se remettre en question.
 

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Rencontres sous le tipi. Par Pierre-André Bizien pour Revue Sexualités Humaines 12

Le Far West : méchants cow-boys, gentils Indiens, bisons sauvages, danses autour du feu… Que de prismes simplistes assiègent nos consciences dès qu’il s’agit d’évoquer les civilisations septentrionales du Nouveau Monde.
 
Œuvrons donc à contre-courant et daignons, au prix d’un dernier cliché, faire circuler le calumet de la paix… Place aux étreintes, aux caresses et à la grande question qui nous taraude : quels types de pratiques sexuelles avaient cours au sein des tribus indiennes ancestrales ?

Mouvante au fil des siècles et selon les territoires considérés, la libido du peau-rouge s’avère suffisamment caractéristique pour que nous puissions l’appréhender au singulier. Ici, valeurs traditionnelles et contrôle social se conjuguent à une incontestable permissivité charnelle.

Cette dernière frise à certains égards notre fameux concept de tolérance occidentale, et encourt par-là même le péril d’un certain travestissement. Gardons-nous de l’angélisme et n’omettons pas de considérer l’envers du tipi : entre colons blancs et Indiens d’Amérique, Abel et Caïn se confondent. Déprédations mutuelles, tractations commerciales et intérêts bien compris…

Plus d’une fois, l’agresseur européen fut soudoyé pour exterminer une tribu adverse, nettoyer un territoire convoité. Ici comme ailleurs, la déviance sexuelle occasionnait bien des rigueurs : dans certaines communautés, la femme adultère avait le bout du nez coupé.

 


Chez les Comanches, comme en Asie du Sud, les veuves pouvaient être tuées sur la dépouille de leur mari ; chez les Crees et les Lakotas, comme en Afrique subsaharienne, les filles nouvellement pubères étaient considérées impures et reléguées dans une hutte spéciale à l’écart du campement, afin de protéger la communauté. Exceptées ces pratiques qui effrayèrent plus d’un jésuite, les Indiens d’Amériques surent façonner des codes sexuels d’un caractère très novateur : les missionnaires chrétiens rapportent notamment que la liberté sexuelle des femmes était équivalente à celle des hommes, et que les pratiques homosexuelles n’étaient pas réprimées.

Chez les Sioux, les Yucatan et au sein de nombreuses autres tribus, un certain nombre d’hommes vivaient comme des femmes ; les berdaches, travestis homosexuels, jouissaient d’un statut religieux de premier ordre. Aussi les grands guerriers les prenaient-ils souvent comme épouse secondaire (ce fut par exemple le cas du chef Crow Iron Bull, avec une certaine Miakate Jim).

Partout, la jalousie était considérée comme une indignité, et les hommes évitaient de se quereller pour des femmes. Ils convoitaient tout spécialement les jeunes veuves et les femmes mûres, plus aptes à gérer correctement le foyer ; le travail des peaux et la préparation de la nourriture nécessitaient un certain savoir-faire, qui ne s’improvisait pas. Avant d’être mariée vers 16 ans contre quelques chevaux, la jeune Indienne pouvait entretenir de multiples aventures à l’extérieur du campement ; là, dans le secret de la végétation, elle consommait son plaisir avec quelque guerrier imberbe, qui en demanderait une autre en mariage quelques mois plus tard. Le contrôle social restait souple, assuré tout au plus par quelque aïeule édentée dont les soupçons n’atteignaient pas le quart des forfaitures de la demoiselle.

Cette grisante liberté des grands espaces se conjuguait cependant à de rigoureux impératifs de pudeur, démontrant par là même que la collectivité conservait en définitive la mainmise sur le quotidien charnel de ses membres : baisers et caresses étaient bannis en public, tout comme les rapports sexuels en certaines périodes liturgiques (notamment chez les Wendats). Parvenus à la puberté, les frères et sœurs Iroquois ne devaient plus jouer ensemble et ne s’adressaient plus la parole. La débauche elle-même, y compris lorsqu’elle paraissait flagrante, répondait en vérité à une scrupuleuse codification culturelle : ainsi n’était-il pas rare de constater certains élans pour le moins équivoques entre beaux-frères et belles-sœurs.

Cette apparente licence découlait en vérité d’une institution culturelle majeure : celle qui imposait le lévirat et le sororat au cas où l’un des époux viendrait à disparaître. Dans cette perspective, les fougueux parents anticipaient leur apprivoisement mutuel. Au fond, tout le génie de la culture sexuelle indienne réside en cette improbable – et pourtant si juste – symbiose entre liberté et pudeur.

Loin de déboucher sur les affres de la concupiscence et autres débauches babyloniennes, la permissivité tribale amérindienne était génitrice d’ordre et de morale. Flamboyant paradoxe, qui n’échappa pas aux scrupuleux pères jésuites. Un observateur pouvait ainsi constater : « Même si l’adultère n’était pas légalement une offense, les maris ne s’y adonnaient en aucune façon évidente (…) les hommes s’abstenaient de leurs épouses durant de longues périodes chaque année et des couples restèrent unis même dans les cas où des maris devinrent définitivement impotents à cause de maladie. »

D’autre part, monogamie et polygamie s’enchevêtraient souplement, hormis au sein des quelques peuplades exclusivement régies par la première (Iroquois, Hurons). Il arrivait fréquemment qu’en raison de l’ampleur des tâches domestiques qui lui incombait, l’épouse demande à son mari de prendre une autre femme ; dès lors, le travail au sein du tipi serait partagé plus équitablement. Certains guerriers et chefs Indiens pouvaient cumuler cinq épouses, en raison de l’abondance des services qu’ils devaient à la collectivité (présents, festins…).

Le fait est clair : c’est bien le statut économique qui conditionnait avant tout le statut marital, comme l’attestent de nombreux exemples. Ainsi, à l’occasion des longues périodes de chasse, il était fréquent qu’un chasseur déjà marié contracte une nouvelle union : il s’agissait d’un mariage temporaire avec une « femme de campagne » qui troquait alors services sexuels contre nourriture. Lorsque l’absence de l’époux s’éternisait, la femme restée au campement pouvait s’offrir un concubin de circonstance. Dès lors, libre à elle de garder l’homme de son choix lorsque le mari serait enfin de retour ; le divorce était permis, et la proximité de la fratrie anéantissait tout risque de violence conjugale en retour. Fasciné par ces étonnantes pratiques culturelles qu’il observait au XVIIIe siècle, l’abbé Lafitau alla jusqu’à parler de… gynécocratie…

 

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Le vaginisme ou le langage du corps. Laure Mourichon pour Revue Sexualites Humaines 12

L’expérience de la kinésithérapeute (Par Laure Mourichon)

 
De nombreuses femmes osent aujourd’hui consulter pour ce qu’elles considèrent souvent comme une incapacité voire un handicap. L’approche proposée par le spécialiste du corps qu’est le kinésithérapeute est la première porte concrète qui ouvre ce dossier.
 
