Accueil

Une calculatrice, ou calculette, est une machine concue pour simplifier, et fiabiliser, des operations de calculs.citations

Approche EMDR dans le traitement des troubles conjugaux de la sexualité

Par Lionel Souche, Psychologue Clinicien, Psychothérapeute, Sexologue, Enseignant pour l’Institut de Psychologie de l’Université Lumière Lyon 2 & aux Cycles Sciences Humaines & Sociales de l’Université Catholique de Lyon. Membre Titulaire de l’AIUS, Membre du Collège Lyonnais de Sexologie

Il sera abordé ici un ensemble d’éléments permettant de prendre en charge la souffrance sexuelle conjugale.

Une fois le dispositif de base présenté, il semble nécessaire de montrer comment a pu germer la proposition d’une forme complémentaire de prise en charge. Il sera temps de présenter l’approche dite EMDR. L’axe central de l’article consiste à illustrer par la pratique puis le devenir auprès des patients, sans lesquels aucun modèle ne mérite d’être valorisé. Une situation conjugale viendra étayer ma proposition.

Anonymées autant que faire se peut, ces séquences extraites d’une psychothérapie de couple sont représentatives de plusieurs démarches où j’ai pu recourir à l’approche spécifique dont fait l’objet le présent article.

I- Changement épistémologique : d’un modèle à l’autre

 Une formation initiale de psychothérapeute de couple d'orientation systémique m’avait fondamentalement laissé à penser que tout symptôme sexuel affectant un couple trouvait immanquablement sa source dans le déséquilibre d’une interaction particulièrement impactante comme sait l’être la vie conjugale. L’hypothèse systémique pourrait basiquement s’énoncer par la simple idée qu’un symptôme entrerait ici sous l’appellation de ce que la psychanalyse définit par un conflit de type névrotique ramené ici à un contexte commun : « Je veux, tu veux mais nous ne pouvons pas en même temps » ; « je te veux mais je ne te veux plus l’instant d’après, nous sommes désespérés » ; « je te veux en moi mais nous ne le pouvons plus » ; « je voudrais tant te pénétrer mais tu me fais peur autant que cela te panique »... Le conflit mettrait en jeu un point de vue subjectif au cœur de la conflictualité psychique du couple dont les extrêmes varieraient de la somatisation pure ou secondaire (dysfonctions primaires et/ou réactionnelles) à l’agir (violences conjugales, liaisons extra-conjugales, ruptures à répétition...).
        
Les couples peuvent ainsi réinterroger leur accordage tout comme leur complémentarité mis à mal suite à une demande conjointe de prise en charge en matière de souffrance sexuelle. En collaboration avec le couple, le psychothérapeute propose de mettre en réflexivité leur organisation dans une double dimension en tant que sujet singulier mais bien plus encore en tant qu’agent participatif – complémentaire ou asymétrique – d’une interaction. Le symptôme, ici sexuel, est investigué et qualifié d’allié en ce sens qu'il va permettre de mettre en travail les aspects pragmatiques comme les aspects créatifs dans l’équilibre du couple. Au détour de la relecture des perceptions et décodages de chacun des membres du couple, peuvent être dépassées par exemple les angoisses de performance et tout à la fois favoriser le partage de l’imaginaire amoureux. Au final, le couple de patients se donne les moyens de transcender sa crise en sortant des rétroactions négatives, c’est-à-dire tout comportement qui empêche ce même couple de se co-développer dans l’assimilation du changement.

A partir de l’observation des interactions et des capacités d’écoute de chacun dans l’ici et maintenant de la consultation, le système thérapeutique procède à un état des lieux qui débouche sur le repérage des traumas – ceux de chacun ou bien même ceux qui sont partagés – donc des failles et ressources mobilisables. Le déroulé des psychothérapies de couple témoigne d’une organisation conjugale récurrente : l’illusion plus ou moins temporaire que faire couple soignera les traumas respectifs le plus souvent dans une perspective pré ou in-consciente. Dans cette recontextualisation, le trouble sexuel est considéré comme l’une des expressions d’un défaut d’adaptation du couple à l’apparition d’un changement touchant la structure et/ou le processus du système conjugal. En effet, si le couple a, entre autres fonctions, le support des difficultés individuelles, qu’en est-il de la pérennisation de cet étayage à la survenue d’un changement de quelque nature que ce soit ? Cette schématisation présente l’avantage de deux fonctions distinctes. D’une part, elle permet la mise en évidence des fonctionnements et dysfonctionnements du couple. De l’autre, le modèle vise à souligner le descriptif du système conjugal, ou comment revisiter l’histoire du couple via la communication et les interactions sexuelles comme, par exemple, la fonction émotionnelle. Ensemble, nous découvrons au fur et à mesure des séances le théâtre du jeu conjugal en souffrance avec toujours le risque que les interactions conjugales sombrent dans la chronicité.
 
Quels constats découlent de ce premier modèle ? Ils sont à la fois simples et complexes. Les failles et souffrances individuelles viennent s’exprimer ou prendre forme dans la sexualité commune. Le danger guettant tout couple souffrant sexuellement s’illustre par la subsistance de croyances où l’on connaît à ce point l’autre que l’on n'aurait plus besoin de communiquer. Cette conjugalité se polariserait autour d’un règlement de comptes où l’autre est rendu responsable du dysfonctionnement tout en étant incapable de s’en séparer... et retour au fonctionnement névrotique qui co-alimente spirale du malaise et escalade dans le ressentiment (5). Dans le dysfonctionnement et l’asymétrie conjugale, des processus psychiques maintiennent, parfois même renforcent la souffrance allant de la projection à la persécution : « Si je n’arrive pas à maintenir une érection, c’est que tu fais tout pour » ; « si je souffre dans mon désir, c’est bien parce que tu ne m’aides en rien », entend-on rituellement dans les prémices d’une psychothérapie de couple. Quoi qu’il en soit, l’ambiance peine à rester colorée par le prisme de l’érotisme.
 
L’évaluation de cette forme de psychothérapie de couple permet d’observer que la régulation des conflits aboutit à un terrain conjugal où peuvent s’exprimer désirs explicites et demandes concrètes à l’autre. Au final, c’est fondamentalement la complicité qui est restaurée par les efforts que le couple a bien voulu consentir pour lui-même.
 
Oui, mais voilà... Qu’en est-il des traumas persistants en dépit de l’amélioration du climat relationnel ? Enfin, qu’en est-il des dysfonctions où le recours parfois nécessaire au traitement pharmacologique n’amène rien de satisfaisant, que cela soit pour le couple comme pour l’individu ? C’est là l’intérêt de l’approche EMDR que je souhaite présenter par la suite.

II- L’approche EMDR

Partant du constat que le modèle original peinait à résoudre l’intégralité des situations qu’il m'était offert de rencontrer dans le cadre des consultations, je me suis questionné sur la pertinence de l’inclusion de l’approche EMDR, à commencer par la formation permettant son maniement. Classée dans les thérapies d’orientation cognitivo-comportementales, l’EMDR, ou Eye Movement Desensitization and  Reprocessing, vise à cibler puis à retraiter ce qu’il convient de nommer des cognitions négatives issues d’expériences précoces non digérées.
 
