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Qu’en est-il de l’homosexualité masculine contemporaine ?

Introduction

L’homosexualité s’exprime au travers de comportements tout aussi nombreux et complexes que ceux que partage la majorité hétérosexuelle. C’est « tout un ensemble d’attitudes, d’affects, de préférences, de valeurs, de style de vie qui concerne profondément l’individu » (Mireille Bonierbale, 2007). Il n’est pas inutile de rappeler que l’opposition hétérosexualité/homosexualité, invention des sciences médicales et psychologiques, qui paraît aujourd’hui si fondamentale, n’a été réellement construite qu’à la fin du XIXe siècle. Cette distinction est inconnue chez les Anciens où les individus se différencient sur d’autres critères. C’est depuis un siècle seulement que définir sa sexualité est devenu une condition de l’existence sociale en Occident (Bruno Perreau, 2005).
 
Si Freud en son temps a ouvert la voie à la démédicalisation de l’homosexualité, en affirmant que l’homosexualité n’est pas une maladie mais une fixation à un stade du développement psycho-affectif de l’enfant, il faudra attendre 1973, trois ans de débat passionné et un référendum pour que l’Association américaine de psychiatrie (APA) retire l’homosexualité de la liste des désordres mentaux, considérant que « l’homosexualité en elle-même n’implique aucune altération du jugement, de la stabilité, de la fiabilité ou de toute autre capacité sociale ou professionnelle ». L’OMS a retiré en 1983 l’homosexualité de la liste des perversions. Enfin, en 1987, le mot « perversion » a été remplacé dans la terminologie psychiatrique mondiale par « paraphilie », qui désigne les pratiques sexuelles déviantes dont l’homosexualité ne fait pas partie.
 
Si l’homosexualité masculine est vécue aujourd’hui à visage plus découvert, elle l’est peut-être plus volontiers par ceux vivant dans certains milieux, dans les grandes villes et dans un environnement socioéconomique favorisé. Pour nombre d’homosexuels, les réserves morales et les représentations péjoratives, liées à une certaine forme de conditionnement social, survalorisant l’hétérosexualité et dévalorisant l’homosexualité, ont moins évolué qu’on le dit. La persistance de certains clichés plus ou moins sympathiques et d’amalgames douteux montre bien que la perception sociale de l’homosexualité n’est pas encore complètement normalisée. De plus, l’épidémie de sida est venue freiner brutalement un courant de tolérance amorcé dans les années 1970, qualifiant désormais l’homosexualité de « comportement à risque », ce qui la place ainsi sous haute surveillance sanitaire et sociale.
 
 

L'homosexualite masculine contemporaine

 
Les premières données scientifiques sur la sexualité masculine proviennent du rapport fondamental d’Alfred Kinsey, biologiste américain, libre-penseur, publié aux Etats-Unis en 1948, premier rapport objectif et statistique sur le comportement sexuel à partir du recueil de la biographie détaillée de 12 214 individus. Cet auteur remet profondément en cause l’opposition stricte entre hétérosexualité et homosexualité puisqu’il définit une échelle mesurant le comportement et les fantasmes sexuels sur un continuum de 0 à 6, de l’hétérosexualité exclusive  (niveau 0) à l’homosexualité exclusive (niveau 6).
 
Selon Kinsey – pour qui les mots « hétérosexuel » et « homosexuel » devraient être utilisés, non pas comme substantifs, mais comme adjectifs, et ne devraient l’être que pour décrire des activités, pas des individus (rapporté par Shere Hite, 1981) –, on ne peut classer les gens une fois pour toutes dans des catégories sexuelles rigides. Au terme de son enquête, il considère que seulement 5 à 10 % de la population peut être exclusivement hétérosexuelle ou homosexuelle et que 6 à 10 % des hommes ont un comportement homosexuel exclusif. On retrouve des chiffres similaires dans les études françaises plus récentes (Simon, 1972 ; Spira et Bajos, 1993).
 
Dans cette classification, les monosexualités sont clairement présentées comme des extrêmes presque abstraits, en même temps qu’elle donne à voir l’entre-deux sous la forme d’un continuum gradué où la position de chaque individu dépend du dosage « homo/hétéro » (pour simplifier) qui constitue sa libido. L’homosexualité n’est, en réalité, que la simple manifestation du pluralisme sexuel ; une variante constante et régulière de la sexualité humaine. Ceci dit, « il fallait du courage, au tournant des années 1950, pour avancer une théorie pareille, véritable révolution copernicienne des chambres à coucher » (Karl Mengel, 2009).
 
On ne peut comprendre l’homosexualité masculine contemporaine sans rappeler qu’elle a été marquée par la révolution sexuelle, la libération gay et l’apparition de l’épidémie du sida. La révolution sexuelle des années 1960 et 1970 a transformé le sens de la sexualité : le plaisir est devenu un but en soi, indépendant de la procréation et de tout lien affectif. Cette transformation s’est  faite parallèlement à l’essor d’une société de consommation profondément narcissique et exhibitionniste. Cet exhibitionnisme collectif de typesocial, professionnel, politique s’est, bien sûr, accompagné en profondeur d’un exhibitionnisme sexuel qui a crû dans les mêmes proportions… il faut consommer de tout et donc du sexe !
 
C’est un fait de société : « l’exhibitionnisme est un signe des tempsvoir et être vu » (Gérard Bonnet, 2003). Dans ce contexte, est apparue dans les années 1980 et 1990 une certaine conception du corps avec l’arrivée de nouveaux codes de beauté, un peu déshumanisés, que les homosexuels masculins ont très rapidement adoptés sans réserve – hommes bronzés, musclés, imberbes ou moustachus, blouson de cuir, bottes et cheveux courts –, une sorte d’idéal masculin gay à la virilité exagérée, peut-être en réaction à l’image de l’homosexuel efféminé véhiculée par l’inconscient collectif. Cet idéal homoérotique, qui a une longue histoire depuis les Grecs, incorpore surtout une éternelle jeunesse : « Dans le monde gay, il est interdit de vieillir » (Marina Castaneda, 1999).
 
Dans ce contexte de quasi-« addiction collective », est apparue une industrie du sexe particulièrement florissante qui a su profiter pour inventer, diffuser de nouvelles formes de stimulation sexuelle. Il y a eu un certain glissement de fantasmes, pratiques, accessoires, autrefois réservés aux « amateurs », qui sont rentrés dans les mœurs, balayant les barrières entre le « pervers » et le « normal », le privé et le public, sans pour cela entrer dans la catégorie des nouveaux « extrémistes » du sexe, ces « forcenés du désir » de Christophe Bourseiller. C’est ainsi que sont apparus tous ces établissements gays centrés sur le sexe – bains publics, saunas, backrooms… – où les rapports sexuels sont libres de toute contrainte affective ou juridique, permettant aux hommes de satisfaire leurs désirs sans trop s’inquiéter des conséquences. Ces lieux de plaisir ne faisaient que « reprendre les mêmes activités et les mêmes règles du jeu, sauf pour la rémunération des partenaires sexuels », que celles qui existaient jadis dans les bordels » (Castaneda, 1999).
 
L’apparition de la tragédie de l’épidémie du sida, au début des années 1980, à une période où les mœurs homosexuelles masculines étaient déjà bien en place, est bien évidemment venue freiner mais sans pour cela faire disparaître cette quête du plaisir à tout-va, ne serait-ce que par le constat actuel de la persistance de la transmission VIH en rapport avec le relâchement des méthodes de prévention. Le relâchement gay peut s’expliquer en partie par l’apparition des nouvelles thérapies, permettant des survies à long terme dans de meilleures conditions, ce qui a eu comme conséquence de « banaliser » l’infection VIH en prenant le masque d’une « maladie chronique ».
 
Par ailleurs, ce laxisme est plus volontiers prévisible en fonction de l’âge (les adolescents, les jeunes générations qui n’ont pas connu l’hécatombe des années 1980 et les plus de 50 ans), du manque d’expérience dans les rencontres sexuelles, du faible nombre de partenaires antérieurs, du type de partenaire (considéré comme connu, proche, ancien) auquel il est attribué soit un sentiment amoureux, dans une relation de fidélité, soit un désir sexuel puissant, mais aussi lorsque le gay est sous l’emprise d’un toxique, et lorsqu’il méconnaît la sérologie du partenaire (Schoreisz et Tignol, 1998).
 
A ceci, il faut signaler certaines prises de risque inconsidérées connues dans la population gay notamment chez les sujets VIH+, le « barebacking », littéralement « chevauchée à cru ». Cette pratique est un courant polymorphe venant des Etats-Unis et tendant à se propager en Europe, prônant le culte et la revendication de la pratique de rapports sexuels non protégés et le culte du sperme. Quoi qu’il en soit, il est évident que le sida a marqué et continue de marquer la vie des homosexuels masculins.