 
Le vaginisme est une contraction réflexe, inconsciente de la musculature périnéale que la femme met en place pour se protéger par peur de la pénétration lors du rapport sexuel ou de la consultation gynécologique. Cette hypertonie périnéale rend alors la pénétration difficile et douloureuse, voire impossible en cas de vaginisme sévère.
La psyché et le corps forment un tout indissociable, ils ne fonctionnent pas l’un sans l’autre. Les affects, les émotions vont avoir une incidence sur le corps. Le corps est un miroir qui traduit l’expression de notre ressenti, de notre vécu. Chaque être humain se construit à partir de son histoire familiale, de l’amour qu’il a reçu ou non, de son éducation, des principes religieux parfois. Sa route est parfois sinueuse, parsemée de doutes, d’interdits, de non-dits, de traumatismes.
Le vaginisme peut être primaire ou secondaire faisant suite parfois à des dyspareunies orificielles après infections vaginales répétitives ou après accouchement traumatisant.
 
Les causes d’un vaginisme primaire sont multiples :
- abus sexuels, attouchements sexuels ou climats incestueux dans l’enfance ;
- éducation très rigide où la sexualité est vécue comme quelque chose de sale, de malsain ;
- éducation religieuse stricte où le plaisir a peu de place dans la sexualité et où la virginité est primordiale ;
- relation très fusionnelle à la mère empêchant la femme de s’accomplir et de s’épanouir sexuellement.
 
Le corps est étonnant, il traduit en symptômes ce que la violence du traumatisme a empêché de verbaliser, refoulant au plus profond de la psyché, allant à oublier parfois l’acte lui même pour continuer à vivre.
Il devient l’expression d’une souffrance muette. Le corps a une mémoire, il se referme, se replie sur lui même. C’est un fonctionnement logique, protecteur que la femme met alors en place pour se protéger sans en avoir conscience.
 
 
Trois histoires cliniques
Marie, 30 ans, est pour la première fois amoureuse de Pierre. Les rapports sexuels sont impossibles.
 « Je ne peux pas regarder, ni toucher, ni sentir son sexe. Je me sens physiquement mal et des maux de tête m’envahissent. Pour moi la sexualité c’est sale, son sexe me dégoûte. »
Mon histoire est difficile car mon frère a violé ma petite cousine quand elle avait 4  ans. Mes parents ne m’ont rien dit et du jour au lendemain il a disparu de la maison. Il a été emprisonné et est mort à 22 ans d’un cancer. Je ne l’ai jamais revu.
« Avec lui, je ne m’étais jamais sentie sexuellement en danger, mais il était très violent. Dès que mes parents étaient partis, il me frappait avec des gants de boxe et une fois il a failli m’étrangler. »
 
Pascale, 25 ans, vit depuis six ans avec Serge. Ils ont du mal à avoir des rapports sexuels avec pénétration.
« Dès qu’il me touche, je me bloque. Pourtant il est très gentil et très compréhensif, je m’en veux de lui faire vivre cela mais c’est plus fort que moi. S’il m’embrasse, cela va, mais dès qu’il commence à me toucher la poitrine et le sexe, c’est comme une cassure en moi, des images apparaissent en premier plan et je ne peux plus rien faire. Mon beau-père m’a harcelée physiquement à la puberté. Il me réveillait dans mon sommeil, me disait j’ai envie de toi, je t’aime. Il me touchait la poitrine et se pressait contre moi. Je sentais son sexe en érection et j’étais morte de peur. Il ne m’a jamais pénétrée. Un jour, j’ai osé en parler à ma mère car je n’en pouvais plus, mais elle ne m’a pas cru.Une autre fois, alors que j’essayais de lui en reparler, elle m’a dit une phrase qui m’a choquée : il n’y a pas eu de pénétration, alors c’est bon. »
 
Sylvie, 30 ans, mariée depuis quatre ans, est envoyée par sa gynécologue. Elle l’a consultée pour insémination artificielle car elle veut absolument avoir un enfant mais n’arrive pas à avoir de rapports sexuels avec pénétration.
« J’ai été élevée dans les principes de la religion, on ne fait pas l’amour avant le mariage, la virginité est un cadeau précieux que l’on fait à son mari. Il peut me caresser mais si j’éprouve du plaisir, il faut que j’aille ensuite me laver, je me sens mal. J’ai regardé une fois mon sexe, je n’aimais pas voir cette partie molle qui ressemblait à un morceau de viande rouge rempli de sang. Je voyais quelque chose bouger, c’était sale, dégoûtant. »
 
La consultation sexologique va tenir compte de ces deux éléments indissociables, corps et psyché. En partant de son histoire, de son vécu, en lui permettant de mettre en mots sur ce qui n’a jamais parfois pu être verbalisé, en donnant du sens à son symptôme, c’est une première étape vers une ouverture, un lâcher prise, une perte de contrôle.
Et puis doucement intégrer ce corps et faire comprendre à la patiente pourquoi la pénétration est aujourd’hui impossible en repassant par des cognitions, et des explications à l’aide de planches anatomiques.
Nous avons vu précédemment que le vaginisme était un spasme de la musculature périnéale, mais c’est également tout le corps de la patiente qui est très contracté, particulièrement au niveau des fessiers, des adducteurs et des abdominaux. La région pelvienne est anesthésiée, cette partie du corps n’existe pas.
Alors, partons avec elle à la découverte de cette région sexuelle.
 



Le vagin
Tapi au plus profond de l’intimité féminine se cache une région, le plus souvent méconnue des femmes, que l’on nomme le vagin. Ce lieu est entouré de mystères, de tabous, d’interdits.
Le vagin vient du mot latin vagina, qui signifie « fourreau », « gaine ». Il relie l’utérus à la vulve. Il permet le coït et c’est une voie de passage du fœtus lors de l’accouchement. Il se situe entre la vessie en avant et le rectum en arrière et se fixe en haut sur le col utérin. C’est une cavité souple, humide, chaude dont les parois ne sont pas lisses mais ridées, permettant ainsi lors de l’excitation sexuelle de s’agrandir comme une amphore. Il est très extensible, s’adapte sans aucun problème à la taille du pénis. Son élasticité devient maximale pour laisser passer la tête du fœtus.

Le vagin est plus étroit au niveau de son tiers inférieur au niveau de la vulve à cause de la présence des élévateurs de l’anus. Chez la femme vierge, il existe à l’entrée du vagin un repli de peau appelé hymen. Cet hymen présente peu d’intérêt sauf sur le plan religieux et idéologique. Il permet le passage des menstruations. Lors du rapport sexuel ou d’une pénétration avec un doigt, il se déchire et cicatrise ensuite.
Il est riche en vaisseaux sanguins, veines et artères, mais pauvre en terminaisons nerveuses, sauf au niveau des élévateurs de l’anus.
Il est dépendant de l’imprégnation œstrogénique, perd de sa trophicité au moment de l’allaitement et à la ménopause, devenant sec et sensible.
Il ne contient pas de récepteurs superficiels et s’irrite vite lors des frottements. Par contre, il contient des récepteurs profonds appelés tenso et presso-récepteurs, qui permettent quand on les sollicite de déclencher des sensations très agréables.