Plusieurs domaines font le nid des cognitions négatives ; ce sont autant de poisons à l’épanouissement de la personne, a fortiori de sa sexualité. Ils se rencontrent sur les axes de la vulnérabilité, du contrôle, de la honte ou bien encore de la culpabilité. Quiconque a expérimenté le plaisir charnel fera de lui-même le lien avec les ressources nécessaires à l’appropriation et à l’expression de sa sexualité. Comment jouir pleinement quand risque continuellement de s’abattre l’ombre d’un « je suis impuissant », d’un « mon corps est détestable », ou autre « je ne suis pas digne d'être aimé(e) » ? Le comble étant bien évidemment que le sujet souffrant d’éjaculation prématurée aura eu toute latitude de se formuler qu’il n'a décidément et n'aura jamais de contrôle ; la patiente dyspareunique noyée dans ses douleurs aura tôt fait de s’enrouler dans un manteau de culpabilité en se répétant en boucle qu’elle est fautive, voire décevante pour l’autre comme pour elle-même. La propension de l’humain à glisser dans la distorsion se charge d’enfoncer le clou vers la désastreuse idée qu'il n’est pas un vrai homme et qu’elle ne sera jamais une authentique femme.

Pour lire la suite


Les remaniements psychiques de l’homme souffrant de troubles érectiles

Une approche typologique d’angoisses et de profils d’hommes à partir d’une pré-enquête hospitalo-universitaire faite entre 2011-2013.

Par Dominique Lefèvre, Psychologue Sexologue clinicienne, Docteure en droit à Nogent-sur-Marne

Une enquête hospitalo-universitaire innovante

Les trois années d’études universitaires sur la sexualité humaine (sexologie), que j’ai achevé en septembre 2013 au sein de l’Université Paris 13 – sur le site de la faculté de médecine de Bobigny – ont abouti par un trépied évaluatif : l’examen national, un compte-rendu de titres et travaux et la soutenance d’un mémoire professionnel. Pour le mémoire, j’ai choisi une problématique rencontrée lors du suivi régulier des consultations de sexologie avec Gérard Tixier, médecin sexothérapeute psychanalyste, au CHU Henri-Mondor de Créteil.
Ces consultations se déroulent au sein des services d’urologie et d’oncologie dans le cadre des soins de confort et s’adressent à tout public s’y présentant. 95 % des consultants sont des hommes et 80 % des plaintes concernent les troubles érectiles. Les étiologies organiques, iatrogènes ou psychogènes de ces troubles sont relativement bien circonscrites dans le milieu médical clinique et de la recherche.
Par contre, les conséquences des troubles érectiles sur le psychisme des hommes restent méconnues. J’ai donc voulu explorer l’étendue de ces perturbations psychiques.
 
A partir de nos connaissances et des réalités du terrain, Gérard Tixier et moi-même avons construit un entretien suivi d’un questionnaire de sexualité (annexes 1-A et 1-B) validant l’existence d’angoisses engendrées par les troubles érectiles de l’homme sur lui-même et sur son couple. Un protocole de trois entretiens a été formalisé : le premier entretien inclut le questionnaire et le troisième fait l’objet d’un compte rendu personnalisé auprès du patient. J’ai rencontré plus de 300 situations, fait passer une centaine de questionnaires et choisi un échantillonnage de quarante hommes dans ce protocole d’enquête.
 
L’homme ou le couple se présente à la consultation avec une plainte liée aux troubles de l’érection. Dans notre binôme thérapeutique, nous avons pu repérer deux niveaux d’angoisses. En recherchant la motivation derrière ce motif, il s’avère qu’un premier niveau d’angoisses secondaires émerge, principalement dans la peur de perdre son couple ou de ne pas trouver de partenaire. Le deuxième niveau d’angoisses plus archaïques, est  perceptible dans l’écoute des propos tenus de manière récurrente par les consultants. Elles concernent principalement l’angoisse de castration : « C’est comme si j’avais perdu un bras » ; l’angoisse de mort : « Il vaut mieux que je meure que de ne plus pouvoir » ; et l’angoisse de féminisation : « Je suis comme une femme ». L’apparition évidente de ces angoisses a orienté subtilement notre questionnaire avec un souci de simplicité afin de le rendre transmissible.

Des constats toujours d’actualité : l’érection conforte l’identité masculine


Si l’érection est essentielle pour le rapport sexuel avec pénétration, elle fait partie aussi de l’identité masculine. Ses défaillances se mesurent par un double triptyque, d’abord par celui des dimensions psychologique, sociale et culturelle, et ensuite dans leur intrication aux peurs de « perte, de performance et de perfection » (2). La virilité – telle la féminité – est victime de constructions socio-culturelles dont l’érection reste emblématique de la puissance masculine. Si l’identité masculine se fonde sur une rencontre fondatrice sécure avec des images parentales et se poursuit dans une série d’identifications multiples de la petite enfance à l’âge adulte, elle véhicule des stéréotypes aliénant la personne. Le couple aussi a une importance considérable dans la démarche de prise en charge des troubles érectiles. Si pendant longtemps on a pensé que l’érection fait l’homme, nous dirons « que c’est l’homme (et la femme) qui font l’érection ».
Et pour parachever ce propos, la réhabilitation et l’investissement du corps érotique masculin contribuent à l’équilibre d’une prise en charge de l’homme et de son partenaire.


Quelle prise en charge psychologique des conséquences psychiques de l’homme souffrant de troubles érectiles ?


Les aspects physiologiques, organiques sont médicalement bien circonscrits avec une série de réponses mécaniques, chimiques, chirurgicales et prochainement cellulaires (recherche Inserm avec le CHU Mondor). Par contre, la question des effets des troubles érectiles sur l’homme a été peu étudiée. J’ai relevé, dans la revue de littérature scientifique, deux enquêtes, l’une en 2002 et l’autre en 2012, évoquant les influences négatives des troubles érectiles sur la qualité de vie et l’estime de soi sur les hommes ainsi que sur le bien-être émotionnel du partenaire. Les romans de Romain Gary témoignent aussi à quel point le psychisme masculin est imprégné de la puissance érectile comme moteur de vie et d’énergie.
Lors des consultations, la récurrence des propos sous-jacents à la plainte signale de réelles inquiétudes, craintes et angoisses face à cette perte ou de développement avec difficulté de pénétration ou de maintien d’érection, donc de ne pouvoir durer dans le rapport sexuel. Ces troubles induisent psychiquement une insatisfaction et une perte de gain de jouissance, ce qui en fait un symptôme différent des autres.
Les hypothèses de ce travail sont de démontrer l’existence des remaniements psychiques des hommes souffrant de troubles érectiles et d’en vérifier le bien fondé. A partir de deux niveaux psychiques d’angoisses repérés, des profils se sont dessinés. Les réalités de terrain et le cadre théorique ont dû s’articuler pour l’entretien et le questionnaire de manière pertinente. Il nous semble essentiel d’évaluer sérieusement et de prendre en charge concrètement les remaniements psychiques des hommes souffrant de troubles érectiles.


Résultats des statistiques du questionnaire


Par le biais des trois entretiens et de l’enquête statistique sur cet échantillon restreint de 40 hommes, 21 questions ont été élaborées. Le premier entretien se composait du questionnaire et le dernier de la retransmission des résultats auprès de chacun. Des statistiques ont été faites sur ce panel. Il s’agit d’une pré-enquête intéressante qui nécessiterait des moyens plus importants pour approfondir ces hypothèses novatrices.

Pour lire la suite


L’adolescent, le cancer et la sexualité

Par Cicek Oya Sakiroglu, Pédiatre, Cancérologue. Unité d’Onco-Hématologie de l’Hôpital d’Enfants Margency (95) et CETD de l’Hôpital Robert Debré (75)
 
Ces trois mots nous semblent incompatibles, pourtant dans certains contextes, ils cohabitent, se refusent tout en étant inséparables.
 