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Le sexe des filles

Par Catherine Leboullanger

sexualiteDans ma dernière chronique, il avait été question du sexe des garçons car il m’était apparu fondamental d’aborder la question de la masculinité physique et psychique dans le contexte plutôt « féminin » des intervenants de l’Education nationale. Il s’agissait de comprendre les pulsions des garçons afin d’améliorer les relations entre les filles et les garçons : rendre au sexe des garçons sa normalité mais aussi sa valeur et sa vitalité créatrice, impossible sans l’empathie du « féminin ». Impossible à obtenir sans chercher dans le sexe féminin les peurs archaïques propres aux deux sexes ou pas, pour comprendre l’origine de la haine du féminin.
Je me souviens d’une sortie pédagogique au musée d’Orsay avec une classe de 4e : le XIXe siècle était au programme et la professeure de français avec laquelle j’avais travaillé les relations filles/garçons avait évoqué le tableau de Gustave Courbet, L’Origine du monde. Alors que le thème de la visite portait sur les thèmes de la littérature de la Renaissance (Dante) revisités par les sculpteurs et les peintres du XIXe siècle, les élèves (de Zone d’Education Prioritaire, je souligne) avaient insisté pour voir l’œuvre. J’y avais consenti, me remémorant l’histoire de Jacques Lacan, propriétaire du tableau, le montrant à ses invités illustres, ceux-ci en gardant le secret car le « maître » les avait vus regarder le tableau ; la première surprise passée, les garçons, les yeux écarquillés gardant l’image sans rien en dire, et les filles chuchotant mais assez fort pour que tout le monde entende « c’est dégueulasse ». Nous avions compris, ma collègue et moi, qu’il fallait saisir l’occasion et par la pédagogie du détour, introduire une séance d’éducation à la sexualité en bonne et due forme.
Nous avons rendu à Courbet ce qui était à lui, c’est-à-dire sa manière de travailler avec des photographies jugées pornographiques à l’époque qui lui servaient de modèle et nous avons évoqué son parcours novateur pour l’époque se confrontant au réel tout autant que Gustave Flaubert avec Madame Bovary. Nous avons ensuite séparé les filles des garçons mais leur avons demandé de travailler chacun de leur côté, sur les représentations du sexe féminin : « Quelles pensées, émotions, questions avait suscité le tableau de Courbet ? » Il s’agissait de nommer ensuite un rapporteur qui rendrait au grand groupe les évocations des unes et des autres.
Chez les filles :
- « Pourquoi tant de poils ? Cela n’existe pas. »
C’est vrai, très peu sur les planches anatomiques que nous présentons habituellement. Et dans la réalité ? Les êtres humains sont, paraît-il, aussi poilus que les singes (Pascal Picq) mais de façon différente.
- « C’est laid, les poils. Ça dépasse du maillot, on les rase. »
C’est vrai, sur les jambes et le haut des cuisses, les normes esthétiques exigent que les femmes s’épilent, sans doute pour accentuer la visibilité de la douceur de la peau. Rien de tel n’était demandé aux hommes. Cependant, beaucoup de jeunes gens s’épilent le pubis aujourd’hui. Nous rappelons la dictature des normes dictées par le cinéma pornographique et le rôle des poils protégeant et cachant la nudité de la vulve.

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LE PORNO : thérapie ou résilience ?

Par Alexandre Merlo et Philippe Brenot
 
« Quand j’exerçais, je voulais qu’on m’appelle hardeuse ; pour d’autres, les officiels, j’étais comédienne. Mais star du porno, je trouve que c’est un peu ridicule. Par contre, ce que j’aime bien c’est porno-star, car porno neutralise le mot star, c’est-à-dire être dans l’underground mais à la lumière. Ce qui est intéressant pour moi, c’est de porter l’ombre à la lumière pour resacraliser le porno et faire tomber les tabous. »
 
Karen a 35 ans, elle parle de façon presque militante de son engagement dans le X, choix de vie qui n’est jamais anodin et reflète la complexité de l’histoire personnelle. Elle précise très librement, avec un œil critique et pertinent : « Le porno, c’est un jouet sexuel. Regarder un porno, c’est comme agiter un sextoy, c’est une fantaisie sexuelle… Au départ, avec un ami, on faisait de l’exhibitionnisme, c’était pour moi une exploration de ma sexualité. Et puis on s’est filmés, cela me paraissait très naturel. Pour moi le porno ce n’est pas la sexualité mais c’estune forme de sexualité. » Karen admet cependant que cette profession n’est jamais sans incidence sur la vie intime et sexuelle : « Etre actrice X a souvent été un problème pour ma vie amoureuse, notamment en raison de la jalousie de mon partenaire. Ça a compliqué ma vie personnelle, mais j’ai mis longtemps à m’en rendre compte. Ce n’est qu’au troisième couple que j’ai compris que ça ne devait pas être évident pour mon compagnon de vivre avec une actrice porno. »

 
 
Enquête sur le X
Cet article sur la vie sexuelle des acteurs et actrices porno est le résultat d’une enquête effectuée auprès de six femmes et trois hommes, tous acteurs du X (Merlo, 2011). Le cadre que nous abordons est celui du cinéma pornographique respectant la dignité et la liberté des individus qui s’y produisent en libre conscience. Le « cinéma » pornographique violent ou trash n’en fait donc pas l’objet. Lors de notre enquête, en juin 2011, trois femmes et deux hommes étaient toujours en activité professionnelle dans le X.
En ce qui concerne les actrices, elles ont commencé leur carrière entre 18 et 21 ans pour quatre d’entre elles, à 24 et 29 ans pour les deux autres, avec une durée de l’activité professionnelle assez courte (un à cinq ans), plus de dix ans pour une seule. Leur filmographie est également variable mais trois d’entre elles ont joué dans plus de 100 films.
Les hommes ont débuté leur carrière entre 20 et 26 ans, carrières de plus longue durée, de treize ans à vingt-cinq ans. Ils ont par contre une bien plus grande filmographie, 700 à 800 films, plus de mille pour l’un d’entre eux.
Un critère semble d’ores et déjà distinguer les carrières masculines et féminines : la durée de l’exercice professionnel. Les femmes ont des carrières courtes – quelques mois à quelques années pour la majorité –, quand celles des hommes dépassent souvent la décennie et leur filmographie le millier. Une explication à cela : hormis l’aspect financier, la « fonction » qu’exerce le X dans leur vie n’est apparemment pas la même, fonction exploratrice, révélatrice, réparatrice, parfois même « thérapeutique » ou de « résilience » pour les femmes ; fonction plutôt narcissique pour les hommes. Enfin, la maternité n’est que très rarement associée à une carrière dans le X.
 
Préjugés
Les préjugés sont forts vis-à-vis du cinéma porno et les acteurs du X ont souvent des difficultés à vivre l’intimité des relations personnelles tant leur est attachée une image soit négative – personne vulgaire, perverse, libertine, dévergondée, modèle dangereux et à éviter pour les jeunes… – soit trop positive – être hypersexué et inaccessible. La réalité est tout autre et la plupart d’entre eux souffrent de cette image, trop vite attribuée, qui est parfois responsable de la rupture de liens familiaux ou de relations avec des proches. Deux actrices ont ainsi été totalement rejetées par leur mère. Une troisième, violemment révoltée contre les féministes qui dénoncent leur profession comme humiliante, se dit ouvertement « antisexiste pro-sexe ». Ces idées reçues pourront induire chez certains des attitudes de mépris, notamment envers les acteurs (souvent considérés comme des prédateurs dégradant l’image de la femme) ou, de façon plus ambivalente, des attitudes de rejet ou de protection envers les actrices (jugées soit comme immorales soit comme abusées) (Marzano, 2005).
D’autres préjugés existent quant aux conditions de tournage des films pornos et aux exigences professionnelles : tout d’abord l’idée fort répandue, pour les hommes, que les acteurs du X ont une vie de plaisir de par l’opportunité qui est la leur de faire l’amour à de belles femmes expérimentées et sexuellement très « chaudes » ; pour les femmes, par contre, l’idée que la plupart des actrices simulent, obligées qu’elles sont de se soumettre à des partenaires dominants qui leur font subir des scénarios humiliants répondant essentiellement à des fantasmes masculins ; enfin que leur motivation principale est surtout financière. La réalité est assez différente mais peu univoque car les motivations, les attentes et les démarches de chaque acteur ou actrice sont très personnelles.
En ce qui concerne l’acceptation des scénarios, les actrices sont par exemple beaucoup plus libres qu’on ne l’imagine. Certaines pratiques, comme le « guidage » par l’acteur, à l’aide de sa main, de la nuque de l’actrice effectuant une fellation, peuvent paraître humiliantes. En réalité cela ne leur pose pas vraiment de problème car elles sont libres de leur attitude : soit cela ne leur plaît pas, elles le refusent et l’homme ne la pratique pas ; soit elles prennent du plaisir à l’excitation de leur partenaire – ou encore cela leur est indifférent – et elles l’acceptent. Un dialogue permanent existe en fait entre les acteurs permettant un respect mutuel voire une certaine connivence. Autre exemple, parmi les actrices que nous avons rencontrées, l’éjaculation faciale est acceptée avec plaisir par deux d’entre elles, refusée par une autre.
Toutes les actrices que nous avons interviewées disent n’avoir jamais accepté une scène qui leur aurait déplu et affirment pouvoir refuser sans difficulté un acteur qui ne leur convient pas ou dont le pénis est trop grand voire difforme. Une ex-actrice renommée nous précisera cependant que la notoriété facilite le refus des pratiques ou des partenaires. Il est par contre rarement possible aux acteurs hommes de refuser une partenaire.
 


 
Un impératif : le clivage
Un réel clivage entre amour et sexualité, entre sexualité mécanique et sexualité amoureuse, est certainement nécessaire pour vivre et agir librement la pornographie professionnelle. La plupart des acteurs et des actrices porno peuvent ainsi sans problème avoir une relation sexuelle privée au sortir d’un tournage X, sans « période réfractaire » à respecter. Cela semble beaucoup plus simple – et presque naturel – pour les hommes qui, en raison d’une sexualité plus mécanique, peuvent facilement avoir une relation sexuelle dénuée d’affects. Les actrices du X ont également cette capacité, vraisemblablement en lien avec l’histoire personnelle qui les a amenées, souvent dès l’enfance et par ce qu’elles ont vécu, à pratiquer ce clivage de façon défensive. Cette capacité semble enfin plus facilement l’apanage des nouvelles générations féminines ayant très tôt vécu des pratiques extrêmes ou la banalisation d’un sexe hard et purement physique (skin parties, soirées « no limit »).
Nous voyons dès à présent combien vie intime et vie professionnelle sont à la fois liées (comportements sexuels très proches) et séparées (sexe sans affect voire sans attirance dans le cadre professionnel) pour qu’une cohérence personnelle soit possible dans une telle vie hors du commun.
 