Chez la femme vaginique, le creux vaginal est peu investi voire inexistant. Elles ont une véritable phobie de la pénétration : « S’il me pénétrait, le sang jaillirait et mes organes génitaux sortiraient. »
Elle voit souvent le sexe de leur partenaire surdimensionné, ne pouvant pénétrer une région fermée sans notion de creux.
Elles n’ont pas conscience également du creux utérin, ce qui provoque une peur de la grossesse et de l’accouchement par voie basse.
Si la pénétration est possible, elle est vite douloureuse car le bassin est bloqué par la contraction de tous les muscles entourant le petit bassin, et le rapport va se faire dans des mouvements de va-et-vient entraînant forcément des frottements sur la muqueuse vaginale responsables de brûlures et de douleurs.
La respiration abdominale, la prise de conscience de la bascule du bassin d’avant en arrière, vont permettre à la patiente de s’approprier cette région, de solliciter ses récepteurs profonds et de découvrir des sensations nouvelles et très agréables dans son vagin.

 
Le périnée
C’est un muscle qui est tendu du pubis au coccyx, qui s’insère sur les ischions et qui est un véritable plancher. Sorte de trampoline, il va amortir les pressions abdominales et maintenir les organes génitaux. La contraction des élévateurs de l’anus permet la continence urinaire et anale et joue un rôle capital dans la sexualité. C’est la porte d’entrée de la vulve et du vagin. Quand il se contracte, il referme cette région rendant le rapport sexuel difficile voire impossible ; quand il se relâche, la vulve s’ouvre et la pénétration est facilitée.
Il permet dans la sexualité de repérer l’excitation sexuelle, de la faire diffuser en se contractant dans des rythmes allant de lents à rapides. Au moment de l’orgasme, il se contracte fortement de façon rythmique.
Chez la femme vaginique, le périnée est hypertonique et le bassin en antéversion. La pénétration devient impossible car d’une part on est plus dans l’axe du vagin pour faciliter la pénétration, et de plus la porte d’entrée est fermée par la contraction des élévateurs de l’anus.
 


 
Une mise au travail
Pour ces patientes, c’est très rassurant de comprendre l’incidence du psychisme sur le corps, de leur donner un lieu d’écoute. Tout le travail corporel devra être développé à la maison :
-       Apprendre à se regarder de façon positive en développant son narcissisme, en regardant son vagin non plus comme un lieu sale mais en le comparant à un fruit mûr, juteux, onctueux, ou à une fleur sensuelle au pistil fier.
-       Apprendre à se toucher, en introduisant à l’aide d’un gel lubrifiant un doigt lentement pour partir à la découverte de son vagin comme un explorateur en terre inconnue.
-       Masser son périnée avec de l’huile pour le détendre.
-       Introduire des dilatateurs vaginaux en silicone, en commençant par la plus petite taille, à son rythme.
-       Sentir que la contraction du périnée ferme l’entrée du vagin et que le relâchement l’ouvre.
-       Prendre conscience que si le bassin est antéversion, la pénétration est impossible.
-       Erotiser ce creux vaginal plein de vie et en jouer. Prendre le temps de déguster, de sentir, de toucher, de savourer.

 

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La symbolique de la peau et du toucher, par Sylvie Cady pour Sexualités Humaines

Ce travail original est la synthèse d’un groupe de parole en psychosomatique relationnelle, ayant choisi pour thème « la peau et sa symbolique possible ou impossible ».

1- Résultats à partir du groupe de parole
Pour l’ensemble du groupe, la peau c’est le lien, la marque du contact entre l’intérieur et l’extérieur. L’intellectualisation est une manière de faire prendre la distance au toucher de la peau à l’extérieur. Le toucher et la peau sont un lien de rencontre et de séparation et il y a tout un jeu de « toucher » entre l’individuel, le personnel et l’autre. Mais surtout la peau et le toucher sont un langage sexualisé entre l’intérieur et l’extérieur, entre le psychique et le somatique.

Deux fonctionnements vont être décrits par la suite : l’un recouvre un psychique dépourvu de potentialité imaginative, avec absence de souvenir des rêves, ou refoulement de la fonction de l’imaginaire ; l’autre, un psychique pourvu de potentialités imaginatives.

Ainsi, dans le premier cadre, pour D., un des participants, c’est une question de mode, la peau doit s’insérer dans cette mouvance socialisée, se conformer au goût des gens de son âge, ce qui est important pour avoir une apparente identité ; et un autre d’enchaîner sur la peau en tant que phénomène de socialisation : il y a les maladies de peau, “dit-il”, qui marquent la socialisation comme la varicelle, plus l’acné à l’adolescence. Il peut y avoir des accidents de peau, on touche à l’équilibre physiologique avec la peau au vieillissement, et même à la mort avec les maladies de peau mortelles (mélanome, lymphome), la peau y est un récepteur de la douleur physique.

En ce qui concerne la sexualité, les impressions des participants hommes et femmes qui fonctionnent dans ce cadre ont de faibles allusions, le ressenti manque, trouver dans la sexualité une détente et se servant en cela de la peau en tant que matériel de massage facilitant l’accès à cet état est décrit.

Le plaisir n’est pas verbalisé par ces personnes à la représentativité par l’imaginaire en difficulté car ils n’accèdent pas à ce ressenti corporel. La sexualité en devient un équilibre physiologique dont ils ont besoin parfois, même avec des relations sexuelles fréquentes car elles seules sont capables de réduire l’intensité tonique, parfois sans temps de peau intermédiaire. La sexualité qui renvoie véritablement à soi en tant qu’existence personnelle intériorisée n'existe pas.

Le refoulement de toute la fonction de l’imaginaire, avec absence de souvenir de rêve, permet de ne plus penser à toute situation de peau ou du toucher ainsi qu’à la sexualité qui pose problème. A l’opposé, la peau symbolisée par la représentation imaginaire est traduite dans le même groupe de parole en psychosomatique.



Plusieurs retours…

Pour S., la peau a différentes manières d’exister : elle voit, elle respire, elle est le lieu de la souffrance, elle fait pleurer. Quand on est face à un choc émotionnel, la peau réagit en premier, on a la sensation de le ressentir dans sa peau. Car la peau est le lieu de l’émotion : on peut rougir de honte, blanchir de peur, devenir vert de rage ou livide de peur.

Pour B., la peau est sensitive, sexuelle et relationnelle : on peut toucher et être touchée. C'est un lien d’échange affectif imaginatif. La temporalité est incluse dans cette manière d’échange ainsi que l’espace : la peau vieillit et elle est une trace extérieure de l’intérieur de soi.

Pour G., la peau sexualisée ramène à soi et à son image. On peut avoir une manifestation intérieure à partir de l’extérieur. Il y a du donné à voir à paraître du donné à apparaître.