Je suis pédiatre, cancérologue et je travaille auprès d’adolescents atteints de cancer depuis un certain nombre d’années. Je ne suis pas une spécialiste ni experte de la sexualité, mais je suis prête à participer à une discussion sur ce thème.
Il me semble intéressant, dans un premier temps, de partager avec vous quelques cas concrets émanant de notre expérience professionnelle.
Par la suite, faire un rappel général sur l’adolescence, la sexualité, le cancer et sa prise en charge chez les adolescents. Dans un deuxième temps, je vais essayer de livrer mes questionnements et mes réflexions par rapport à l’adolescent atteint de cancer et la sexualité.
Une étude spécifique manque sur ce thème.Je ne pouvais m’appuyer que sur les études faites chez les adolescents atteints d’une maladie chronique. Par ailleurs, les réflexions et les démarches de l’association Jeunes Solidarité Cancer (JSC) et les recommandations du Plan cancer 2009-2013 à propos d’adolescents m’ont énormément aidée.
 

Cas cliniques

Sébastien a 17 ans lorsqu’il reçoit une chimiothérapie haute dose (HD) pour le traitement de sa maladie : sarcome d’Ewing métastatique.
Celle-ci fait suite à une chimiothérapie conventionnelle ayant déjà duré plusieurs mois.
Dans ce contexte de chimiothérapie HD, il est isolé dans une chambre « stérile », les visites sont limitées, il ne peut quitter sa chambre. Sa famille habite très loin, seule sa mère est présente. Il est un peu déprimé par cet isolement et les consignes strictes.
Sa tolérance à la chimiothérapie est mauvaise (fatigue, mucite, anémie, suspicion infectieuse, sous antibiotiques, etc.).
C’est alors qu’il se laisse aller à la masturbation régulière sans se soucier de la présence des soignants ni même de sa mère.
Les soignants sont choqués et son comportement est le sujet d’un débat passionnel au sein de l’équipe.
Comment doit-on réagir ? Interdire ? Si oui, comment ?
Son attitude est le sujet de polémiques. Est-ce une provocation ? Comment répondre ? Comment réagir face à cette mère qui paraît très permissive ?
 
Loïc, 17 ans et demi, un beau jeune homme atteint d’une tumeur osseuse du membre inférieur, loin de son environnement familial et scolaire. Dans sa « nouvelle vie » rythmée par des cures de chimiothérapie, de la rééducation, de chirurgies multiples, il a une préoccupation permanente : sa petite amie.
Celle-ci lui manque beaucoup. Il s’interroge sur les séquelles physiques que son traitement pourrait entraîner. Il veut à tout prix faire des exercices pour se maintenir en forme. Ceux-ci peuvent s’avérer dangereux dans ce contexte.
Je l’ai même retrouvé une fois en train de faire des pompes alors qu’il était perfusé sur sa voie centrale, les tubulures en tension…
Il est en communication permanente avec ses pairs et sa copine malgré la distance. Il a des « coups de blues », la longueur du traitement le préoccupe tant il est impatient de rentrer chez lui.
A son départ, il me demande s’il pourra retourner à la plage se baigner et me montre comment il compte cacher avec la serviette de plage la cicatrice du cathéter central sur son torse.
 
Léa, jeune fille de 14 ans au moment du diagnostic, atteinte d’une tumeur osseuse révélée par une paraplégie.
Plutôt coquette et soignée, elle va vite se retrouver incontinente, porteuse d’une protection, sondée et clouée au lit.
Après un an et demi de traitement par chimiothérapie, chirurgie, radiothérapie et rééducation intensive, elle sort du circuit hospitalier en position debout, toujours dépendante de l’auto-sondage urinaire pluriquotidien.
Malheureusement, elle présente une récidive de sa maladie un an plus tard.
Elle alternera les hospitalisations et les séjours au domicile pendant trois ans, jusqu’à son décès à l’âge de 18 ans.
Léa va rester « dans la vie » durant toutes ces années : elle continue à écrire à son petit copain, mais refuse de le voir ; trop honteuse de son état ? Ils se séparent.
Grâce à Internet, elle rencontre un jeune homme et vit une nouvelle histoire d’amour un peu particulière. Ses parents encadrent cette relation et accompagnent leur fille à ses rendez-vous amoureux en veillant à se tenir à l’écart.
Lors de sa récidive (donc la nouvelle chimiothérapie), elle songe à son devenir de jeune femme, parle à ses parents de son projet de maternité. Elle voudrait pouvoir leur offrir un petit enfant avant de les quitter (la fille unique du couple), sans y parvenir.
 
Maxime, jeune homme de 17 ans, est atteint d’une tumeur d’un membre inférieur pendant le premier séjour, puis de l’épaule lors d’un deuxième séjour (deux années plus tard). Lors de sa prise en charge initiale, il présentera des crises d’angoisses associées à une peur de mourir exprimée très clairement.
Seul en métropole, il a souvent sa mère et ses sœurs au téléphone.
Il nous parle d’une copine qu’il avait juste avant le diagnostic de sa maladie. Cette copine serait partie pour quelqu’un d’autre…
Un jour, au cours d’un entretien, il me pose la question sur l’origine de sa maladie, il me demande si ceci est une punition de Dieu, car les premiers symptômes se sont manifestés après un rapport sexuel…
 
Clarisse est une jeune fille de 15 ans, traitée pour une leucémie aiguë lymphoblastique. Kevin est un jeune de 17 ans, traité pour une tumeur solide.
Leur histoire d’amour commence pendant leurs hospitalisations, au rythme des interdictions que génèrent leurs états (pas de baiser en aplasie, par exemple).
Les soignants et les parents s’interrogent pour ne pas être trop intrusifs malgré l’obligation de « contrôle » dont ils doivent faire preuve.
Ils seront retrouvés un matin dans le même lit, ayant échappé à la vigilance de l’équipe de nuit…
Une réelle effervescence s’installe au sein des différentes équipes au sujet de ces deux adolescents : « Il faut les séparer » ; « Laissons-les tranquilles ! » ; « Quand même… ils sont fragiles, immunodéprimés… peuvent être porteurs de germes » ; « On ne peut décemment pas être toujours derrière eux… »
Clarisse rentrera finalement chez elle, ils seront séparés physiquement par l’éloignement géographique puis par la récidive de la maladie de Kevin.
Toutes ces petites histoires vécues dans nos services nous rappellent combien « nos adolescents » restent avant tout des adolescents, malgré la fatigue, les traitements, les changements physiques entraînés par la maladie et le traitement.
Leurs préoccupations concernant leur vie, leur avenir et leurs rapports avec leurs pairs restent présentes. Elles sont souvent décuplées face à cet avenir bouleversé et l’instabilité que provoque la maladie.
 

Qu’est-ce que l’adolescence ?

Selon le Larousse médical : « L’adolescence est la période de l’évolution de l’individu, conduisant à l’âge adulte. Elle débute à la puberté (vers 11-13 ans chez la fille, 13-15 ans chez le garçon) et s’accompagne d’importantes transformations biologiques, psychologiques et sociales.
Transformations physiques : l’adolescence signe l’accès à la maturité génitale, avec le développement des gonades (glandes reproductrices, ovaires, testicules) et des caractères sexuels secondaires (signes extérieurs de la différence des sexes). La croissance s’accélère, d’abord chez la fille, plus tardivement chez le garçon. La voix mue, la morphologie se transforme selon les sexes.
Transformations psychologiques : la recherche en psychologie de l’adolescence a beaucoup évolué depuis une vingtaine d’années. La vision traditionnelle de l’adolescence, période de « crise tumultueuse » a progressivement laissé place à une conception plus constructive.
La maladie chronique, tout comme la menace de la mort, bouleverse souvent cette dynamique identificatoire (1).
Sexualité, selon le Larousse : la sexualité est définie comme étant « l’ensemble des phénomènes sexuels ou liés au sexe que l’on peut observer dans le monde du vivant ».
Vécue et exprimée différemment d’un individu à l’autre, la sexualité est complexe et pluridimensionnelle.
Le développement sexuel est un processus multidimensionnel lié aux besoins humains fondamentaux d’être aimé et accepté, de donner et recevoir de l’affection, de se sentir valorisé et attirant, de partager ses pensées et sentiments.
Il comprend le fonctionnement anatomique et physiologique, les connaissances, les croyances, les attitudes et les valeurs sur la sexualité. 
 