La vie de couple 
A la question : « Vous a-t-il été possible ou vous a-t-il paru possible d’avoir une relation amoureuse et/ou sexuelle concomitante à votre activité professionnelle ? », les trois hommes de notre étude ont répondu « oui », tandis que les femmes étaient plus partagées : trois d’entre elles affirmaient que cela leur était possible, deux autres répondaient « non », une dernière estimait que c’était « compliqué ». 
La place de compagnon d’actrice porno est cependant très difficile à assumer pour un homme. En effet, comme l’explique Karen, la difficulté est de deux ordres : « On est tous conditionnés à croire que quand on est amoureux on doit être monogame mais, même quand l’homme aimé arrive à comprendre qu’il y a une différence entre sexe et sentiments, il est aussi victime du jugement social, qui le voit comme une victime ou un cocu ! De plus, lorsqu’on n’a jamais tourné dans un film X, on ne peut pas comprendre cette ambiance très particulière de sexe complètement décomplexé, on imagine quand même toujours qu’il y a des sentiments et il est très difficile de se rendre compte du détachement avec lequel on peut avoir une relation purement physique. Il y a enfin la jalousie naturelle qui peut se manifester, mais dans ce cas c’est pire car tout le monde est au courant. » Joyce, actrice depuis trois ans, témoigne des difficultés de la rencontre : « Pour nous, la première fois avec un homme est toujours compliquée. La majorité des partenaires sexuels ont peur. C’est très difficile d’avoir un partenaire d’une nuit, car en général les hommes ont une panne. Ils sont trop impressionnés et n’y arrivent pas. Au début, c’est assez perturbant. » Ce partenaire doit en effet faire face à l’image stigmatisée et survalorisée de sa partenaire mais aussi à sa propre anxiété de performance.
La tâche est encore plus ardue pour un homme souhaitant vivre en couple avec une actrice X : à ces difficultés déjà considérables s’ajoutent une jalousie exacerbée par la multiplicité des « infidélités professionnelles » et le jugement moral dévalorisant.
Les acteurs et actrices vivent cependant parfois en couples, les couples plus propices à une certaine durabilité semblant être constitués soit de deux acteurs X (homme et femme), soit d’un homme candauliste et d’une actrice X.
 

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Conjugalités lesbiennes : des relationnalités aux multiples contours

Par Natacha Chetcuti
 
 
La mise en forme des conjugalités lesbiennes dans le contexte contemporain s’inscrit dans une rhétorique de l’égalité, une redéfinition de la citoyenneté. La liberté de choix est considérée comme la concrétisation des exigences d’uniformité et d’universalité des droits qui s’est imposée depuis vingt ans en France dans la période de la crise du sida.
 

C’est à partir des années 1990 qu’un discours juridique s’est affirmé dans les mouvements sociaux, notamment dans les revendications relatives au statut légal des couples de même sexe, qui a permis l’instauration du Pacs en 1999 (Mécary et Leroy-Forgeot, 2001).
La question de l’ouverture du mariage civil aux personnes de même sexe a surgi sur la scène politique française à la suite de la publication du « Manifeste pour l’égalité » dans Le Monde daté du 17 mars 2004, et de l’annonce par le maire de Bègles le 9 avril de la même année de la célébration d’un mariage d’un couple gay. Si une préférence a été accordée au mariage dans les mouvements homosexuels et dans le discours politique français, c’est d’une part en référence au code napoléonien qui donne une très grande place au mariage par rapport à d’autres formes de partenariat en définissant de fait un éthos universaliste de la citoyenneté. D’autre part, ce réalisme politique témoigne de la transformation du rapport entre droit et militantisme gay et lesbien tout à fait opposé au militantisme des années 1970 et 1980 qui était davantage du côté de la critique des institutions et dans une position revendiquée de marge en tant que pouvoir subversif. En outre, si la revendication pour le mariage (gay et lesbien) est devenue un enjeu politique au cours de ces dix dernières années, c’est qu’elle a pu être portée et légitimée par ce qu’Alison Woodward (2003) nomme le triangle de velours. Ce sont des formes de relations entretenues par les mouvements sociaux, les experts et les acteurs de la politique publique. Ce concept permet de souligner la nature souvent personnelle et informelle des liens qui unissent les membres de ces réseaux (Paternotte, 2011).
Dans ce contexte actuel où le droit devient le lieu du changement social, voire de l’utopie, quel en est l’impact dans la manière de penser le couple lesbien ? Alors même que les lesbiennes ont davantage porté les revendications relatives à la filiation que celles portant sur le mariage, comment cette production de normes institutionnelles redéfinit-elle la conjugalité pour un groupe social invisible du point de vue de la norme sexuelle et de genre ? Dans cet espace même de l’incertain du couple que révèlent les différentes manières d’être en duo ?
 
Quand l’incertitude du couple conditionne les normes de l’exclusivité sexuelle et affective
 
La norme de la monogamie sérielle – c’est-à-dire le fait de vivre des relations exclusives les unes après les autres – est le modèle prédominant chez les lesbiennes, et ce quelles que soient les générations [1]. Dans ce cadre, la relation sexuelle vécue dans le couple représente la métaphore de l’intime et la force du sentiment amoureux. Si la « mise en forme du désir » (Bozon, 2006) apparaît comme une des dimensions importantes de la définition du couple, toutefois la conscience de sa fragilité est une opinion partagée qui se manifeste par une exigence de fidélité affective et sexuelle pour maintenir la durabilité du couple. En effet, si d’autres facteurs contextuels peuvent entraîner l’arrêt de la relation conjugale (selon l’âge, la durée du couple, le degré de politisation, les représentations liées au lesbianisme, la présence d’enfants et le degré de relations entretenu avec les instances normatives telles que la famille), l’arrêt de la sexualité suscité par un moment d’incertitude lié au désir suscité par une autre femme ou une relation extraconjugale sont des éléments de remise en cause du couple. Alors que des discussions apparaissent souvent, notamment en début de relation, sur la notion d’infidélité, particulièrement pour les utilisatrices des chats et sites de discussions sur Internet, on peut expliquer la récurrence du modèle monogame du fait d’une difficulté à dissocier la sexualité du degré d’intensité amoureuse et d’une norme de genre qui s’explique par une quasi-absence d’un « marché sexuel » facilement accessible (bars, boîtes de nuit, lieux extérieurs de drague), contrairement aux gays qui ont davantage hérité d’une culture du sexe sans lendemain. Enfin, si le principe d’un modèle monogamique est dans la majorité des cas discuté au sein du couple, tant du point de vue de son acceptation par les deux partenaires que dans son contenu, contrairement à la majorité des couples hétérosexuels qui semblent davantage se référer à un contrat implicite d’exclusivité, la signification qui en est donnée peut varier selon la place assignée à la sexualité dans la relation de couple et selon l’expérience vécue du lesbianisme.
 


 
De la clandestinité sexuelle à la contractualisation du multipartenariat : les différentes facettes de la conjugalité lesbienne
 
Malgré l’importance que revêt la conjugalité monogame et cohabitante pour une grande majorité de lesbiennes, il peut exister chez certaines une « plasticité » du couple, qui tente de concilier autonomie sexuelle et sécurité du lien. Le multipartenariat sexuel s’inscrit dans ce mode rationnel qui a pour but principal la recherche du plaisir pour soi ; il s’exerce principalement de façon clandestine, coupée du reste de la vie sociale. Ainsi, certaines allient une sexualité de type conjugal avec une sexualité de type individuel. Les relations sexuelles, qui ont pour caractéristique de ne pas être effectivement engageantes, peuvent néanmoins êtres durables, surtout lorsque la partenaire extraconjugale n’habite pas dans la même ville que le couple officiel. Ces relations ne sont généralement pas dépersonnalisées. Parfois la rencontre peut être ponctuelle : dans ce cas, elle se déroule avec une partenaire inconnue et dépersonnalisée sur le plan affectif. Dans le contexte du multipartenariat clandestin, l’obligation de cacher les relations extraconjugales à la partenaire principale et « officielle » s’avère nécessaire sous peine de compromettre le couple. Cherchant à construire une conjugalité rassurante, les lesbiennes s’obligent alors à un travail de dissociation des univers sexuels. Ce mode de multipartenariat a pour singularité d’être discuté au début de la relation de couple. Le contrat repose sur un principe hiérarchique qui suppose que les relations avec les partenaires extraconjugales ne doivent pas être investies affectivement et ainsi ne pas remettre en cause le couple. Dans la plupart des situations, aucune des deux partenaires n’a été au courant des relations extraconjugales vécues sur un mode clandestin.
 
Préservation du modèle conjugal et script récréatif
 
Chez quelques couples lesbiens, on relève une autre forme de pratiques non exclusives, qui se rapproche du modèle du « script récréatif » observé chez certains couples gays (Lerch, 2008). On entend par script récréatif un scénario d’interactions qui n’associe pas, ou associe peu, le plaisir sexuel à des formes de gratification affective. Dans ce modèle de multipartenariat, la différence entre lien sexuel et attachement affectif s’avère souvent ténue et peut être appréhendée par des stratégies mises en place pour préserver le « moi conjugal ». Cela suppose la mise en place d’un ensemble de limites à la sexualité extérieure au couple qui permet de préserver la sécurité du cadre conjugal : par exemple, la rencontre avec la partenaire ne s’effectue généralement pas dans le réseau proche et amical. Si cette tierce personne pourra y être ultérieurement intégrée, ce sera seulement quand le lien sexuel sera rompu. De plus, la relation sexuelle avec la partenaire extérieure au couple ne doit pas se répéter au-delà d’une dizaine de fois, de peur que naissent des sentiments trop forts. Elle fait l’objet de discussions dans le couple qui prend plaisir à la révélation. Il semble bien que la réflexion sur le vécu des relations sexuelles de chacune des membres du couple donne lieu à l’élaboration d’un nouveau script conjugal qui canalise tout sentiment de jalousie, et permet le contrôle de chaque membre du duo sur d’éventuels débordements affectifs. Enfin, pour limiter l’invasion des affects, certaines pratiques sexuelles restent limitées au cadre conjugal comme, par exemple, le cunnilingus. De telles restrictions ont été observées aussi chez les couples gays non monogames, qui réservent par exemple la pénétration anale au cadre strictement conjugal, de façon à introduire de la discontinuité (Lerch, 2008). L’intimité chez les lesbiennes et chez les gays ne semble donc pas être définie de façon analogue.
 