Pour N., la peau est une identité unitaire, une enveloppe symbolique, on parle de sac de peau, de peau carapace, de peau « effractible » qui ne peut pas se défendre. Pour cette personne, se sentir intégral permet de se sentir bien. C’est la globalité du corps dans une limite qui permet de se sentir bien, cette globalité est réelle et imaginaire. Pour que cette sensation puisse être harmonieuse, un arrivage au concret harmonise l’imaginaire et donne cette notion de bien-être. C’est là que les relations sexuelles sont harmonieuses. Lorsque la personne ne trouve pas sa place dans le relationnel qui ne lui donne pas son unité, les relations sexuelles peuvent être perturbées. Précisément lorsqu’on ne ressent pas sa peau comme continue, c’est que la relation n’est pas continue et les relations sexuelles peuvent en être difficiles.

Pour V., la peau renvoie à la distance relationnelle ou pas. C’est là qu’apparaissent les difficultés sexuelles. Il explique que la peau fusionnelle lui pose problème. Le fait de pouvoir mettre la peau en image lui permet de prendre de la distance, de l’instinctuel. Il explique que le toucher crée cet espace relationnel. Et lorsque la distance est harmonieuse, la sexualité est bonne et la détente apparaît.

Pour Y., toute une sublimation de la peau dans sa création artistique est une manière de prendre de la distance face à ses difficultés personnelles sur le plan de la sexualité. D’ailleurs, pour lui la peau de l’autre et la sienne ont de mauvaises odeurs. Toute la culpabilité de quitter sa mère déprimée et suicidaire est au fait de cette difficulté. De toute façon, toutes les peaux qu’il a connues ont été pour lui repoussantes. Il n’a pas encore trouvé une peau qu’il peut accepter.

Pour A., cette difficulté a un sens face à une phase œdipienne. Dans ce cas, une difficulté dans l’acte sexuel traduit un malaise alors que le sujet n’a pas accès au lien avec la situation originaire. Le Peau à Peau qui prolonge la sexualité de l’enfance vient se mettre à la place de la sexualité. Ne pas grandir, rester dans le giron familial ou régresser par peur de l’inconnu ou de ce qui est connu et qui pose problème, est la source de cette difficulté.

Pour tous les participants, la peau est symbolisée très tôt par la sexualité : dès l’enfance, à travers les zones érogènes, la peau devient source de plaisir, ce qui se répercute dans la sexualité adulte. Ils mettent en évidence des moments de leur vie dès l'enfance qui perdurent ensuite, ou certains ne ressentent pas l’émotion de la peau : il s’agit ici d’un refoulement de la représentation car celle-ci pose problème en fonction de l’histoire du sujet.
 



2- A partir d’un groupe de relaxation psychosomatique relationnelle

F., 35 ans, fait partie d’un groupe de relaxation psychosomatique dans le secteur hospitalier autour du stress. Au cours du groupe, elle révèlera le lien entre sa maladie, un cancer du sein, et la problématique sexuelle liée à sa difficulté de toucher.

Dans les premières séances du groupe de relaxation, F. en reste au mouvement sans prise de parole dans la partie langage, mais elle porte une attention particulière sur l’écoute des autres. Lorsque le groupe aborde une recherche de prise de conscience corporelle autour du toucher, elle commence à s’exprimer. Elle relate que lors de son hospitalisation, elle n’a pas voulu voir un psychologue, ni un psychiatre, car elle se voyait mal discuter de son métier d’infirmière et de la difficulté autour du toucher. Elle pense que le biais de la relaxation peut lui ouvrir des portes, car elle est de plus en plus convaincue que sa maladie est psychosomatique. Elle préfère une relation en groupe plutôt qu’en individuel. Elle pense que le groupe ne crée pas une dépendance, que c’est une relation moins engageante qui lui fait moins peur.

De plus, l’avis des autres « membres » peut être un bon enseignement pour lui permettre de comprendre ce qui s’est joué en elle sur le toucher. « Je n'ai pas beaucoup d'imagination, dit-elle, mais j’ai tendance à créer d’autres difficultés très rationnelles pour masquer les vraies, c’est un moyen de m’en sortir, le groupe peut m’aider à faire la part du vrai, sans que je me trouve piégée. » (Pour lors, « piégée » renvoie à un fonctionnement autoritaire du psychothérapeute qu’elle pressent en relation individuelle. Plus tard, elle s’apercevra qu’il s’agit de la relation très conflictuelle face à sa supérieure hiérarchique.)

Lors d’une recherche du groupe autour de l’imaginaire, elle précise qu’actuellement, depuis qu’elle est confrontée à comprendre le stress du toucher, ce dernier lui pose problème. Auparavant pour s’en sortir, elle masquait ses difficultés, elle rationalisait le toucher dans le sens utilitaire professionnel technique, ce qui la détendait. Or cette manière d’utiliser le toucher ne marche plus, ce qui crée du stress. Poussée par le stress, elle est trop dans l’action, dans le mouvement, et règle ses problèmes en tension, ce qui la fatigue.

Actuellement, elle ne s’intéresse plus à l’imaginaire et elle est dans « une planète uniquement réaliste ». Le groupe remarque qu’elle aborde très peu de données personnelles. « Le groupe lui sert de point de repère », dit-elle.

A partir de ces paroles, un membre du groupe la pousse à s’exprimer sur sa vie « un peu difficile », dit-elle. « Comme d'autres ici, avec mes parents, avec mon père sans affection et surtout ma mère infidèle et autoritaire. J'ai retrouvé cela dans mon travail avec ma responsable. Peut-être que dans la famille il y avait un manque de relation. » Puis elle ajoute : « Tout a commencé au divorce de mes parents, ma mère a divorcé car elle était homosexuelle. J'ai commencé à avoir des difficultés pour toucher et au même moment j'ai commencé à travailler. » Puis elle banalise : « Le travail est tellement intense que la relation entre collègues est inexistante. On ne se serre même pas la main. En plus, je n'ai plus le temps de créer une relation avec les malades. Le travail est standardisé, adapté, c'est aussi mon choix. »

L’autorité de sa supérieure qui ressemble à sa mère crée une tension sur toute l’équipe. De plus, elle fait des propositions de sexualité homosexuelle à Mme F. A partir de là, une tension inextricable l’envahit dans un rapport au travail, en déception, c’est là que se durcit sa difficulté de toucher. « Avec cela, dit-elle, je suis coincée. » Nous pouvons considérer le terme « coincée » en tant que traduction d’une impasse personnelle et professionnelle, c’est là que la maladie apparaît. Maintenant, F. en fait le lien. « Aussi, dit-elle, à cause de l’homosexualité, j’ai eu une vie un peu négligée, déjà avec mes parents, puis à cause du travail. J’ai toujours eu peur de la sexualité, le toucher est la traduction de l’affection de la sexualité, alors en ne pensant qu’au travail, on ne se pose plus la question. Peut-être y a-t-il un problème de toucher affectueux ? Maintenant, je me rappelle : vers 8 ans, il y a eu avec ma mère des touchers affectueux sexualisés, enfin c’est comme au travail, il y a eu un problème de sexualité homosexuelle. » Ici F. est moins sur la défensive, et se détend. Elle parle de tristesse au travail et à la maison, à cause des attouchements de sa mère et d’une relation homosexuelle avec sa supérieure hiérarchique.