La définition encore actuelle de la santé sexuelle par l’OMS en 2002 est la suivante : « La santé sexuelle est un état de bien-être physique, émotionnel, mental et social en relation avec la sexualité. Elle ne consiste pas uniquement en l’absence de maladie, de dysfonction ou d’infirmité. La santé sexuelle requiert une approche positive et respectueuse de la sexualité et des relations sexuelles, ainsi que la possibilité d’avoir des expériences sexuelles agréables et sûres, sans contrainte, discrimination et violence. Pour atteindre et maintenir un bon état de santé sexuelle, les droits sexuels de tous les individus doivent être respectés, protégés et assurés. » La sexualité est un aspect central de la personne humaine tout au long de la vie et comprend le sexe biologique, l’identité et le rôle sexuel, l’orientation sexuelle, l’érotisme, le plaisir, l’intimité et la reproduction. La sexualité est vécue sous forme de pensées, de fantasmes, de désirs, de croyances, d’attitudes, de valeurs, de comportements, de pratiques, de rôles et de relations. Alors que la sexualité peut inclure toutes ces dimensions, ces dernières ne sont pas toujours vécues ou exprimées simultanément. La sexualité est influencée par des facteurs biologiques, psychologiques, sociaux, économiques, politiques, culturels, éthiques, juridiques, historiques, religieux et spirituels. 
 

Cancer

Le cancer et l’adolescent : ces deux mots semblent incompatibles, comment imaginer un individu au sommet de sa croissance, de sa force d’être atteint ?
Pourtant c’est une vérité, certes très difficile à accepter par l’adolescent lui-même, par sa famille et par ses pairs. Je me souviens des paroles de colère d’un adolescent en stage dans notre institution : « Il a le même âge que moi, il a un cancer, il va peut-être mourir, comment est-ce possible ? »
 
Selon les données de l’Institut national du cancer, chaque année 700 adolescents de 15 à 19 ans sont touchés par un cancer en France (2). Des cancers bien spécifiques (dont les plus fréquents sont les lymphomes, les carcinomes, les tumeurs épithéliales et les sarcomes osseux et extra-osseux) qui bouleversent la vie des jeunes en pleine période de construction de leur identité, de leur vie sociale, professionnelle, et des premiers amours. Période aussi des oppositions, des défis, de la prise de risque.
 

Survie

En France, chez les adolescents atteints d’un cancer, le taux de survie est de 74,5 % à 5 ans (73 % à 7 ans), avec des différences selon les cancers. Pour exemple, la survie à 5 ans d’un adolescent atteint d’un rhabdomyosarcome est estimée à 41,7 %, alors qu’elle atteint 100 % pour les cancers thyroïdiens. La survie dépend également du type histologique du cancer et du stade d’extension de la maladie au moment du diagnostic.
Les taux de survie à 5 ans des adolescents sont inférieurs à ceux des enfants, notamment pour les leucémies (en particulier les leucémies aiguës lymphoblastiques), les tumeurs malignes osseuses, les lymphomes malins non hodgkiniens, les astrocytomes (tumeur du système nerveux central) et les rhabdomyosarcomes. Les données françaises sont confirmées par les données américaines.
 

La prise en charge

Comme pour les patients adultes, l’activité de cancérologie pédiatrique est désormais régie par le dispositif d’autorisation de l’activité de traitement du cancer. Les centres spécialisés en cancérologie pédiatrique doivent notamment répondre à des critères de qualité spécifiques pour la prise en charge des enfants et des adolescents atteints de cancer.
La mesure 23 du Plan cancer 2009-2013 (2) prévoit un programme d’actions qui cible les adolescents. Selon ce plan, chaque patient âgé de 16 à 18 ans peut se voir proposer une prise en charge au sein d’un centre spécialisé en cancérologie pédiatrique ou d’un service d’adultes, suivant sa maturité et son choix.
Malgré la présence d’unités dédiées aux adolescents à l’Institut Gustave Roussy, à l’Institut Curie, à l’Hôpital Saint-Louis, la réalité est encore très loin de ces souhaits.
La vie des adolescents après le cancer est prise en compte dans la mesure 25 du Plan cancer.
Par ailleurs, un centre d’expertise pour la prise en charge psychosociale des adolescents atteints de cancer est en cours d’élaboration.
 

L’adolescence, le cancer et la sexualité

L’adolescence constitue une période critique marquée par de grands bouleversements corporels et psychiques. Lorsque le cancer survient à cette période, l’adolescent se trouve devant deux « épreuves » difficiles à traverser, celle de l’adolescence et celle de la maladie (3) (4).
Lorsqu’un jeune est touché par un cancer, tous les aspects de sa vie en sont affectés : les manifestations cliniques, les traitements quotidiens, les longs séjours à l’hôpital ont sur lui des répercussions physiologiques et psychologiques.
Dans une étude de Wasserman (5), 40 % des patients ayant été traités pour maladie de Hodgkin, disaient que lorsqu’ils étaient sous traitement, leurs pairs se moquaient d’eux à propos de leur maigreur ou de leur aspect maladif et les rejetaient par peur de la contagion.
Dans leur vie quotidienne forcément médicalisée, reste-t-il une place pour une vie affective et sexuelle pour ces adolescents ? Comment, et avec qui, aborder les questions liées à la puberté et aux premiers émois ? Relations amoureuses et rapports sexuels sont-ils compatibles avec la maladie ?
Dans le Plan cancer 2009-2013, avec la contribution de l’association Jeunes Solidarité Cancer (6-7) (JSC), ce problème est abordé : « L’adolescence est communément définie comme une phase de transition entre l’enfance et l’âge adulte, où s’effectue la prise d’indépendance tant affective que sociale et financière.
La survenue du cancer durant cette période de bouleversements physiques et émotionnels empêche cette prise d’autonomie.

Pour lire la suite



La place de la sexualité en cancérologie : un besoin fondamental

Par Camille Labille-Som, Infirmière d’annonce au Centre Hospitalier des Hauts-Clos de Troyes

Ce que nous disent les patients lors de la consultation infirmière d’annonce en cancérologie… 
 
Infirmière au Dispositif d’annonce en cancérologie, je prends en charge des patients atteints de cancer en phase débutante de la maladie, après l’annonce médicale du diagnostic de cancer, et avant l’entrée thérapeutique, ou bien des patients qui ont déjà bénéficié de l’intervention chirurgicale et nécessitant des traitements complémentaires.
 
Ils témoignent de leur vécu de la maladie, de leurs peurs, angoisses, anxiétés liées à l’incertitude de leur avenir, de l’appréhension des traitements et de leurs effets secondaires.
La maladie fait une intrusion violente dans leur vie, les repères sont bousculées ; leur identité individuelle, leur statut social, professionnel et leur rôle familial sont ébranlés. La maladie vient déstabiliser leur quotidien, modifier leurs habitudes et provoquer des pertes et des changements.
 
Ils nous confient que la maladie, les traitements (chirurgie, chimiothérapie, hormonothérapie) et leurs séquelles, la douleur, la fatigue, les modifications physiques (perte de poids, prise de poids, amputations, cicatrices…) viennent perturber l’image de leur corps et la force de leur confiance en eux.
Ils évoquent le traumatisme psychologique ; ils décrivent leur corps balafré de stigmates visibles ou non (alopécie, mammectomie, hystérectomie, prostatectomie, trachéotomie, colostomie, sondes) avec leur corollaires d’odeurs, de plaies et d’écoulements qui bouleversent leur intimité.
 