 
Entre idéalisation et expérimentation : la polyfidélité
 
Quelques lesbiennes, dans une démarche critique et politique, proposent un choix atypique par le vécu de la polyfidélité [2]. Il s’agit de pratiques non exclusives et de relations durables vécues tant sur le plan sexuel qu’affectif avec des femmes. Le principe fondamental est celui d’une non-hiérarchisation entre les différentes partenaires impliquant capacité d’autonomie personnelle et solidarité politique. Cette recomposition de la norme conjugale est analysée comme une forme de résistance, d’une part, à la domination masculine et, d’autre part, à la contrainte hétéronormative. Le terme de polyfidélité est choisi de préférence à celui de multipartenariat ou de relations multiples, parce qu’il inclut l’idée d’un attachement sexuel et affectif à une, deux, voire trois partenaires en même temps, sans que cet attachement inclue des formes de rivalité entre les unes et les autres. Ce type de pratiques s’avère difficile à mettre en place et, finalement, pour un bon nombre d’enquêtées, la monogamie reste la solution la plus « facile » à vivre, même si elle s’avère provisoire et imparfaite dans la réalité de tous les jours. Pour les lesbiennes, qui se situent le plus souvent dans une adéquation à la norme de genre en ne séparant pas la sexualité et l’amour, le cadre du couple monogame apparaît comme le contexte le plus légitime pour l’exercice de ces deux dimensions, tout en étant fragile dans la durée. D’où la tentation pour une grande majorité des lesbiennes de circonscrire la réalisation de la sexualité au huis clos du couple, bien que certaines se sentent parfois partagées entre une volonté d’émancipation de la norme de genre par l’expression d’un désir plus libre et la nécessité de préserver un deux stabilisant et sécurisant.

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Traitement des traumas sexuels chez les victimes de tortures. Revue Sexualités Humaines 14

L’art-thérapie pour déjouer le traumatisme
 
Par Raphaël MORENO
 
Introduction
 
« Soigner les troubles sexuels au plus près de l’expérience du corps ».
Il est difficile d’imaginer qu’il puisse être nécessaire de recourir à la chirurgie réparatrice pour soigner et guérir les souffrances sexuelles qui résultent de violences criminelles, comme par exemple les mutilations génitales féminines ou celles pratiquées chez l’homme sur  la verge ou les testicules.
C’est souvent au décours d’une consultation  que la personne se risque à parler de ses difficultés sexuelles. Plusieurs entretiens ont été nécessaires pour établir une relation de confiance. En effet, pour ces hommes ou ces femmes « demandeurs d’asile », qui viennent consulter au centre Parcours d’Exil, le problème primordial est de :
 - retrouver le sommeil, ne plus avoir de cauchemars ;
 - avoir moins d’angoisses et moins de pertes de mémoire ;
 - et surtout, ne plus paniquer en présence des militaires qu’ils croisent dans les rues ou dans les gares ;
- en finir avec le stress post-traumatique et essayer d’obtenir le statut de réfugié  reste la motivation première de tous ces réfugiés qui viennent des pays où la violence est quotidienne.
Violence coutumière faite aux femmes par les mutilations génitales, violences militaires qui se traduisent pour les femmes par des séries de viols et de tortures  dans les prisons en cas de détention. Violence dans les salles de torture, avec pour les hommes des sévices sexuels sur les organes génitaux et aussi des viols par sodomie.
Toutes ces violences entraînent des troubles dissociatifs, qui sont caractérisés par la survenue d’une perturbation touchant les fonctions normalement intégrées comme la mémoire, la conscience et l’identité.
« Je ne souffre plus, je cesse même d’exister, tout au moins comme un moi global. » (1)
 
Excision et chirurgie réparatrice
 
L’excision est le nom global donné à différentes pratiques traditionnelles qui entraînent l’ablation des organes génitaux externes de la femme. Bien que plusieurs justifications soient données pour le maintien de cette pratique, elle semble liée essentiellement au désir d’assujettir les femmes et de contrôler leur sexualité. En effet, les hommes historiquement en sont les initiateurs et ce sous le prétexte de préserver la fidélité des femmes.
On distingue trois formes principales de mutilations sexuelles :
- la plus courante est l’ablation totale ou partielle du clitoris et des petites lèvres ;
- la forme la plus grave est l’infibulation où, après ablation du clitoris et des petites et grandes lèvres, la vulve est ensuite suturée à l’aide de fils ou d’épines et il persiste juste un orifice étroit pour l’évacuation des urines et des règles. Dans ce cas, chaque accouchement est l’occasion d’un traumatisme répété puisqu’il faut inciser pour permettre le passage de l’enfant puis recoudre ;
- la « sunna » est la forme la moins « grave ». Elle est souvent appelée excision symbolique. Elle consiste à couper la membrane du clitoris, ou à inciser le clitoris, ou bien encore à en couper le capuchon.
Dans certaines communautés, une femme non excisée est traitée d’impure et considérée comme la honte de la famille, qui la rejette. De ce fait, les femmes soutiennent largement cette coutume pourtant responsable de très nombreux cas d’infections et d’hémorragies. A titre d’information, en Egypte où 97 % des femmes sont excisées, où 8 sur 10 se disent favorables à cette pratique et où les trois quarts des opérations sont réalisées à la maison, l’interdiction récente du Conseil d’Etat égyptien de continuer à la pratiquer aura vraisemblablement peu d’impact sur le comportement de la population.
 
La situation en France
Au XIXe siècle, la clitoridectomie a été préconisée par des médecins comme Paul Broca (1824-1880) pour lutter contre l’onanisme (masturbation). Aujourd’hui, l’excision constitue une atteinte à la personne. Elle entre dans le cadre des violences ayant entraîné une mutilation permanente, délit passible d’emprisonnement et de 150 000 euros d’amende. Lorsque la victime est une mineure de 15 ans, cela devient un crime passible de 15 ans de réclusion criminelle, 20 ans si le coupable est un ascendant légitime (Art. 222-9 et 222-10 du Code pénal). On estime qu’au moins 30 000 femmes et fillettes excisées vivent en France. Différentes organisations estiment que 10 000 à 20 000 petites filles originaires d’Afrique risquent d’être excisées.                                                                                                           
Souvent l’excision est pratiquée lors d’un retour au pays et donc hors du territoire national. La législation française fait cependant obligation aux                                            soignants de dénoncer toutes agressions sexuelles sur mineures.
 

 

Observations cliniques
 
1. Chirurgie réparatrice après excision
 
Madame D.a 34 ans. Elle a dû fuir son pays après des manifestations où son mari a été tué, elle a été arrêtée et emprisonnée pour avoir organisé une réunion à la mémoire des personnes tuées cinq mois plus tôt. Elle a été torturée et violée par les militaires et laissée pour morte… Elle a été hospitalisée pendant une semaine et a réussi à s’enfuir avec la complicité d’un infirmier de la même ethnie qu’elle. Avec un passeport d’emprunt, elle est arrivée en France en mars 2010.
A la première consultation, elle me confie qu’elle a dû abandonner ses enfants : deux garçons et une fille dont elle n’a pas de nouvelles, et surtout elle a très peur que sa fille de 4 ans ne subisse elle aussi une excision comme c’est la coutume au village. Je vais la suivre de mois en mois, et à la troisième consultation, elle me demande :
« Est-ce que c’est possible de me faire opérer ? Car on m’a fait l’excision quand j’étais petite et j’ai appris que c’était possible de faire une opération de chirurgie réparatrice en France. »
 
Et elle me dit aussi qu’elle a eu des nouvelles de ses enfants, que le plus grand des garçons est à l’hôpital pour des crises d’asthme à répétition. Mais c’est surtout pour sa fille qui est au village qu’elle est angoissée car elle n’arrive pas à oublier que sa propre petite sœur est morte d’une hémorragie après avoir été excisée au couteau.
Vient ensuite une période de trois mois où elle prend rendez-vous mais ne vient pas… et quand elle revient, c’est parce qu’elle est inquiète pour le recours à la  CNDA (Cour nationale du droit d’asile) et qu’elle me demande un certificat médical attestant de son suivi au centre médical. Elle veut surtout arrêter de penser et pouvoir dormir. Le mois suivant, à sa demande, je prends rendez-vous avec le docteur Pierre Foldès (2) et je lui remets une lettre pour faire la chirurgie réparatrice des lèvres et du clitoris. 
Le Docteur Foldès est chirurgien urologue. Après avoir sillonné le monde en tant que médecin humanitaire, il se consacre aujourd’hui à la lutte contre l’excision.  Il a mis au point une technique de reconstitution de la vulve et du clitoris. Elle sera opérée en août.
L’intervention consiste, après une dissection des bulbo-caverneux, en :
- une réparation complète du clitoris, ce qui permet d’abord de supprimer la douleur latente laissée par la cicatrice ;
- une reconstruction des petites et grandes lèvres.
Cette opération permet également de résoudre les problèmes d’obstétrique et d’urologie causés par l’excision.
Le chirurgien la revoit en septembre, on peut lire dans sa lettre : 
« Le clitoris est déjà en place, en train de se réépithélialiser et elle entreprend la cicatrisation finale qui se passe dans de bonnes conditions. Nous poursuivons sa surveillance sur six mois pour l’accompagner dans la restauration de sa sexualité. »
Mais la chirurgie n’est que la première étape sur le chemin de la restauration de la sexualité, la deuxième étape consiste en un accompagnement corporel et psychologique suivant un protocole de soin supervisé par l’équipe du Docteur Foldès sur une durée d’un à deux ans.
Commence ensuite au centre Parcours d’Exil une période de séances de relaxation et de massage de tout le corps pour aider à une reconstruction de l’image corporelle. Notre masseuse-kinésithérapeute a de longues années de pratique auprès des personnes victimes de tortures. Elle sait prendre en charge ces patients et les aider à retrouver une sensibilité corporelle que les tortures avaient détruite. Libérer le corps de son anesthésie aide à libérer la parole et accéder aux émotions refoulées. Car la reconstruction de l’organe blessé n’est pas tout, même si elle intervient dans la restauration de l’image de soi. C’est grâce à ce travail d’empathie que la personne peut se réapproprier son corps et ses sensations pour (re)découvrir son désir et (re)vivre sa sexualité.
 
2. Chirurgie réparatrice après violences anales
 
Madame T.est âgée de 28 ans, elle est célibataire et elle tenait un salon de coiffure dans la capitale de son pays. Sous son aspect timide, se cache une  militante pour l’amélioration des droits des femmes. Pour avoir manifesté avec d’autres femmes de son quartier, elle a été arrêtée et mise en prison pendant un mois. Elle a été battue à coups de matraques, ses jambes en portent les cicatrices et elle a été violée par les militaires.
Cela ne l’empêche pas deux ans plus tard de participer à des manifestations contre la vie chère et le manque d’eau et d’électricité. Elle est de nouveau arrêtée et emmenée dans un camp de détention pendant deux mois. La nuit, les gardiens viennent la chercher et la conduisent dans une chambre où elle est martyrisée : elle porte sur les fesses les cicatrices des poignards que les militaires enfonçaient pour la tenir tranquille pour la violer et la sodomiser…
 
Après plusieurs mois d’attente pour passer à l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et des apatrides) et essayer d’obtenir le statut de demandeur d’asile, elle me confie que depuis les viols par sodomie, elle perd ses matières et est obligée de se garnir. Elle présente une fistule anale traumatique, ce que confirme le Dr. C., chirurgien gastro-entérologue. C’est pourquoi elle s’interdit toute relation sexuelle car elle panique à l’idée de se souiller pendant un rapport sexuel. Plusieurs fois je la sollicite pour qu’elle se fasse opérer, mais elle me dit qu’elle préfère attendre d’avoir son statut de refugiée.
 