Un mois plus tard, elle s’exprime sur sa maladie, le masque défensif est tombé. Elle est plus rassurée sur la qualité relationnelle du groupe qu’elle trouve chaleureuse. Elle y retrouve une détente. Elle s’exprime sur son impasse : « Les attouchements homosexuels de ma mère et l’acte sexuel de ma supérieure hiérarchique dans une relation sexuelle homosexuelle qui recouvre celle de ma mère m’a remise dans le passé et je me suis bloquée sur le toucher. Ne plus être dans le toucher permet de se défendre passivement face à la sexualité. Avec mon métier, la situation s’est enlisée. C’est là que ma maladie apparaît. »



 

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La Grossesse n'est pas un conte de fées. Revue Sexualités Humaines 10. François Ramseyer

Les marques de la violence passée
Par François Ramseyer


Aimer, être aimé, avoir des enfants comptent parmi les projets les plus puissants de l’existence humaine…
C’est aussi une tâche humaine de la plus grande importance et parmi les plus difficiles, si nous voulons être dans la conscience de notre existence au lieu de nous contenter de vivre au jour le jour.

C’est une évidence lorsque les couples arrivent en consultation, le motif de consultation doit se lire sur leur visage, leur présence exige une reconnaissance immédiate. Il n’y a pas pire étonnement que lorsque le praticien demande le motif de la consultation :« Je pensais que vous le saviez ? »... En fronçant les sourcils : « Votre secrétaire ne vous a rien dit ? Je suis enceinte… »

A peine enceinte de quelques semaines, elle attend que l’on reconnaisse en elle cette nouvelle féminité à laquelle elle a droit dans son nouveau rôle social. L’interrogatoire et l’examengynécologique confirment cet état de grossesse, sans rassurer plus avant le couple qui attend invariablement de voir l’embryon à l’échographie. Après, il s’agit d’un simple accompagnement lorsque la pathologie fait défaut, ce qui est fréquent. Nous restons alors les témoins avertis d’une grossesse normale, d’un « conte de fées » pour cette femme, que cette maternité soit vue comme une confirmation de soi ou comme un achèvement.


Le milieu social ambiant est la source de certaines images de la féminité, souvent celles de la grossesse radieuse, comme les images que véhiculent les contes de fées pour les enfants qui se terminent bien : « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. » Nous savons tous qu’il y a des similitudes entre les contes de fées et les rêves éveillés de l’adulte : l’accomplissement de ses désirs au travers des risques, pièges multiples à déjouer. Mais aussi des différences importantes, les rêves sont le résultat de pressions intérieures sans solution ni soulagement, où l’accomplissement des désirs est déguisé.


Le conte de fées proposé au soignant par une femme enceinte projette le soulagement de tous les risques avec son aide, qui ne se contentera pas de proposer des façons de résoudre les problèmes, mais promet qu’une solution « heureuse » sera trouvée. La culture dominante veut faire comme si le côté sombre n’existait pas, normalisant, améliorant, niant ces pressions inconscientes que laissent souvent filtrer les rêves des femmes enceintes.


Pour être mère, il n’est pas que nécessaire de mettre un enfant au monde, il faut se sentir en sécurité avec soi-même, se sentir en lien avec une histoire familiale bienveillante, concevoir un enfant dans un contexte d’attente affective, dans un espoir de projet parental.


Comment est-ce possible pour les femmes qui ont subi l’inceste, qui continuent à douter… Quels contes de fées accompagnent ces femmes qui ont des rêves anxieux… Qui s’en aperçoit ?Le nombre de patientes en souffrance psychique ne diminue pas de nos consultations malgré les travaux et plans de prévention périnataux multiples... Et sans effet ? Il convient peut-être simplement d’être plus vigilant et d’avoir en tête quelques indicateurs de risque pointant ces glissements vers un mal-être parents-enfants. Les auteurs faisant état d’une recherche de diagnostic attentive lors des grossesses des femmes ne sont pas très nombreux.


L’abus sexuel, intrafamilial
L’inceste est défini comme des relations sexuelles entre personnes dont le degré de parenté interdit le mariage. Il toucherait près de 2 millions de personnes en France.
La première agression survient à un âge plus précoce que dans le cas d’une agression extra-familiale, sa durée est plus longue, avec un fort niveau de traumatisme (complexe), moins d’usage de force physique, mais plus d’injonctions fermes à ne pas révéler l’agression. Il y a un secret qui s’impose aux membres de ces familles et qui plombe la victime qui estime ne plus avoir de recours (9) (16).


L’abus sexuel intrafamilial est un événement qui se mue souvent en traumatisme complexe. Ainsi, à partir des années 1990, les recherches sur les traumatismes se développent de façon considérable et, en conséquence, celles sur les traumatismes liés aux violences sexuelles subies dans l’enfance (13) (14).
S’impose aussi la notion (20) « d’état de stress extrême non spécifié : disorder of extreme stress not otherwise specifed » (Desnos), qui induit des troubles dissociatifs et une modification profonde de l’individu victime.


Il faut s’engager dans les neurosciences pour comprendre le mécanisme dévastateur de ces troubles. Une violence à laquelle on ne peut pas échapper crée un stress extrême et une forte réponse émotionnelle qui entraîne un risque vital cardiovasculaire et neurologique par « survoltage ». Pour arrêter ce risque fonctionnel, le circuit neuronal disjoncte automatiquement grâce à la sécrétion de drogues dures sécrétées par le cerveau (endorphines à hautes doses et drogues kétamine-like).

Cette déconnexion « éteint » la réponse émotionnelle et entraîne une anesthésie psychique et physique, un état dissociatif (conscience altérée, dépersonnalisation, être spectateur de soi-même) et des troubles de la mémoire, dont une mémoire traumatique : « hypersensibilité émotionnelle », piégée, isolée par la déconnexion qui n’a pas été intégrée, prête à exploser à l’occasion de toute situation rappelant les violences, en réenclenchant la même terreur, la même détresse, les mêmes sensations, de façon incompréhensible quand on ne connaît pas ce phénomène.


La vie devient alors un terrain miné, et pour éviter de déclencher l’explosion de cette sensibilité émotionnelle, s’installent les conduites d’évitements. Lorsque celles-ci ne suffisent plus, seules des conduites « d’auto-traitement dissociantes » vont pouvoir entraîner la disjonction du circuit émotionnel en augmentant le niveau de stress, ce qui va provoquer une anesthésie affective et physique, une dissociation et calmer l’angoisse, mais va recharger la mémoire traumatique et créer une dépendance aux drogues dures sécrétées par le cerveau (18).