Comment dire et montrer ce corps à son/sa partenaire ?
Comment vivre son regard ?
Comment recevoir la surprise de l’autre ?
 
Le temps d’accompagnement est un temps fort en expression. On y échange des émotions, des informations concrètes, des histoires de soi, des histoires de vie et de famille. Pour le patient, l’enjeu est de mettre du sens dans ce chaos. C’est un temps où l’infirmière et le patient inventent des chemins à travers l’écoute, la parole, le soutien et la confiance.
 
Leurs questions :
Concrètement, comment vivre le plus normalement possible quand « c’est plus comme avant » ?
Comment parler de sexualité alors que le cancer projette l’ombre de l’incertitude et de la mort ?
Comment parler de la sexualité alors que c’est souvent un sujet intouchable et tabou et qu’il relie à la honte, la pudeur, la timidité, l’éducation, la religion, la culture ? Tout est à prendre en compte.
Comment parler de la sexualité, les rivages les plus intimes de soi alors que c’est déjà si difficile de parler de son quotidien ? 
Comment se reconnaître dans son corps quand il est méconnaissable ?
Comment laisser l’autre toucher sa peau lorsque sa propre main répugne à effleurer ?
Comment éprouver du plaisir lorsque son corps n’est que douleur ?
 
C’est à nous les infirmières, par notre attitude d’ouverture, de faciliter la parole mais aussi d’accueillir la gêne et le silence.
    
A la consultation infirmière, ma première aspiration est de mettre la personne en confiance. Je lui consacre au cours de l’entretien un recueil de données avec identification, repérage des besoins perturbés et les ressources de la personne. J’aborde la sexualité comme un besoin normal comme celui de respirer ou de manger. Cela n’est pas vécu de façon intrusive si on la présente comme « une porte entre-ouverte ». La personne se saisit de cette invitation ou non.
Mais généralement si l’infirmière est à l’aise, naturelle sur le sujet, le patient a accès au niveau de confiance propice aux confidences.
J’apporte des informations en lien avec le besoin perturbé ou risquant d’être perturbé, comme je peux aussi prodiguer des conseils en lien avec les effets secondaires des traitements.
« Le traitement par hormonothérapie peut provoquer une sècheresse vaginale. Si des rapports sexuels sont douloureux pour vous, n’hésitez pas à utiliser des ovules pour humidifier le vagin. Il se peut que vous éprouviez un moindre désir à faire l’amour. » Je l’invite à créer un climat intime propice à l’éveil des sens, à la séduction et aux gestes tendres, aux retrouvailles amoureuses.
 
Le fait parfois d’aborder sous un angle informatif les répercussions des traitements sur la vie sexuelle, cela permet à certains patients gênés ou réservés de se sentir plus libres d’en parler. 
« Si vous avez du mal à regarder la cicatrice, vous pouvez peut-être commencer par la toucher, en faisant des petites massages pour assouplir la peau. »
L’appropriation viendra progressivement par le toucher. « Si vous êtes gênée de paraître complètement nue pendant que vous faites l’amour, je vous suggère de mettre un haut agréable, de jouer sur la lumière. »
 
Il faut se défaire de nos représentations : j’ai été très étonnée de l’ardeur sexuelle d’un couple âgé de plus de 80 ans. Célibataire seul, en couple, hétérosexuel, homosexuel, handicapé, personne âgée, croyant pratiquant, malade psychiatrique, la sexualité doit être abordée. Je m’adresse simplement à la personne dans son identité humaine. 
Toujours avec délicatesse mais simplicité, parfois avec de l’humour, de la légèreté, ou gravité et sérieux selon comment la personne en face l’y aborde.
Nous ne connaissons pas la place de la sexualité de la personne avant la maladie ou sa relation de couple. Lorsque je reçois en entretien un couple, le moment du recueil de données se fait seul avec le patient.
 
Lorsque le couple éprouve des difficultés à communiquer entre eux, la consultation infirmière permet parfois à certains époux de verbaliser leurs émotions, leurs ressentis sur la modification physique de leur conjoint. Dans le cas de femmes prises en charge, les hommes disent leur désarroi, leur sentiment d’impuissance, leur maladresse. Parfois, ils ne savent pas comment aider leur épouse dans cette épreuve. Cet aveu verbalisé est une étape sur le chemin de  leur travail d’élaboration et d’adaptation de leur vie de couple.
 
Face à la perte de l’estime de soi de leur partenaire, le conjoint peut rassurer.
La parole ou l’émotion vient signifier à l’autre son affection, son amour, son attachement. La parole peut restaurer cette perte de confiance en soi.
 
Mais il m’est arrivé d’être confrontée aux situations de tension au sein du couple où ce sont des reproches qui sont formulés. Toutefois, cette mise en paroles déposée permet d’amorcer une réflexion sur leur relation. La sexualité n’est pas abordée de façon directe mais à travers ce que les événements de la traversée de vie ont pu en révéler.
 
Parfois les hommes et les femmes arrivant au service viennent seul. La simple question « vous êtes venus seul(e) ? » révèle dans les diverses réponses des fonctionnements de couple ou des situations de conjugopathie installées.   
 
L’importance d’une équipe soignante multidisciplinaire
 
 Nous orientons les patients vers nos collègues des soins de support (psychologue, assistante sociale, diététicienne, IDE, stomatothérapeute, etc.) en fonction des besoins perturbés observés et toujours avec son accord.

Pour lire la suite


                                   

La santé sexuelle en oncologie, formation pour les soignants hospitaliers : tabou ou réalité… une nécessité

Par Lysiane Pelleger, Cadre Supérieure de Santé, Pôle Oncologie au Centre Hospitalier des Hauts-Clos de Troyes

Revue Sexualités Humaines, n°20
 
Actualiser les connaissances des professionnels de santé est une obligation réglementaire. Enrichir les acquis des agents exerçant en oncologie pour optimiser la qualité de prise en charge des personnes soignées est une préoccupation permanente de l’équipe d’encadrement soignant du pôle cancérologie du Centre hospitalier de Troyes.
 
En 2008, au moment du recensement des besoins en formation auprès des professionnels non médicaux, des difficultés concernant l’accompagnement des patients lors de l’annonce du diagnostic ou au décours d’hospitalisation ont émergé. Les infirmières, notamment, expriment l’importance au-delà de l’annonce du diagnostic et des traitements parfois mutilants, d’aborder la dimension relationnelle, la nécessité de trouver des mots justes, de permettre au patient d’exprimer son désarroi, ses angoisses, les non-dits.
 
La relation privilégiée instaurée avec le patient lui permet de parler de son vécu face à la dégradation de son corps et de son désespoir parfois face aux conséquences qui vont perturber sa vie quotidienne (mutilation, dégâts esthétiques, modification de l’image qu’il a de lui et de l’estime qu’il se porte).
 
Simultanément, à la réception d’enquête de satisfaction et/ou lors de rencontres avec des patients pris en soin dans les services d’oncologie-radiothérapie, les personnes soignées sont très reconnaissantes de la qualité de leur prise en charge mais estiment manquer de conseils et d’informations sur les troubles sexuels liés au cancer et/ou aux traitements. Ils décrivent les médecins, le personnel comme très accueillants, très disponibles, mais assez distants et parfois fuyants pour répondre à une demande de précisions sur ces questions liées à la sexualité.
 
Lors de réunions de travail avec les infirmières qui exercent à mi-temps au dispositif d’annonce et l’autre temps de travail dans les unités de soins d’hospitalisation complète, ces problématiques sur la résonance que peut avoir la maladie cancéreuse sur la représentation de la sexualité sont abordées. Ce sujet « tabou » est encore trop peu évoqué spontanément. Néanmoins, les infirmières expriment plus aisément leurs manques de connaissances pour répondre aux besoins des patients dans ce domaine.