Il faudra attendre quinze mois pour qu’elle obtienne de la CNDA (Cour nationale du droit d’asile) son statut de demandeur d’asile et qu’elle se décide à se faire opérer. C’est pour elle une grande joie de savoir qu’elle va retrouver son corps sans honte et elle espère retrouver une sexualité satisfaisante.

 

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L’Incestuel, comblement d'un abandon. Ou la logique mort d’un cheval et d’un chien. Par Clothilde LALANNE pour la Revue Sexualites Humaines 14

revue sexualités humaines 14« Qui pourra donner une loi aux amants ? »
Cette sentence médiévale, ici, a tout son sens. Comment ne pas être ému, touché, par cette difficile histoire ; histoire sans issue possible sauf celle de la mort. Etait-ce la seule solution ? Qui pourrait répondre ? Quels pouvaient être les choix autres ? Autre dans le maintien d’un équilibre vivable, psychiquement, socialement, physiquement ?

Au bas de la page 54, qui clôt le récit douloureux, Marie écrit : « Ainsi, on comprendra… enfin, j’espère. » Sainte-Beuve disait : « Dans les critiques que nous faisons, nous jugeons encore moins les autres que nous ne nous jugeons nous-mêmes. »
Mais, allez-vous me demander, de quoi parlez-vous ? De quoi est-il question ?
Du dernier livre de Régine Deforges : « Toutes les femmes s’appellent Marie ».
 
Marie
Son histoire est celle d’une mère qui se sacrifie pour son fils. Casimir Delavigne disait qua la faiblesse, pour une mère, c’était son extrême indulgence. Elle a fait ce qu’elle croyait devoir faire, et cela force le respect, disait Madame Rosa, directrice de la maison close dont les filles aidèrent une fois Emmanuel.

Marie désire aider, sauver même son fils ou bien se sauver, elle ? Tout au long de ces pages, on entend la révolte et la tristesse, la colère et la rancœur, l’amertume et la violence. Le mari est mort et elle ressent le vide de son corps qui continue à réclamer, à chercher la douceur et la chaleur du corps de l’autre. Mais la mort l’a pris et elle va souhaiter sa propre mort pour tuer ce vide.

« Elle se couchera entre la mort et son amant contre lequel elle collera son corps. » C’est dans cette souffrance qu’elle décida et le jour et l’heure de l’issue. Auparavant, elle raconte. La mort de son mari, personne ne l’avait décidée. Elle a subi, en elle, la mort du mari-amant. Faire le deuil de la présence de son mari ? Comme si un deuil se faisait ! Non, elle n’a pas clos l’histoire, alors elle la continue avec son fils.

« Peu de temps après la naissance d’Emmanuel, Philippe, le père, mourût. » Son fils avait besoin d’elle, mais n’avait-elle pas plus besoin de son fils pour être dans le déni du manque brûlant de son corps ? Le fils, alors, souffre autant que la mère. Il existe des environnements psychotisants ! La femme s’effondre à la mort du mari. Elle ne pardonne pas la mort à la Vie. De quelle mort n’a-t-elle pas fait le deuil ? Comme si elle n’avait pas « d’objet interne ».
 
Elle ne dit pas grand-chose de son histoire familiale. Nous ne savons donc rien sur sa mère, si ce n’est qu’elle était « autoritaire ». Une mère abandonite qui ne permettait donc pas la rencontre ? Donc, pas de mère ? Etait-ce cet abandon qui effondra Marie à la mort de son mari ? Une mère intrusive, interventionniste jusque dans l’intime, centrée sur elle, au détriment de l’écoute de sa fille qui a dû se sentir bien seule. Abandonnée ? Mais reprenant le terme d’Alice Miller, « c’est pour ton bien ! » devait penser sa mère, elle avait elle-même un passé familial dans lequel elle ne s’était pas sentie reconnue ? Peut-être…
 
Nous pouvons penser qu’Emmanuel a vécu dans un environnement psychotisant et qu’il y fut sensible. A quel fantasme de sa mère répondait-il ? Schaeffer et Bailey disent avoir observé que l’activité des garçons dans les premiers mois de la vie est directement fonction de la façon dont la mère s’occupe d’eux. Dans quel désir inconscient a-t-il été conçu en Marie, sachant que Philippe, le père, avait été trépané et gazé pendant la guerre et qu’ils s’étaient fiancés juste avant le départ ? Beaucoup d’épreuves ! Et il faut du temps pour « devenir entier ».
 
Ainsi a grandi Emmanuel. Sa mère le nourrissait avec la même jouissance éprouvée lorsque le père prenait son sein dans la bouche lors de leurs ébats amoureux. Cette jouissance lui donnait la force de vivre. Sa pulsion de vie sortait de cette jouissance ? Celle-ci avait donc une fonction personnelle très particulière. Il grandissait. Elle le nourrissait toujours. Bien sûr au-delà du concevable, du tolérable ! Il imposait son désir, n’absorbant rien d’autre. La mère obéissait, même dans la douleur. Là, nous rejoignons la toute puissance de la maladie sur l’entourage. Des constructions mystico-religieuses prenaient place, ainsi que des rendez-vous avec les plus grands, les ténors du monde médical. Le diagnostic tombe : « Son lien avec le monde se réduit à sa mère. Les séparer équivaudrait à les tuer. »
Marie se résigne. Mais comment continuer ?
 


 
Emmanuel
Emmanuel ne parlait toujours pas, ne s’exprimant qu’avec des grognements. Ses premiers mots furent pour son chien. Il allait avoir 15 ans. Et pour cet anniversaire-là, Marie lui offrit un cheval. « Emmanuel le montait à cru, faisant corps avec sa monture. L’été, il le chevauchait nu. »

Des pulsions sexuelles, des désirs impérieux commençaient à se manifester, tandis qu’il refusait toujours toute autre nourriture que le sein de sa mère.
« Ensemble, nous nous suffisons, et nous n’avons besoin de personne. »
« Ensemble et soudés, nous triompherons de tout. »
« Si tu me quittes, je me meure. »

C’est le credo narcissique dont parle Racamier : sur toute relation narcissique interminable existe la menace de mort et se profile la promesse de l’inceste.
Le sexe d’Emmanuel devenait dur pendant la tétée. Marie avait peur. Un jour, l’homme – Emmanuel se dressa face à la femme, Marie –, impérieux – lui, dans son besoin, elle dans son manque. Il lui renvoie sa propre souffrance, son vide narcissique. « Qu’allons-nous devenir ? » Eviter le drame : l’asile pour lui, la prison pour elle.

Essayer la maison close de Madame Rosa ? Oui – Marie connaît la jalousie pour la première fois. Il revient de cette expérience avec de nouveaux jeux érotiques. « Maintenant mon fils mangeait de tout, et buvait même un peu de vin. » « Bientôt, je me rendis compte que j’étais enceinte. »
 
La mort
« C’est décidé, ce sera pour aujourd’hui. »
Woody Allen disait que « la différence entre le sexe et la mort, c’est que mourir vous pouvez le faire seul ». Même faire mourir.
Aucune autre solution possible. L’incestuel se transformait en inceste. Leur sexualité était liée à l’abandon et à la mort. La rage incestuelle avait agi. Le pouvoir narcissisant était en marche, créant une relation anormale.

Avec son âge mental, que l’on disait de 4 ans, Emmanuel avait senti ce qui allait se passer. Il est allé lui-même tuer le cheval et le chien avec l’arme de son père. Tout était logique. Le poison fit le reste.
 

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Le sexe des garçons. Par Catherine LEBOULLENGER. Revue Sexualités Humaines 14

Dans une séance d’éducation à la sexualité, est-il plus facile de parler du sexe des filles que du sexe des garçons ? Les intervenants, en grande majorité, se sentent plus à l’aise pour évoquer le sexe des filles et ce fait peut se comprendre puisqu’il s’agit le plus souvent de femmes qui animent ces séances. Faut-il pour autant négliger le sexe des garçons ?

Ce que nous craignons, ce sont les questions dites « difficiles », jugées provocatrices car les sexistes ou homophobes.  Le sont-elles vraiment ? J’en donne ci-après un petit panel :

-       Est-ce qu’on a le droit de faire mal à une fille en faisant l’amour ?
-       Comment ça se fait que notre pénis se met en érection dès que nous voyons une femme ?
-       Est-ce qu’on est normal si le pénis en érection ne mesure pas 25 cm ?
-       Est-ce qu’il y a des hommes qui n’ont pas d’érection ?
-       Comment font deux hommes ensemble ?
-       Il faut enfermer les homosexuels, ceux qui font du mal aux enfants.
-       Qu’est-ce qu’une fellation ?
-       Est-ce qu’on peut éjaculer entre les seins des filles ?
-       Quand les filles n’ont plus d’hymen ont-elles toujours du plaisir ?
-       Pourquoi les filles disent non, dans les films, elles disent oui ?
-       Pourquoi les filles se maquillent, c’est pour draguer ?
-       Qui a le plus de plaisir, les filles ou les garçons ?
-       Peut-on se masturber sans danger ?
-       Si une fille dit non au dernier moment, on peut la forcer ?
-       Pourquoi on est tous obsédés ?
-       Et vous Madame, combien de fois par semaine ?

Je rassure tout de suite, à la dernière question, il ne faut pas répondre mais ne pas l’éluder non plus, en rappelant les règles de l’intervention « on ne parle pas de ses pratiques sexuelles personnelles qui relèvent de l’intimité de chacun ». Nous rappelons que les cas particuliers sont traités en d’autres lieux par des professionnels de la santé.
 