Les principaux signes retrouvés à l’âge adulte à un état de stress extrême non spécifié sont des difficultés relationnelles (incapacité à faire confiance aux autres, agressivité, répétition des éléments traumatiques dans les relations actuelles), des passages à l’acte hétéro agressifs et sexuels, des comportements automutilatoires, des idéations suicidaires, des prises de risque excessives, l’absence d’estime de soi, une forte culpabilité (sur des attitudes inappropriées qui auraient pu encourager l’agresseur ou auraient dû faire échouer et empêcher l'agression), de la honte, une tendance à idéaliser l’agresseur, des conduites de revictimation, des troubles somatoformes et des troubles addictifs (9). Les événements traumatiques répétés sont parfois source de troubles de la personnalité, de type états limites ou « borderline », dus à des frustrations extrêmement précoces.


La conception de l’enfant
Il ne fait plus aucun doute que la maternité peut raviver le traumatisme de l’inceste, imprégnant alors tout le maternage. On peut mettre en évidence un état de mal-être pendant la grossesse. Des peurs, des doutes, des réticences, des souffrances psychologiques qui amènent les femmes, parfois, à adopter des comportements à risques comme des troubles du comportement alimentaire, des conduites addictives ou des excès de violence, pouvant mettre en danger leur vie et celle de leur bébé (1).


Concernant l’accouchement, il s’agit surtout de répercussions psychologiques qui donnent lieu à des peurs, des angoisses, des souffrances notamment par rapport à l’accouchement par voie basse. Et puis il y a le post-partum avec des échanges perturbés entre la mère et l’enfant par la peur de risquer un abus, catalyseur libérant cette sensibilité émotionnelle exacerbée. Nous le verrons, la sexualité du couple, qui pouvait déjà avant dysfonctionner bien naturellement à cause des traumatismes vécus, peine à chercher un nouvel équilibre.


Au vu des répercussions que l’inceste pourrait avoir pendant ces périodes de la grossesse et de l’accouchement, et en analysant les témoignages de ces femmes victimes (1), il serait judicieux de pouvoir dépister ces femmes et de mettre en place une prise en charge adaptée. Le dépistage devrait être le plus précoce possible. Si ce n’est pas le cas, des troubles dépressifs peuvent apparaître et provoquer le rejet ou la maltraitance du bébé. La prise en charge doit correspondre à leur volonté, à leurs attentes, et leur apporter aide et accompagnement.

Mais pour que ce dépistage et cet accompagnement puissent être mis en place, il faudrait que les personnels de santé, qui ont en charge ces patientes pendant cette période, puissent être sensibilisés, formés ou au moins suffisamment informés sur ce sujet.
De plus, ce qui ne facilite pas le diagnostic, cette souffrance reste silencieuse la plupart du temps, car elle est vécue dans la honte, la culpabilité et la colère… dans le déni ou l’oubli.Les symptômes d’alerte… pour déjouer le déni ?


Quand l’enfant ne vient pas
Le traumatisme de l’inceste pourra peut-être empêcher la conception d’un enfant. Les troubles du comportement alimentaire jouent un rôle primordial dans la fertilité : 50 % des anorexiques et 75 % des boulimiques interrogés font état d’agressions sexuelles dont ils auraient été victimes dans leur enfance. On peut consulter le site : www.lousonna.ch/psycho/anorexie/index.html


Violences conjugales
Chez les femmes ayant vécu l’inceste, la tendance à être à nouveau victime est bien connue, on retrouve de la violence dans les couples (11). Ayant toujours été traitées en objet que l’on prétend aimer, et malgré l’hyper vigilance dont elles peuvent faire preuve, elles se retrouvent parfois tout naturellement intimes avec un homme présentant le profil de l’agresseur, ne sachant plus ou refusant de voir ce qui leur arrive, elles acceptent de souffrir comme toujours.


La femme enceinte seule
Les femmes victimes choisissent parfois inconsciemment ou volontairement (par impossibilité de faire confiance) de faire un enfant avec un homme qui ne restera pas, de faire un enfant « sans père ».« C’est à la fois une histoire d’amour entre l’enfant et sa mère, et une façon de rester en vie grâce à cette responsabilité future, et pour certaines de ne pas être sur le qui-vive chaque jour et chaque nuit, le père étant vu comme une menace » (1).


Une demande d’insémination à l’étranger, voire d’adoption lorsque notre patiente se déclare seule, associée à de la souffrance (somatique ou autre), mérite toute notre attention.Elle peut encore survenir au cours d’une sexualité anarchique avec changements fréquents de partenaires… sans protection.


Les jeunes adolescentes enceintes de moins de 15 ans
Comme si elles avaient nié leur possibilité fécondante, une façon de dénoncer l’inceste indicible, elles vont négliger leur grossesse… la relation avec leur enfant sera perturbée.
Des antécédents particuliers associés, mutilations (scarifications), prostitution, drogue-alcool, etc. (une recherche incessante de nouvelles solutions pour échapper à tout prix à la confrontation avec leur vérité) peuvent manquer.


L’IVG
Cet acte n’est jamais anodin, et le fait pour la loi de ne pas rendre indispensable la consultation préalable, afin d’éviter l’intrusion dans le choix, est une façon déguisée d’abandonner la femme dans l’élaboration de sa décision, en faisant l’économie de sa problématique, qui se joue alors sans nous. Dans le cas de la femme ayant vécu l’inceste, cette décision est souvent liée à une peur panique, où la victime se sent dans l’incapacité de devenir mère, tant elle a déjà du mal à s’occuper d’elle. Il y a plus qu’une alerte dans le fait qu’elle n’ait pas d’issue sans pouvoir comprendre vraiment pourquoi. Une demande d’IVG chez une jeune fille accompagnée de son père ou son beau-père peut évoquer l’inceste ?


La fausse couche
Nous devons nous méfier lorsque l’échographie impose dans sa brutale certitude une grossesse arrêtée. Pas rare et simple pour le soignant de faire cette découverte, mais chargée de sens pour cette femme, d’un sens qui nous échappe la plupart du temps, gênés que nous sommes de sortir « du conte de fées » habituel. Cette grossesse arrêtée, cette fausse couche, peut être vécue comme une punition… pour avoir vécu l’inceste (sa culpabilité est immense de penser, qu’enfant, elle a eu des attitudes inappropriées, soit qui auraient pu encourager l’agresseur, soit pu faire échouer l’agression, ou l’empêcher… ou avoir eu du plaisir). Il y a des mots qui peuvent accompagner cela, à entendre, et des souffrances psychiques inhabituelles (dépression), à ne pas négliger.