Enrichir le panel des soins de support à offrir aux patients qui nous confient leur santé pour « améliorer l’organisation des soins en cancérologie », axe fort du 1er Plan cancer et du projet du pôle de cancérologie, est une préoccupation constante des équipes.
Les cancers du sein, gynécologiques et de la prostate font partie des cancers les plus fréquemment soignés dans notre pôle. Leurs traitements sont aussi les principaux pourvoyeurs de dysfonctions sexuelles. Offrir aux professionnels une formation sur la prise en compte de la sexualité pour dispenser des soins personnalisés et adaptés nous est apparu comme une réelle nécessité. Il nous fallait vérifier si ce besoin était identifié par les différentes catégories de professionnels.
 
Il est alors apparu important en réunion d’encadrement soignant du pôle cancérologie de demander à l’ensemble des infirmières, aides-soignantes, psychologues des unités d’oncologie médicale hospitalisation complète, hospitalisation de jour, du dispositif d’annonce, d’oncologie thoracique, de soins palliatifs et aux manipulateurs en électroradiologie de radiothérapie, de formuler leurs attentes, pour bénéficier en 2009 d’une formation que nous avions à ce moment-là intitulée : « Prise en charge des patients en sénologie, gynécologie et urologie cancérologique ».


Pour lire la suite

Le plaisir et sa place dans le Projet Personnalisé de Soins

Mon parcours, mes interrogations…

Par Isabelle Blin

Infirmière en cancérologie depuis 2004, j’ai souvent été interpellée par ce que la maladie était capable de transformer. Des transformations qui se voient et d’autres bien plus profondes… Certaines rendent plus fort et d’autres affaiblissent, détruisent. Je me suis vite également rendu compte que le cancer touche le patient, mais aussi tout son entourage, les aidants, la famille, les êtres chers et l’être aimé.
 
Soucieuse du bien-être du patient, j’ai toujours essayé d’être attentive et bienveillante à ses besoins pour que les soins soient efficaces. J’avais le sentiment d’avoir une attitude ouverte et à l’écoute, pouvant aborder tous les sujets avec le patient. Alors, quand ma cadre de santé me propose une nouvelle formation sur le pôle de cancérologie, je suis immédiatement intéressée. L’intitulé : « Sexualité et cancer ».
D’emblée je suis curieuse et me demande : qu’allons-nous aborder exactement ? Oui, en effet, nous allons aborder le thème de la sexualité concernant la patiente mammectomisée, le patient stomisé, le patient ayant subi une prostatectomie… Et après ? Nous sommes face à un plan de traitement avec ses bénéfices et ses risques ! Tout cela est abordé avec les équipes soignantes ! Moi-même, je suis à l’écoute des souffrances de ces patients mutilés… Mais que leur proposer ? Nous ne pouvons rien remplacer, et rien ne sera plus jamais comme avant… et puis je me surprends à me dire que lorsque le patient est en phase de traitement, la sexualité n’est pas sa priorité.

Une enquête annuelle de satisfaction de la prise en charge des patients démontre qu’ils subissent les conséquences la plupart du temps. Alors, que vais-je pouvoir apprendre dans cette formation que je ne sais déjà ?
En même temps, je suis surprise qu’une formation de ce « type » soit proposée et la dérision va bon train dans le service : « Tu nous raconteras, tu vas bien rigoler… tu vas peut-être apprendre des techniques ou des positions sympas ! » Je souris car il est vrai que nous partageons de grands moments de complicité entre collègues. Mon entourage proche me demande souvent pourquoi le personnel soignant (et surtout les infirmières) a cette réputation. On nous dit « coquines ». J’ai toujours répondu que dans des services de soins où nous sommes confrontés à la maladie, la souffrance, la détresse, la mort… cette dérision autour du sexe permet, dans les moments de pause, de ressentir une sensation de légèreté. Alors, je dis souvent que « coquines », non… Nous sommes des professionnelles pleines de vie et nous aimons le faire partager.
 

Le temps de la formation

Me voila donc inscrite pour une session de quelques jours auprès d’un organisme que je connais car la formatrice intervient dans d’autres thèmes dans notre établissement. Thèmes autour de la relation d’aide, du toucher massage,  du prendre soin de l’autre, et c’est pour moi l’essentiel de mon métier d’infirmière, ce qui m’anime le plus. Les formations sont toujours l’occasion pour moi de prendre du recul, évaluer mes ressources et mes limites, apprendre toujours plus pour développer mes capacités à prendre en charge le patient dans sa globalité. Alors là… je vais explorer quoi ? La sexualité des patients ? Est-ce que cela ne sera pas trop intrusif ? Ma propre sexualité ? Nous avons toujours appris à faire la part des choses entre le professionnel et le personnel : je suis perplexe.

Quand la formation débute, le maître mot est donné : la sexualité est un besoin comme tous les autres. Besoins que nous explorons habituellement dans le recueil de données effectué auprès des patients pris en charge. Je suis rapidement face à mes représentations et réalise les enjeux qui se trament autour de la sexualité et du cancer. Comment les patients peuvent-ils vivre l’annonce du cancer, le plan de traitement, les surveillances, les examens, les consultations avec tous les questionnements, les peurs, les angoisses de mort ? Et comment aborder avec eux la sexualité ? Sexualité qui induit une connaissance et une exploration de son corps, de son rapport à l’autre, une notion de plaisir, d’abandon, de lâcher prise… Alors que le corps est parfois meurtri par la maladie qui arrive. Ce corps qui ne répond plus comme d’habitude… Certains patients veulent alors l’oublier… pour parfois s’oublier eux-mêmes.
Toutes ces émotions sont bien différentes, alors comment accompagner nos patients quand le cancer vient tout perturber voire même tout dévaster ? Le processus de deuil est déjà enclenché ou d’autres mécanismes de défense et chacun met en place des stratégies d’adaptation. Ces phénomènes sont observés chez les patients, sans oublier nos mécanismes de défense de soignants mis en place devant chaque problématique de patients. La formation va nous aider à analyser nos pratiques.

Au fur et à mesure des enseignements, du partage des expériences, je comprends que la sexualité n’a pas que pour aboutissement le coït. Et que l’objectif à atteindre dans l’accompagnement de nos patients sera essentiellement autour de la redécouverte du corps, de la féminité ou masculinité, de la possibilité de ressentir du plaisir, de s’autoriser à se laisser aller vers l’Autre, se laisser aimer de l’Autre, se laisser toucher à nouveau…
Nous sommes un groupe très divers composé de cadres de santé, d’infirmières de services de soins et du dispositif d’annonce, des aides-soignantes, psychologues et manipulatrices en radiothérapie. Ainsi nous pouvons bénéficier d’un échange très riche. Nos trois formateurs nous mettent rapidement à l’aise en « lâchant » tout de suite « les mots ». Je réalise que je ne suis pas si à l’aise en entendant tous ces termes. Il va falloir que moi aussi je me lâche un peu ! 

Expérience avant formation : plaisir oui… mais les soins d’abord 

Je prends en charge aujourd’hui un patient de 39 ans, hospitalisé en service pour altération de l’état général dans le cadre un cancer colique. Le patient est stomisé et la convalescence est difficile, épuisante physiquement et moralement. Le patient n’a pas d’appétit, pas de goût à rien et quand il parle de l’histoire de sa maladie et des circonstances de découverte, il est encore très en colère et sous le choc de l’annonce.
Il est pacsé depuis peu et sa compagne exerce sur Paris. Le couple se retrouve le week-end. Il parle très peu de sa vie personnelle. Sa mère lui rend visite chaque jour mais aujourd’hui vendredi, elle repart dans l’après-midi. Je frappe à sa porte à 17 heures pour les soins. Je le trouve dans la même position que d’habitude mais son visage est crispé, son corps tendu et ses paroles sont saccadées, il semble impatient. Après un temps d’écoute et de reformulation, je comprends que sa compagne arrive dans quelques heures. Il finit par dire qu’il appréhende sa venue. Il sait qu’il a maigri encore cette semaine et les annonces faites par les médecins ne sont pas encourageantes. Il ne sait pas comment va se passer cette soirée et il est angoissé.