A travers ces questions, nous retrouvons différents champs de la sexualité humaine, biologique, psychologique et sociale. Cependant, les garçons adolescents considèrent leur sexe davantage « comme un outil de plaisir et de communication » que comme un « outil de reproduction ». Il convient donc de les rassurer d’abord sur leur sexe biologique et personne dans ce cas ne peut faire l’économie de planche anatomique. Il s’agit là de faire la part belle à la normalité et de séparer la réalité physique de l’autre réalité fantasmatique. Les garçons connaissent tous (les filles aussi) le joli nom des testicules « bijoux de famille ».

Quand on leur demande « pourquoi ce nom ? », ils ne savent que dire « parce que c’est précieux ». Et c’est à l’intervenant de rebondir « parce que c’est là que naissent les spermatozoïdes appelés, en rencontrant l’ovule, à fabriquer un embryon ». Evidemment, aucun film pornographique ne leur apporte cette réponse ; de ce fait, ils le savent sans le savoir. Des éléments leur sont donnés ensuite sur la taille du pénis à l’état flaccide et en érection, cette érection qui les inquiète surtout lorsqu’elle est réflexe et non, ils ne sont pas obsédés. Certains risquent « c’est pour ça que des fois, on refuse d’aller au tableau ».

Le sujet de l’homosexualité dont ils ont si peur, surtout lorsqu’ils imaginent un sujet passif, donne l’occasion de distinguer orientation sexuelle (genre envers lequel est ressenti de l’amour et du désir) et identité de genre (qui consiste à revendiquer une position de gay ou de lesbienne). Il convient ici de rassurer en affirmant que l’identité est un processus, une construction identitaire et pas seulement un état biologique.

Et en parallèle, leur faire comprendre que rien n’est irrémédiable à l’adolescence et que les amitiés fortes entre même sexe fait partie de leur développement. Enfin, tordre le cou à la représentation qu’un homosexuel est un pédophile, leur évoquer la garde du roi de Sparte, les Trois Cents de Léonidas, tous morts en héros au détroit des Thermopyles.
 

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Soignez votre image ! Trouver les bonnes voies de traitement psychocorporel. Par Josy Ghedighian

josy-ghedighianIntruse, clandestine, cette image s’incruste dans votre regard et ne s’exprime qu’en trop, plus, moins, pas assez… Elle s’insinue jusque dans vos rendez-vous les plus intimes pour venir parasiter, avec ses critiques, l’accueil d’un regard, d’un compliment et même d’une caresse. Mais qui est donc cette figure polymorphe qui ne s’exprime qu’en jugements et comparaisons ? D’où sort-elle pour être aussi habile à semer le doute sur les perceptions que vous avez de vous-même ?
 
Insidieuse ou violente, elle est capable d’interrompre vos ébats, de freiner vos élans, de gommer vos sensations et même de noyer dans une critique toxique tout espoir de vous aimer un jour. Son étude révèle qu’il est aussi difficile de la nommer que de cerner ses « agir ». Vous avez pu lire ou entendre ces termes plutôt abstraits tels : schéma corporel, image du corps, voire même image inconsciente du corps, moi corporel, etc., et remarquer que fréquemment les auteurs les utilisaient alternativement, sans vraiment les distinguer.
 
Dans un premier temps, il sera donc nécessaire de rechercher un minimum de repères dans les divers travaux qui se sont attachés à définir à partir de quelles expériences nous pouvons acquérir une conscience imagée de notre corps, celle que nous croyons voir dans le miroir, par surprise ou avec un regard appuyé, et celle que nous imaginons que les autres perçoivent. Cela participera à la compréhension de ce qui fausse plus ou moins gravement l’objectivité de notre perception. Des exemples saisis sur le vif, des paroles prononcées et des comportements réactifs dessineront les profils des souffrances et pathologies induites, lesquelles orienteront à leur tour notre regard dans une direction plus adéquate : celle des choix thérapeutiques.
 
Les interrogations sur la nature de l’expérience qui permet d’accéder à une conscience et à une représentation du corps datent, pour les travaux les plus anciens, de 1935 ! Paul Schilder (1) a particulièrement étudié le fait qu’après une amputation de la main ou du pied, par exemple, des sensations tactiles et kinesthésiques, et même des images visuelles de la partie amputée, pouvaient perdurer. La sensation de pouvoir mouvoir ce qui a été désigné par le terme  de membre fantôme nous démontre la force avec laquelle le modèle postural du corps peut s’inscrire en nous. Schilder avait observé que, plus une partie du schéma corporel est mobile et visible dans une action dirigée et concertée sur le monde extérieur, plus elle sera imprimée dans la mémoire… aux risques d’en fausser le rappel.

La très grande relativité d’une possible objectivité des représentations que nous pouvons avoir de notre corps n’a fait qu’être confirmée au fur et à mesure que le développement des neurosciences en enrichissait la connaissance.

Cette connaissance qu’Antonio Damasio (2) rend très accessible ne vient pas conforter notre ego, au contraire elle souligne notre vulnérabilité et dépendance à l’égard de l’image que nous pouvons avoir de nous-même.

Notre image est en perpétuelle construction et remaniement. Elle subit l’impact permanent de nos interactions avec l’environnement (familial, social, etc.). L’essentiel de cette construction et son remodelage s’opère en dehors de la conscience. La majeure partie du temps, elle reste inconsciente, mais dès qu’un événement, un signe en lien avec son contenu mobilise la conscience, ses références s’imbriquent immédiatement dans celles du moment.

Par exemple, une personne fera l’éloge de votre jeunesse et vous risquerez d’entendre « je suis encore la petite dernière », car les émotions associées aux images mémorisées sont déterminantes dans la puissance de leur impact.

En bref, l’esprit est étroitement façonné par le corps. Dans l’idéal, la liberté d’agir, de jouer, de bouger, des encouragements, une joie sincère face aux efforts sont autant de facteurs qui permettent à un enfant de vivre confortablement son schéma corporel. C’est aussi un viatique qui lui permettra de résister aux inévitables attaques et dérisions en conservant une image de son corps plutôt agréable, gage d’aisance et de réactivité.
 
josy-ghedighianLes blessures de l’image du corps et leur séquelles
 
Malheureusement, un autre membre fantôme est trop souvent hébergé plus ou moins ostensiblement dans les familles. Il se prénomme Narcisse. C’est un tyran que votre identité indiffère, ce qu’il impose comme une loi ce sont des critères d’évaluation esthétique, des codes de langage, de gestuelle, d’habillement, etc. Il évalue : la taille, le poids, le volume, les proportions, la démarche, la force, l’habileté ; tout risque un jour de passer sous son scalpel et son porte-parole jugera : votre nez, vos seins, vos fesses, la longueur de votre pénis, votre langage… Il blessera votre image à grand renfort de rire, de rejet, voire de complicité et c’est toute la famille qui s’amusera à vous appeler « Chieculotte ».
 
Votre image corporelle deviendra vulnérable et les divers lieux de confrontation sociale ne feront que la fragiliser davantage. Les séquelles des blessures sont variables et peuvent se cumuler. La honte domine, la maladresse l’accompagne, les sentiments de rejet, de laideur font partie des effets secondaires. Plus les blessures sont profondes, plus grave est l’altération de la conscience du corps. L’image du corps peut être dénaturée au point de rendre anorexique, méconnaissable à grand renfort de chirurgie esthétique, et induire des comportements sexuels à risque consécutifs à une impossibilité de se croire désirable. Cette liste est loin d’être exhaustive !
 
 



Les pathologies de l’image du corps et leur incidence sur la sexualitéjosy-ghedighian
 
Pour certaines personnes, la conscience du corps reste une notion abstraite et celle d’image du corps est encore plus inconnue. Ce « blanc » présente alors le risque d’être à la source de différentes formes d’inhibitions et de troubles du désir. Par exemple, cet homme est un trentenaire qui souffre de n’être qu’un gentil confident incapable d’exprimer son  désir. Voici ce qu’il dit : « Jusqu’à 16 ans, c’est ma mère qui choisissait mes vêtements, maintenant mes copines me disent que je suis mignon mais que je ne sais pas m’habiller. C’est quoi tous ces trucs auxquels elles voudraient que je m’intéresse ? De toute façon, je me déteste ! » L’absence de conscience de son corps peut également conduire à des dépendances qui, à leur tour, auront un effet négatif sur le désir du ou de la partenaire. Elle dira notamment : « Le matin, il me demande toujours comment il doit s’habiller et après il s’étonne qu’il ne m’excite pas ! »
 
Une partie du corps peut également occuper tout le champ de l’image et faire obstacle à l’idée même qu’une sexualité soit possible. Cet homme a plus de 35 ans, il vit de manière très solitaire, obsédé par le fait que son érection présente une courbure vers la gauche. Sa sensation d’anormalité inhibe jusqu’à l’éventualité qu’il puisse consulter un médecin, lequel diagnostiquerait vraisemblablement une maladie de Lapeyronie.
Sans aller jusqu’à cette extrémité, une longueur du pénis perçue comme insuffisante a conduit un homme de plus de 40 ans à être un expert des préliminaires. Cela le console du fait qu’il se sent incapable d’envisager la pénétration, alors même qu’il prend secrètement du viagra.
 