Le sexe de l'enfant
L’échographie de la 22e semaine est un moment à risque de grande détresse, l’avenir de l'enfant ne se joue pas qu’au niveau des images qu’il nous montre de lui, avec cette bipolarité redoutée, normalité-anomalies, mais au niveau du diagnostic tant attendu de son sexe. Il est alors utile pour le soignant de ne pas ignorer ce qui se joue autour de lui et au niveau du couple. Il y a des mots, des silences, le langage non verbal de ces visages inquiets ou « inexpressifs ». Prendre alors un temps de parole pour comprendre ce qui se passe autour du sexe de cet enfant, est bienvenu pour ces femmes. La crainte d’attendre une fille est toujours forte, le garçon rassure la femme car il sera moins en danger (1). Il y a des variantes, les sujets d’anxiété de ces femmes (… de ces hommes abusés) sont sans limite.


Le déni de grossesse
L’enfant peut être nié dans son corps, il peut être impossible d’accepter de porter un enfant dans son corps lorsqu’on a été violé dans l’enfance.L’inconcevable devient évidence lors des perceptions des mouvements de l’enfant, du 5e mois à quelques jours avant la grossesse, ou quand surviennent seulement les contractions de l’accouchement… avant il n’y avait rien de notable pour cette femme « chargée d’angoisse, dans l’anesthésie de son corps », n’ayant qu’une prise de poids faible et un ventre « effacé » par une posture adaptée inconsciente.


Le déni de grossesse peut avoir des conséquences catastrophiques : mise en danger du fœtus ou de la mère elle-même, infanticide, abandon, dépression… (11).
Nous savons prendre en charge, remarquablement, les femmes qui se présentent devant le praticien tardivement pendant la grossesse, les examens se succèdent pour rattraper le temps perdu dans la surveillance obstétricale, mais peu de chose est fait pour en comprendre la raison alors que le symptôme est parfois criant.


La peur de l’accouchement
Un constat : depuis quelques années, la désertification du paysage obstétrical atteint des régions entières où il faut faire des dizaines, voire des centaines de kilomètres dans les régions montagneuses pour aller mettre son enfant au monde, les taux d’intervention obstétricale ont atteint des chiffres vertigineux, à croire que dans les pays industrialisés les femmes ont perdu la compétence à mettre leurs enfants au monde.

Les gains en terme de périnatalogie sont plus que modestes et la France régresse même dans le classement en fonction de certains indicateurs. « Les réflexions sur le thème de la naissance raisonnée comme un fait humain, personnel et social, sont qualifiées de dangereuses et rétrogrades utopies » (19). Les médecins, sommés de répondre aux critères de rentabilité de la santé, pratiquent une obstétrique défensive, médico-légale, qui augmente encore l’activisme interventionniste.


L’accouchement est présenté, et donc vécu par les femmes comme « à risques », alors qu’il ne s’agit, pour la grande majorité de femmes, que d’un acte physiologique naturel à accompagner. Qu’en est-il des projets de « maisons de naissance » accolées aux grosses maternités d’aujourd'hui, par sécurité, où l’accompagnement par des sages-femmes sensibles à un accouchement personnalisé permettrait aux femmes de faire des choix.


Quand il s’agit de grossesses à risques, des services spécialisés entassent ces femmes dans un débordement de tâches médicales nécessaires et urgentes, sans avoir le temps pour les soignants de se préoccuper de ce qu’elles peuvent vivre, sinon la peur d’un accident que l’on cherche a éviter, ce qui est censé les rassurer !
Le « bon docteur » devient comme le héros des contes de fées racontés, cette fois aux femmes, quand se met en place la relation médicale, si cette première rencontre répond à leur attente…

Cela n’a strictement rien à voir avec ses compétences, que le patient est bien en peine de pouvoir apprécier. La base de cette relation est ailleurs, dans cette sympathie naturelle et cette implication qui entraîne confiance et sécurité, parfois elle se fonde sur une compétence reconnue et titrée, dans un centre hospitalier où l’empathie peut être devenue facultative.


La peur « panique » de l’accouchement est une phobie trop méconnue des soignants.Elle peut être primaire et précède le premier accouchement, remonte à l’adolescence, les rapports sexuels peuvent être normaux, mais la contraception est excessivement scrupuleuse, mélangeant plusieurs méthodes (signe d’appel) en raison d’une peur panique de la grossesse et de l’accouchement. Elles en parlent assez facilement lorsqu’on les interroge, mais on n’y prête que peu d’importance tant l’impression que « cela va passer avec le temps » est une évidence, pourtant fallacieuse, mais évitant le problème.


La peur panique peut être secondaire à un accouchement difficile, avec la peur de mourir, perdre son bébé, ou d’avoir vécu une douleur traumatisante, en incapacité de bouger ou se défendre, donne l’impression de revivre une violence connue. Pour avoir entendu ces mêmes femmes parler ensuite de leur accouchement difficile ou angoissant, prétendre  qu’on ne les a pas ou à peine averti du problème qui se posait pendant et parfois même quelques jours après (et c’est de plus en plus souvent vrai, par manque de temps et à cause des rotations de personnel), il faut faire un travail d’écoute.

D’humbles explications en suites de couches seront utiles pour éviter qu’elles se culpabilisent encore une fois de plus (mauvaise mère qui n’a su accoucher !). Ces peurs paniques précédent ou accompagnent un syndrome dépressif ou l’anxiété est majeure.Elles peuvent constituer un signe d’appel puissant d’antécédents de violences pendant l’enfance. Ces mêmes femmes réclament avec force une césarienne au début de leur deuxième grossesse, ce qui n’est pas sans poser un problème à l’accoucheur devant toute absence d’indication précise, s’il ne comprend rien de cette peur, encore moins de son mécanisme.


Les soins au bébé
Ils entraînent un désarroi intense, « lui donner le sein, voir son enfant nu, le laver, le toucher, changer sa couche, peut la persuader qu’il s’agit d’un acte incestueux » (1), qui peut l’entraîner par la lourdeur de la tâche qui s'impose à elle dans une dépression. La mère a honte et se cache, ne demandant pas souvent de l’aide, se considérant perverse, elle ne peut échanger, le personnel sent bien qu’il y a une difficulté mais peut être repoussé pour éviter un jugement, c’est de nouveau l’abandon d’un soutien.Entendre une demande d’aide, proposer son aide ne peut se faire que si on a en tête, « comme une obsession », la conscience que ces violences ressurgissent douloureusement avec la grossesse et l’accouchement.


En suites de couches tardives
Une hyper vigilance envers son entourage rend la femme, mais aussi l’homme abusé méfiant (les hommes ayant subi l’inceste ne sont pas rares, mais quelle place accordons-nous à l’homme lors de la grossesse de sa femme ? Comment pourrions-nous dépister et aider s’il est aussi transparent pour les soignants ?). Il faudra qu’ils puissent contrôler progressivement cette méfiance pour permettre l’autonomie de leur enfant, la tâche reste ardue et… périlleuse (16).