Je me sens impuissante face à cette angoisse et m’interroge sur ce que je pourrais lui proposer. Je retourne dans sa chambre plus tard et je constate que son angoisse s’accentue… Je questionne le patient sur ses habitudes de vie et sur ce qui lui fait du bien : avez-vous des habitudes avec votre compagne ? Des activités communes qui vous ressourcent ? Le patient finit par confier qu’ils aiment manger des plats asiatiques. Etant donné son inappétence, je me saisis de cette information pour lui conseiller d’appeler son amie pour qu’elle vienne avec des plats à emporter. Il trouve l’idée sympathique et le voyant plus souriant je lui dis que nous pouvons très bien les installer en salle de convivialité pour sortir du cadre de la chambre. Le patient refuse et se referme à nouveau. Je le rassure en lui expliquant qu’il peut, s’il le souhaite, rester dans sa chambre et que nous veillerons à leur laisser leur intimité et que sa compagne pourra repartir à l’heure souhaitée. Le patient reste discret et ne formule pas d’autres demandes.

Sa compagne arrive, souriante, avec des sacs de plats à emporter. Je l’accueille et lui explique que nous ne les dérangerons pas. Elle rougit et se dirige vers la chambre de son compagnon. Je quitte mon service ce soir-là sans avoir revu le patient. L’équipe soignante s’est mobilisée pour toujours aménager les soins en fonction des visites pour que le couple garde des moments privilégiés. Mais à aucun moment nous avons abordé avec lui ses besoins réels autour de la sexualité. Je ne me suis pas autorisée à aller plus loin dans l’exploration de ses demandes.
La formation m’a permis de reprendre cette situation et de comprendre à quel moment la sexualité aurait pu être abordée.
D’autres situations ont permis des témoignages de patients qui se disent soulagés que le thème de la sexualité soit abordé. Ainsi beaucoup de questions émergent et la relation de confiance est installée d’emblée permettant une prise en charge de qualité.
 

Expériences après formation : comment s’autoriser à aborder la sexualité et accueillir le ressenti des patients ?

Dans le cadre du dispositif d’annonce, un temps d’accompagnement infirmier est proposé à chaque patient après annonce du diagnostic. Je travaille maintenant au sein de ce dispositif. Je reçois aujourd’hui un patient de 60 ans accompagné de son épouse. Son urologue lui a annoncé la semaine dernière un cancer de la prostate et lui a présenté les différents plans de traitement possible : prostatectomie ou curiethérapie. Le patient se dit encore sous le choc, jamais il n’aurait pensé être touché par la maladie. Il n’arrive plus à trouver le sommeil et il dit ne pas se reconnaître. Il se pose beaucoup de questions et souhaite un deuxième avis médical. Il dit que c’est la raison pour laquelle il souhaitait un accompagnement infirmier : mieux comprendre le parcours de soin et connaître les démarches pour un autre avis. Son épouse reste en retrait, calme et à l’écoute.

Pour lire la suite

Sexualité et cancer : dépasser nos limites pour mieux accompagner

Par le Dr Albert Barbaro, médecin sexologue, hypnothérapeute et Christiane Vial, infirmière sexologue clinicienne
 
La maladie chronique, le cancer (pas uniquement les cancers à tropisme sexuel ou sexuellement induits) ou tout simplement l’expérience de douleurs (permanentes, cycliques ou intermittentes) bouleversent profondément la vie des individus et ont, de fait, une influence sur leur sexualité, au-delà de simplement altérer leur santé sexuelle. Ainsi l’enfant qui aura vécu l’expérience du cancer en gardera les stigmates. Ils se répercuteront sur son corps tant dans l’acquisition de ses habilités corporelles que dans son développement psychosexuel. Il se verra alors entravé dans l’espace que la maladie voudra bien lui octroyer.
 
On le comprend aisément, le caractère spécifique et exclusif de nos sexualités, tout comme la diversité des réactions face à ces adversités, obligent le soignant qui souhaite s’intéresser au sujet à une approche tant holistique qu’individuelle du patient dans son environnement.
 
Probablement à cause de cette complexité et du caractère multifactoriel des influences, les études longitudinales pour évaluer les répercussions sur la sexualité des cancers « non sexuels » et leurs traitements manquent cruellement.
 
Les cancers ayant comme tropisme un organe sexuel tel que le sein ou la prostate, pour n’évoquer que les plus fréquents, ont bénéficié plus fréquemment d’études statistiques longitudinales. Elles montrent d’une part l’intérêt du sujet pour le bénéfice des patients, et d’autre part la complexité des répercussions sur la sexualité.
Ainsi selon une étude menée par des psycho-oncologues à l’Institut Curie, sur des femmes ayant un cancer du sein non métastatique, hors hormonothérapie :
·29 % des femmes déclaraient ne pas avoir d’activités sexuelles après la maladie.
·Sur les 71 % ayant une activité peu régulière à régulière :
*58 % expriment une altération du désir, 71 % une altération de la capacité à atteindre l’orgasme, 20 % ressentent une distance émotionnelle au sein du couple, 25 % perçoivent une peur des rapports sexuels chez leur partenaire.
*Mais surtout 65 % estiment ne pas avoir été suffisamment informées des effets du cancer et de ses traitements sur la sexualité.
Pour ces cancers, c’est surtout les dimensions d’estime de soi et d’image corporelle qui sont à l’origine des troubles sexuels. Pour les cancers de la prostate, la répercussion va être d’abord sur la perception de fertilité, puis ensuite sur celle de virilité, et par là, l’identité et le sentiment d’appartenance à leur sexe biologique.
 
Chez les hommes souffrant de cancer de la prostate, si on met en parallèle la survie et la fonction sexuelle, on apprend qu’une majorité d’hommes est prête à sacrifier les chances d’augmenter leur durée de vie de cinq ans en échange du maintien possible de leur fonction sexuelle.
 
Cela illustre bien la difficulté de ces prises en charge, tant les univers touchés peuvent être différents et les réponses variables. D’autant que pour pratiquer ces évaluations, il faudrait non seulement apprécier le patient, mais aussi son (ses) partenaire(s) et leurs pratiques.
 
Bien qu’un nombre grandissant d’acteurs institutionnels de santé tente des initiatives comme l’édition de brochures d’information à l’égard des patients, ou la sensibilisation des médecins et infirmières d’annonce à évoquer la sphère intime, l’incidence des troubles est toujours aussi importante et les espaces de paroles sur la sexualité dédiés aux patients, toujours bruyamment absents.
 
« La traversée de la maladie grave interpelle profondément tant les menaces s’insinuent dans l’intimité des questionnements intérieurs sans vraies réponses. Les proches comme les professionnels de santé s’efforcent, avec leurs moyens, de soutenir le malade autant que faire se peut. Mais l’expérience demeure bien souvent solitaire et difficile à assumer. Pourtant le temps du cancer est aussi fait de moments d’ouverture, de reconstruction personnelle, quelles que soient les entraves et les souffrances d’un cheminement hasardeux. » Sylvie Froucht-Hirsch.