Lorsque la pensée domine l’esprit, elle écarte les sensations pour favoriser les images visuelles et les jugements qui seront le plus souvent négatifs. Ces déconsidérations peuvent surgir de manière impromptue et figer immédiatement toute capacité à se laisser vivre des sensations de plaisir, voire même à rester en contact avec ce que l’on éprouve. Ce parasitage risque d’intervenir à n’importe quel moment de la relation sexuelle. Voici un exemple que décrit une jeune femme de 42 ans : elle ne perçoit pas consciemment que les changements de position trop fréquents au cours de la relation sexuelle ne sont pas en accord avec son propre rythme, c’est une pensée négative qui se substitue à ce qu’elle éprouve et elle se dit : « Je suis trop petite alors il s’imagine qu’il peut faire de moi ce qu’il veut ! » Or, comme précisément elle entend encore sa mère lui dire : « tu choisis toujours des hommes trop grands », elle s’enferme dans son amertume en essayant de donner le change car en plus elle est persuadée d’être frigide. Ce type de processus constitue une véritable clôture sur soi et se répète avec des variantes aussi longtemps qu’il est impossible d’accorder un minimum de respect à ce qui est éprouvé et qui permettrait de dire tout simplement : « Non, ça je n’aime pas. »
 
Le trouble du contact avec l’image du corps devient encore plus dommageable quand la perversion, narcissique ou pas, est une composante de la relation. Une image du corps dégradée est une porte ouverte aux risques d’humiliation que le ou la partenaire pervers(e) franchit allègrement car il ne trouve en face de lui ou d’elle qu’un être vulnérable aux jugements et déconsidérations. Il est facile de glisser insidieusement : « Une nana comme toi, non je dirais plutôt une femme… une femme d’un certain âge », le jour de l’anniversaire des 40 ans de sa compagne !
 
josy-ghedighianTout comme il sera relativement aisé d’imposer des situations sexuelles non consenties à un être qui perd de plus en plus le contact avec ses désirs et sensations en affirmant d’un ton péremptoire : « Tout le monde fait cela ! » Cette personne, très déprimée, peinera à dire lors d’une consultation : « Je me sens ridicule, je n’ose pas dire que je n’en peux plus de tous ces partenaires qu’il m’impose, mais j’ai peur de le perdre. » Dans la situation que je viens d’évoquer, les fantasmes du partenaire dominent la personne sous emprise et le risque d’une perte de lien avec elle-même la met en danger. Avant tout autre questionnement, la relation empathique du sexologue avec ce qu’elle relate de sa vie sexuelle doit être le témoin de la légitimité de ce qu’elle ressent ; en l’occurrence, dans son cas il s’agit du dégoût que son partenaire classe dans ses innombrables inhibitions. Son dégoût a besoin d’être validé car c’est une émotion et nos émotions sont incontournables. La première phase, la plus fondamentale pour que cette personne puisse renouer avec une émotion authentique d’elle-même, consiste en une lutte contre le clivage qui la livre sans réactions instinctuelles aux interprétations. L’analyse des causes et origines de sa situation ne peut intervenir que dans un second temps.
 
Il est encore un trouble qui mérite d’être étudié même s’il est plutôt rarement évoqué. Les préoccupations mentales qui parasitent les ébats font obstacle au surgissement des fantasmes érotiques, or ils sont un moteur de l’excitation. Les personnes dont le patrimoine fantasmatique est ainsi séquestré ont tendance à considérer cela comme un fait, voire comme un univers inconnu auquel elles se sentent incapables d’avoir accès, quand elles ne le rejettent pas tout simplement en le confondant avec la pornographie.
 

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Sexualités Humaines 14

Le fil rouge de l'inconscient : L’approche psychodynamique face aux troubles de la sexualité humaine. Par Jean-Marie SZTALRYD pour Revue Sexualités Humaines

Dans l’enseignement du DIU de Sexologie et de Sexualité humaine de la Faculté de Paris 13-Bobigny, l’approche psychodynamique se caractérise par la prise en compte de la dimension de l’inconscient tant du côté du patient (demande, désir, symptôme), que du côté du soignant (la question du transfert et contre-transfert). Ce choix s’est défini et étayé à partir de  nos expériences de cliniciens.
 
Cette contribution tournera aujourd’hui autour de la question du désir et de sa polysémie en trois grands points :
1- Je décrirai le contexte, les conditions sociales et normatives dans lesquels s’inscrit le désir.
2- J’évoquerai quelques éléments théoriques concernant le désir.
3- J’illustrerai cette question du désir avec quelques vignettes cliniques.
 
Le contexte 
 Aujourd’hui, dans notre culture, désir, plaisir et performances sexuelles se déclinent à l’impératif. Cela crée une nouvelle revendication : droit au désir et droit au plaisir. Notre modernité se croit à l’apogée d’une liberté sexuelle qu’aucune culture n’aurait jamais pu connaître.
On constate pourtant, tout au long de l’histoire, des périodes d’alternance entre liberté et répression de la sexualité. Mais ainsi va l’histoire : d’utopies en désillusions, d’avancées en régressions, de liberté en répression, et ce sur une toile de fond toujours la même : la conquête des pouvoirs économiques, politiques, religieux, scientifiques, sexuels à n’importe quel prix.

C’est une combinaison atomique qui produit le pire et le meilleur, le pire ou le meilleur.
Cette dynamique produit l’histoire et le révisionnisme, les dictatures et les révolutions, l’être et son néant, le savoir et sa perversion. La période historique, récente, des années 1970 à aujourd’hui, est du côté de la liberté et de l’impératif au désir et au plaisir. En parallèle, on découvre depuis dix ans des statistiques affolantes : augmentation des viols, des viols sur mineurs, des incestes, des femmes battues et des femmes tuées, du harcèlement sexuel et de la pédophilie. Même s’il ne s’agit que d’une plus grande visibilité de ces phénomènes (augmentation des plaintes et relais médiatique), le jugement porté sur ces faits évolue. La liberté sexuelle trouve sa limite aujourd’hui aux frontières de l’inceste et de la pédophilie. Les réquisitoires récents (Outreau) n’ont rien à voir avec les opinions d’hier (la Lolita de Nabokov, ou Gabriel Matzneff, invité régulièrement chez Pivot pour ses amours décomposés).

La question qui se repose à chaque fois est celle de nos repères symboliques. Il s’agit de poser le débat au-delà de la simplification manichéenne : permissivité sans frontières ou retour à un moralisme précambrien. En fait, il s’agirait d’arrêter de parler de sexe pour ne rien dire ou pour faire de l’audimat (tous médias confondus). Cependant, on ne peut faire que ce constat : le sexe, le désir et l’impératif de plaisir sont devenus la toile de fond de notre imagerie quotidienne. Ainsi, si l’on est défaillant, impuissant, non-désirant, éjaculateur précoce ou sans plaisir, il y a un quasi-devoir d’ingérence promu par la médicalisation dominante et l’industrie pharmaceutique qui préconisent la chasse aux sexualités boiteuses, incitant les médecins généralistes à systématiquement poser des questions voire enquêter sur la sexualité de leurs consultants.

Nous pouvons donc nous demander si nous sommes en paix avec nos plaisirs, nos désirs, et leurs avatars. Notre époque est bavarde, mais nous confronte brutalement à un paradoxe insoluble entre permissivité affichée et répression politico-sociale.
Ainsi : la volonté abolitionniste de la prostitution, la loi Sarkozy sur le racolage, l’anti-pornographie militante, l’opposition au mariage homosexuel, la volonté de réduire la violence à la télévision au prétexte qu’elle serait responsable de nombreux passages à l’acte.
On observe un retour à la tentation moralisatrice. A ne plus penser le désir et la sexualité, le choix devient le tout permis ou le tout interdit alors qu’il s’agit de repenser la sexualité et d’en questionner les limites. La sexualité s’intrique au pouvoir et au politique, Foucault nous l’a appris. De fait, la résistance au pouvoir peut créer des espaces nouveaux pour déconstruire et questionner ce à quoi répondent les rapports de sexe, le désir, l’usage des plaisirs et les bénéfices secondaires de la répression dans notre société.
 


 
La question du consentement
En toile de fond de toutes ces réflexions, se pose la question de la norme avec ce point de capiton que représente le concept de consentement. Il mérite notre attention dans la mesure ou c’est un concept frontière utilisé par tous les théoriciens pour marquer la limite entre l’autorisé et l’interdit. Consentement vient du latin « consensus », l’accord, l’acquiescement à quelque chose. Il est difficile d’en définir les contours et les enjeux ; il a parfois l’allure moralisante, réductionniste et molle du plus petit dénominateur commun. Parfois, il touche au sacré. Le consentement implique le lien social. Vivre ensemble implique l’accord des humains autour de certaines règles. En fait, cet accord ne se produit jamais dans une communauté sans que soit désigné un objet contre lequel cet accord se réalise. « Le consensus, écrit le sociologue André Akoun, implique toujours une relation d’exclusion et de mort comme condition du lien érotique. » (Nous avons comme exemple célèbre le mythe freudien du père de la horde.) De fait, la fraternité ne s’organise que par déplacement de l’agressivité des membres du groupe sur un bouc émissaire. Les boucs émissaires actuels sont les minorités : prostitués, transsexuels, gays, lesbiennes, sadomasochistes, mais aussi les impuissants, les frigides, les sans-désir fixe… Derrière tous ces rapports de sexe, on trouve des questions, des interprétations, des revendications différentes quant à la façon dont le sexe se traduit en genre et s’articule ou pas à la sexualité, au désir et au plaisir.
 
Désir… plaisir
Au-delà donc des discours simplificateurs, posons avec Freud le désir et le plaisir en principe et examinons, interrogeons les possibles.
Je présenterai donc maintenant une remarque, deux définitions du désir et trois sources : une freudienne, une platonicienne et une étymologique.
 
La sexualité humaine qui n’est jamais simple nous conduit donc à la question du désir. Pourquoi ? Par ce que c’est à la fois une réalité biologique, génétique, procréatrice, nécessitant une satisfaction ; elle est dépendante de l’histoire sociale et culturelle des valeurs, des idées, qui infléchissent normes et habitudes sexuelles à l’insu des individus. La psychanalyse nous a appris que la sexualité humaine est une histoire individuelle. C’est en fait parce que les hommes sont structurés, construits par le langage qu’ils peuvent donner une signification à leurs pulsions sexuelles en les traduisant en termes de désir.
 
Dans le dictionnaire, on trouve deux grandes définitions du désir :
« C’est la prise de conscience d’une tendance particulière qui porte à vouloir obtenir un objet connu ou imaginé. »
Dans cette définition, on a le désir en creux du côté de la tendance, c’est-à-dire la force qui pousse un sujet à vouloir quelque chose.
 
Le mot désir s’oppose donc au mot vouloir qui désigne un mouvement libre de la personnalité auquel on se détermine d’une manière réfléchie. Désirer indique un entraînement fatal et passionné que l’on subit. Cet entraînement fatal et passionné est du côté de l’inconscient, du côté du désir inconscient.
 
La deuxième définition, c’est « une tendance consciente aux plaisirs charnels ».
Cette définition implique donc les désirs charnels, sensuels, sexuels, voluptueux, physiques ; ces désirs pouvant être stimulés, augmentés, exagérés, assouvis mais aussi insatisfaits, impossibles, absents. Et nous sommes là dans la palette de ce dont s’occupent les thérapeutes s’intéressant à la sexualité.
On retrouve dans cette définition le mot tendance qui implique a minima les notions de mouvement et d’énergie .
 