Alors, on pourra parler d’une sortie du déni par la grossesse.Il est d’autant plus déstabilisant quand il arrive sans prévenir durant la grossesse, pendant l’accouchement ou peu de temps après. La sortie du déni reste douloureuse, peut entraîner la dépression alors que l’on vit l’un des moments les plus heureux de notre vie. Acquérir le statut nouveau de parent fait tout « remonter », comme disent de nombreuses victimes (8) (1). Il est de ce fait difficile d’être une mère sereine.


Etre attentif, avoir connaissance de ces signes d’appels multiples quand on est praticien de la grossesse, poser des questions, interroger sur une « quelconque violence sexuelle pendant l’enfance, ne pas écarter ce diagnostic aussi simplement si la réponse est négative car le déni ou l’oubli n’est pas rare. En cas de dévoilement, pouvoir évoquer la répercussion de l’inceste sur la future parentalité de la victime serait tout bonnement lui apporter l’aide qu’elle est en droit d’attendre de nous. Quel gain de temps ce serait : pour le père, la mère mais aussi pour l’enfant à venir !Il est vital pour les soignants de « parler ».


Mais il y a alors deux réflexions paralysantes qui nous étreignent :

Il faut faire la « distinction jamais facile entre des signes d’alarme éventuels et une pathologie avérée » et on peut même vite passer« de la prévention à la maltraitance institutionnelle en étant suspicieux et peu empathique » (11).Alors comment faire sinon demander l’avis du psychologue, l’avis d’un sexologue en la matière n’étant jusqu’à présent que rarement envisagé.


En cas de troubles psychiques sévères, le recours au psychiatre et aux médicaments est nécessaire. Bien sûr, le reste du temps notre accompagnement doit s’exercer préalablement pour plusieurs raisons : l’empathie et l’implication dont nous avons fait preuve en surveillant cette grossesse nous restent utiles pour qu’il puisse y avoir un dévoilement ou une reconnaissance de la violence passée : le « bon docteur » des contes de fées gagne alors sa place.


En cas de violence connue et avouée, notre rôle est de parler de ces difficultés qui l’attendent pour commencer à déminer le terrain de la souffrance.Quand pour la première fois les victimes d’abus sexuels évoquent leurs antécédents, les adresser sans attendre au psychologue va provoquer des réactions de méfiance de leur part, elles disent se sentir abandonnées, elles pensent qu’on ne les croit pas (assimilant la proposition de psychothérapie de la part du médecin comme une vérification de l’authenticité de ce qu’elles disent). Elles peuvent enfin vouloir prendre du temps avant d’accepter le lien entre leurs symptômes et l’abus sexuel (refus de la souffrance provoquée par la réémergence de l’abus qu’elles ont passé tant d’années à essayer d’oublier).


Etre un témoin lucide permet à nos patientes d’accepter leurs émotions, comprendre leur intensité et les transformer en sentiments conscients, qui vont laisser de nouvelles traces mémorielles, préparant une thérapie. Deux questions se posent alors : le recours au sexologue, quand la plainte est faite de dysfonction sexuelle, intervient-il à n’importe laquelle des étapes de la périnatalité ? Pourquoi un soignant de la maternité, qui en a la compétence, ne serait pas capable d’évoquer avec une patiente, devant l’addition des symptômes, ses difficultés sexuelles en couple ? On peut « parler de choses compliquées avec des mots simples », lorsque l’alliance thérapeutique est engagée. Cela pourrait compléter le tableau symptomatique et il est utile de s’y attarder.


La vie sexuelle peut être normale
Le dialogue de la femme (ou de l’homme) avec son corps peut redevenir normal, malgré la violence sexuelle de l’inceste.
En tant que professionnels, nous ne voyons que ceux qui vont mal, pas ceux qui ont réussi à dépasser leur problème et qui n’ont pas besoin de nous. Lorsqu’il nous arrive d’entendre les récits de ces femmes, moralisateurs, féministes ou subjectifs, nous pouvons ne pas admettre ni la violence révoltante et encore moins la possibilité d’une récupération ou d’un bien-être sexuel.

La violence sexuelle est « spectaculaire », mais elle affecte moins que la carence affective insidieuse qui est associée à l’inceste et… elle affecte moins que la réaction négative de l’entourage qui peut survenir lors du dévoilement.
Mais malgré une vie sexuelle qui peut être normale, on assiste à des réactivations, si bien que près des deux tiers des patientes se plaignent de dysfonctions sexuelles, dues à des reviviscences du traumatisme pendant les relations sexuelles.


Quand la sexualité va mal
La sexualité est marquée par la peur et la violence, l’hyper contrôle et l’hyper vigilance rendent alors tout abandon impossible et vont jusqu’à engendrer de l’agressivité.L’agressivité à la place de l’intimité !


Les conduites à risque en sont un exemple, pour soi, avec des fugues (adolescence), une sexualité compulsive avec prise de risques sexuels, des IVG et des grossesses jeunes…Il peut aussi y avoir des risques pour les autres, des délits, agressions…


Le désir peut être ressenti comme dangereux, avec une phobie du rapport sexuel associant un manque de confiance vis-à-vis du partenaire pour ne plus risquer le scénario de l’abus.On soustrait alors le corps au désir de l’autre, soit par des habits trop larges ou informes cachant le corps, soit en perdant du poids pour obtenir un corps sans forme, ou encore en ayant un comportement agressif et non féminin. Le désir remplacé par le dégoût et sa suite, la souillure, la honte et la culpabilité, la femme ne pouvant pas aimer son corps.


La dépression, avec son engourdissement sensoriel, son comportement de fuite et d’évitement, supprime généralement le désir.L’excitation est contrariée : des zones touchées par l’agresseur sont devenues insensibles, ou au contraire des zones cibles génératrices de flashbacks. Il y a la mémoire d’odeurs insupportables, de sons, d’un goût…
Il y a aussi l’anticipation de la douleur (terrible, déjà vécue) qui bloque avec la honte la congestion et l’acceptation de la pénétration…


Le plaisir
Il peut être absent avec un corps qui souffre fréquemment de nombreuses somatisations (problèmes génitaux urinaires, douleurs pelviennes, colites spasmodiques…). Un corps qui souffre et qui ne peut éprouver de plaisir.
Et quand il y a du plaisir, il se paie avec de la douleur tant la culpabilité peut être lourde (dyspareunies, vaginites récidivantes, vulvodynies…). La douleur plonge dans l’anxiété et réactive la violence vécue.Le plaisir peut encore être angoissant, l’orgasme signifiant la perte de la maîtrise (déjà perdue) et de nouveaux dangers à venir.


Avec le partenaire
-       D’un côté, céder une fois de plus pour le plaisir de l’autre en se retrouvant dans le rôle de la victime place aussi le partenaire dans le rôle de l’agresseur sans qu’il en soit vraiment conscient. Les réactivations sont alors fréquentes.
-       De l’autre,fuir en entretenant des relations conflictuelles voire violentes avec le conjoint, en consommant des produits psychoaffectifs avant les rapports (alcool et surtout cannabis), avoir des partenaires multiples ou des préférences homosexuelles secondaires ou intermittentes.


En conclusion


 

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