 - Freud a unifié sous le concept de libido, de désir, tout ce qui appartient au registre de l’énergie psychique de la pulsion sexuelle, c’est-à-dire une grandeur quantitative, quoique non mesurable, dont la répartition et les déplacements devraient permettre d’expliquer la parution des phénomènes psychiques ou psycho-sexuels. Le désir est de même nature chez l’homme et chez la femme.
- Lacan ajoute la dimension du désir liée à un manque qui ne peut être comblé par aucun objet réel.Cette thèse trouve sa source dans le mythe platonicien de l’Androgyne.
- Platon nous propose donc dans Le Banquet ce mythe de l’Androgyne, être à la fois homme et femme trouvant en lui-même le bonheur. Ces êtres immortels imaginés sphériques formaient une totalité, sans nécessité de désir et de parole car étant l’unité et la complétude parfaites. Ils furent un jour divisés en un homme et une femme et, depuis, le désir c’est la recherche de cet autre qui manque afin de retrouver l’unité perdue.
 

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La Pleine conscience ou l'equilibre sexuel retrouvé. Un renouveau dans la prise en charge sexothérapique ? Par Lionel Strub

Successivement balloté au gré de deux courants de pensée ciblant directement les symptômes, le champ des thérapies comportementales et cognitives est désormais en proie à un véritable océan de renouveau porté par le déferlement de la troisième vague. Cette approche initiée dans les années 1980 s’est en effet singularisée par un changement de perspective thérapeutique radical caractérisé par une reconsidération du rapport entretenu au symptôme, par l’entremise de rouages telles l’exploration expérientielle de l’instant présent au travers d’une attitude de pleine conscience et l’acceptation des émotions.


Ces principes ont investi plusieurs interventions psychologiques, notamment la Mindfulness-Based Stress Reduction (MBSR) et la Mindfulness-Based Cognitive Therapy (MBCT) plus spécifiquement axées sur l’attitude de pleine conscience. Eprouvées auprès de divers populations et contextes psychopathologiques, ces deux interventions ont révélé, au travers de leurs résultats, un réel potentiel tant dans la prévention que dans le traitement de pathologies multiples.

Paradoxalement, l’exploration de la littérature ne fait apparaître aucune recherche ou application dans le domaine de la sexologie bien que cette discipline ait recours, depuis de nombreuses années déjà, aux thérapies comportementales et cognitives qui adoptent un positionnement pourtant comparable, à savoir la reconnaissance de l’implication de distorsions cognitives dans l’apparition et le maintien de dysfonctions sexuelles.

Peut-être pourrions-nous trouver un début d’explication dans l’article de Brotto, Krychman et Jacobson (2008) qui reproche aux techniques thérapeutiques sexuelles contemporaines d’ignorer l’importance de la connexion entre l’esprit et le corps fondamentale à l’approche de la pleine conscience, du fait d’une inclination vers une médecine davantage basée sur les preuves. La littérature scientifique a établi de longue date le lien entre dysfonctions sexuelles et facteurs cognitifs tel, par exemple, l’impact d’une perception négative de son corps ou d’une distractibilité étrangère à des stimuli sexuels sur l’apparition du trouble du désir sexuel hypoactif.

Au regard de ces éléments, les thérapies basées sur la pleine conscience qui accordent un rôle prépondérant au contrôle de l’attention et à la re-perception des pensées représentent ainsi une réelle promesse dans la prise en charge de ce type de problématiques.




Pleine conscience… intoxication médiatique ?

Nul n’a désormais pu échapper à un courant d’intérêt majeur envers les bienfaits incontestés de la méditation de pleine conscience sur la santé et le bien-être à la lecture de magazines des plus populaires et de best-sellers signés par des plumes des plus légitimes, telles celle de Matthieu Ricard ou encore de Christophe André. En effet, la pleine conscience n’a de cesse de fleurir au travers de publications vulgarisées dans l’espoir de se faire connaître du grand public ou encore de livres-outil qui ont pour mission de renvoyer les lecteurs avides de recettes de « mieux-aller » à une prise en charge autogérée.
Si l’on ne peut que louer ces initiatives de diffusion mettant enfin au jour dans notre pays une pleine conscience jusqu’alors dédaignée, il est cependant bon de la recadrer dans son contexte scientifique, de sorte à ne pas faire l’amalgame entre cette approche fondée et d’autres davantage destinées à faire miroiter des solutions miracles à un public malheureusement parfois un peu cupide.
 



Ou approche scientifique à part entière ?

Si derrière l’invitation à, par exemple, s’asseoir dans une position digne et droite avant de porter son attention sur sa respiration et d’expérimenter l’instant présent avec une attitude de bienveillance et d’acception paraît des plus simplistes, c’est néanmoins une rare complexité qui se dissimule derrière les dimensions conceptuelles de la pleine conscience. Nombreux sont effectivement ceux qui se sont essayés à l’exercice définitionnel de la pleine conscience, véritable challenge de restitution sémantique de l’essence même d’un pilier d’une psychologie bouddhiste millénaire et souvent oubliée.
Nous retiendrons néanmoins dans cette course à l’accommodation culturelle entre Orient et Occident l’effort de simplification de Kabat-Zinn (1990-2009) au travers de trois axiomes clés, à savoir « porter son attention de manière intentionnelle, dans l’instant présent, et sans jugement » et l’inclination plus opérationnelle de Bishop et al. (2004) mettant au jour les deux déterminants principaux d’une pratique formelle de méditation de pleine conscience, autorégulation de l’attention et orientation vers l’expérience.
Le recours à la pratique de la méditation de pleine conscience a fait l’objet d’une abondante littérature scientifique qui a mis en évidence une corrélation entre changements psychologiques et changements d’ordre physiologique ou biochimique. Si les mécanismes sous-jacents à ces modifications restent actuellement pour le moins cantonnés à des conjectures, l’espace ouvert par les nouvelles techniques d’imagerie cérébrale ne peut que nous laisser espérer en faire la démonstration dans les années à venir.

La dépression sous un jour nouveau

C’est en réponse au désarroi des chercheurs face à une problématique de santé publique des plus préoccupantes, la vulnérabilité chronique à la rechute et à la récidive dépressives, que Segal, Williams et Teasdale (2002-2006) se sont interrogés sur la pertinence d’un outil thérapeutique proposant une nouvelle approche du traitement de cette maladie, la MBCT. En mettant en évidence les processus impliqués dans la rechute dépressive, à savoir le lien entre réactivité cognitive à une humeur triste et style de pensée ruminatif, les auteurs ont conçu leur programme de sorte à favoriser une relation détachée aux pensées et aux émotions négatives incriminées dans la dépression.

Une danse entre deux mondes

La posture théorique MBCT envisage qu’un individu peut fonctionner selon deux modes de gestion de l’esprit radicalement opposés en matière de traitement émotionnel de l’information appelés respectivement mode faire/conceptualiser et mode être/expérimenter.
La configuration faire/conceptualiser, qui reflète largement notre mode de fonctionnement habituel et s’avère incontestablement nécessaire à la réalisation de tâches intellectuelles, a pour conséquence de nous détourner continuellement de l’instant présent en conditionnant nos pensées vers des événements passés et des élucubrations futures, ou de nous emprisonner dans un mode cognitif purement analytique caractérisé par la conceptualisation et une inclination à la résolution des problèmes.
Si cette attitude initie une réaction d’évitement et un processus de rumination à l’origine de l’apparition, puis du maintien de la dépression, le mode être/expérimenter, lui, se distingue par une approche expérientielle de tout événement émergeant dans l’instant présent accompagnée d’une disposition empreinte d’acceptation et d’ouverture qui favorisera un désengagement de ce mode de fonctionnement dysfonctionnel. Le challenge du programme MBCT consistait ainsi à engendrer un processus d’acquisition de compétences qui favoriserait, au quotidien, une alternance appropriée entre ces deux modes.

La MBCT ou l’outil aux multiples facettes

La MBCT combine des approches psychothérapiques complémentaires qui permettent d’ébaucher le passage du mode faire/conceptualiser au mode être/expérimenter. Ses deux pôles centraux s’articulent respectivement autour d’un entraînement à la pleine conscience qui s’appuie sur le programme MBSR (Kabat-Zinn, 1990-2009) et d’éléments issus de la thérapie cognitive pour la dépression (Beck et al., 1979). Cette relation synergique est motivée par une logique sous-jacente identique qui attribue l’apparition de la perturbation émotionnelle à une considération des pensées et des cognitions comme le reflet de la réalité et non de simples événements mentaux. En agissant selon des mécanismes similaires, ces deux approches de traitement permettent à l’individu d’adopter un positionnement alternatif par rapport à ses problèmes. Par ailleurs, un pôle annexe s’emploie, au travers d’une démarche psychoéducative, à délivrer au sujet une connaissance sur sa pathologie et à le sensibiliser à la surveillance de ses symptômes, de même qu’à la détection des signes prodromiques d’un éventuel assaut de la maladie.

La MBCT se présente sous la forme d’un protocole de groupe où les participants entreprennent, sous l’égide d’un instructeur, un itinéraire jalonné de huit étapes qui les mènera progressivement vers la re-perception de leurs pensées et, conséquemment, la régulation de leurs émotions. Le déroulé des huit séances, d’une durée respective de deux heures hebdomadaires, favorise le développement de la pleine conscience chez les participants en les sensibilisant à la découverte de ses dimensions principales telles que le redéploiement attentionnel, la reconnaissance et l’acceptation de tout événement émergeant dans l’instant présent, ou encore le lâcher prise. Si chaque séance aborde un thème spécifique, elles se déclinent néanmoins toutes selon une ligne directrice commune qui s’initie par un exercice de pleine conscience précédemment enseigné donnant lieu à un échange expérientiel entre participants et instructeur, pour se poursuivre par un passage en revue des pratiques à domicile et aborder le thème propre à la séance du jour. L’un des principes fondamentaux à l’issue positive du programme est l’engagement des patients dans une pratique quotidienne de tâches à domicile.

L’acquisition des différentes compétences nécessaires à la commutation du mode faire/conceptualiser au mode être/expérimenter se fait au travers de pratiques et d’exercices complémentaires ciblant la capacité à se désengager d’un mode de traitement de l’information dysfonctionnel par rapport aux sensations, aux pensées et aux émotions.


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revue sexualite humaine 13