Les observations montrent que les patients, dans leur désir d’aborder les questions qui les tourmentent, s’adressent plus volontiers aux soignants du quotidien (agents hospitaliers, aides-soignants, aides à domiciles) ; plus rarement aux infirmiers ou médecins. Mais pour ces professionnels, il apparaît  souvent effrayant d’aborder le sujet ou tout simplement d’accueillir ou d’encourager le dialogue. Par peur d’être ingérant, maladroit ou jugé pervers, le dialogue est souvent rapidement refermé, négligeant ainsi volontiers ce versant de la santé du patient.
 
Rappelons, tout de même, que depuis 2003 l’OMS a bien spécifié que « la santé sexuelle fait partie intégrante de la santé, du bien-être et de la qualité de vie dans leur ensemble ». Dédaigner cette dimension de la santé représente donc un manquement au devoir du soignant. La pionnière Virginia Henderson, encore enseignée aujourd’hui dans les instituts de formation, l’avait négligé aussi. Selon l’OMS, les droits sexuels, reconnus par les législations nationales, les instances internationales relatives aux droits de la personne, incluent dans leurs principes les droits, pour tout être humain, sans coercition, sans  discrimination, ni violence à :
 
- Jouir du meilleur état de santé sexuelle possible grâce notamment à l’accès à des services médicaux spécialisés en matière de santé sexuelle et génésique.
- Chercher à recevoir et diffuser des informations en matière de sexualité.
- Une éducation sexuelle. 
- Etre respecté(e) dans l’intégrité de son corps. 
- Choisir son partenaire. 
- Décider d’avoir une vie sexuelle active ou non.
- Des relations sexuelles librement consenties.
- Un mariage librement consenti.
- Décider d’avoir ou ne pas avoir d’enfants et choisir le moment de leur naissance.
- Rechercher une vie sexuelle satisfaisante, sûre et agréable. 
 
L’exercice responsable des droits humains veut que toute personne se doive de respecter les droits d’autrui. Alors, que peut-on donc faire pour remédier à ce manque de prise en charge ?
 
·Informer les patients ? On nous répond qu’ils le sont déjà, par toutes les brochures des ligues et associations.
·Mieux former les professionnels ? Mais qui doit-on former ? Est-ce vraiment la priorité actuelle des programmes de formation ?
·Déléguer à des sexologues le traitement du sujet ? Pour ce faire, ne devrait-on pas plus les inclure et les reconnaître, les intégrer légitimement dans nos réseaux, en leur accordant un réel statut ?
 
Depuis de nombreuses années, nous nous efforçons de construire des réponses à ces questionnements. Au-delà de notre pratique de sexologue en cabinet, c’est notre expérience de terrain de formateur auprès des personnels soignants confrontés au réel des soins, que nous souhaitons partager avec vous. A partir de ces expériences, nous allons nous interroger sur des solutions à initier pour aider à soulager les tourments des trop rares patients qui osent en parler spontanément.
 
Quoi faire ?… S’agit-il de faire ?
 
Il nous paraît crucial de développer notre disponibilité au sujet de la sexualité afin que la question de l’intime devienne acceptable à nos oreilles. Reconnaître notre légitimité d’intervenir avec tact auprès des patients en attente. Prendre le temps de se laisser sensibiliser par la vérité des situations et le sens des mots exprimés. Il s’agit d’écouter.
 
Le Dr. Gérard Ostermann, spécialiste de la douleur, parlait de se tenir juste à côté pour que la personne mette du sens sur les maux par des mots. « Je crois qu’on pourrait se référer à l’étymologie latine du mot qui est auscultare: quand on pense à l’auscultation, on pense tout de suite à l’image d’un médecin penché avec son stéthoscope sur le thorax d’un patient, pour entendre quoi ? Pour écouter quoi ? Les bruits du cœur, par exemple, c’est-à-dire apprendre à discerner les bruits normaux des bruits pathologiques. Et cette auscultation, cette écoute particulière, attentive, suppose quoi ? Déjà, qu’on se taise. »
 
Cet art de l’écoute est transmis par exemple dans les formations des infirmières d’annonce, afin qu’elles puissent entrer dans la rencontre avec les patients et les aidants. Ces professionnels offrent un espace de parole, après l’annonce faite par l’oncologue. Elles permettent de reprendre ou d’aborder la répercussion du cancer et des traitements sur l’intime des affects et des cognitions face à la rupture brutale « du plus jamais comme avant ». C’est d’abord l’écoute qui va permettre à des sentiments tels que la honte, l’infériorité, la culpabilité, l’abandon, l’insécurité, l’amour, la sidération de faire surface. Avec les capacités et les ressources de chacun, il deviendra possible de traverser ce temps du cancer, de trouver et de retrouver du plaisir.
 
Exemple
Madame J., 53 ans, mariée, agricultrice, vit avec son époux. Le couple est en équilibre. « J’ai géré mon travail et ma famille de main de maître » dit-elle. Leur fils unique de 25 ans, après quelques années d’études, revient à la propriété pour reprendre la suite de son père. La relation père-fils est difficile au quotidien. Mme J. prend contact avec moi. Elle vient d’apprendre qu’elle a un cancer du foie. Elle doit être opérée dans les plus brefs délais. Le choc est violent, les traitements commencent et les effets secondaires se multiplient. Mme J. ne peut faire face comme auparavant et elle vient seule à trois consultations.

La demande de Mme J. :
« Je veux que vous m’aidiez  à vivre ce que je vis en ce moment » ; « J’ai peur de perdre l’équilibre » ; « J’ai peur de perdre mes cheveux car ma mère a eu  un cancer » ; « J’ai peur de perdre mes forces, je suis une battante » ; « J’ai peur de la fin… de quoi ? De la mort » ; « J’ai peur de ne plus me reconnaître» Nous parlons de la période des examens, de l’intervention, des chimiothérapies, de l’attente des résultats, des retours en arrière sur l’annonce.
Aucune mention de la sexualité. A la troisième consultation, je me permets la question suivante : « Avez-vous des répercussions sur votre vie intime ? » « Oui, il ne m’approche plus, il est gentil vous savez et puis on a autre chose à penser» Après trois consultations de plus, Mme J. et Mr J. ont demandé une consultation de couple. Nous avons abordé la sexualité. « Je ne suis plus séduisante, regardez ma tête. »
Le plaisir : comment vous voyez-vous apporter du plaisir ? « La tendresse, les promenades, partir en vacances, nous avons beaucoup travaillé et nous nous sommes éloignés ces années et maintenant… silencelarmes » La sexualité ? « Non, dit Mr J., elle est fatiguée et la métastase de la hanche lui fait mal, j’ai peur de lui faire mal, alors c’est comme ça. »
 
Un rapprochement corporel et intime avec des caresses, des repas préparés par Mme J. un peu plus sensuels après la présentation et le prêt du livre de Joëlle Mignot, une balade lors de la Journée du patrimoine, des siestes, et la prise d’antalgiques une heure avant les rapports ont permis une complicité « retrouvée ». En phase ultime, la présence de Mr J., son fils et ses amis ont permis un départ vers une autre rive.
Ce travail a pris deux ans. Il a permis d’autres mises à jour familiales. Mme J. est décédée et son accompagnement à la maison a pu être réalisé quasiment jusqu’au bout. L’admission en soins palliatifs a été nécessaire 15 jours avant son décès. L’intimité a été respectée.
 
Et s’il y avait une chose à faire…
 
Georges Canguilhem, dans son livre « Le normal et le pathologique », tente de définir la bonne santé : « Je me porte bien, lorsque je peux porter la responsabilité de mes actes. » Au fond, la santé n’est pas une chose légère mais lourde. Ne pas être comptable de quelque chose, il y a danger pour la santé. « Je me porte bien quand je peux porter quelque chose à l’existence ; lorsque je peux créer des liens ou rapports entre les choses qui ne leur viendraient pas sans moi. » C’est donc lorsque nous laissons une empreinte en dehors de nous, comme une signature reconnaissable, comme si la santé est en partie en dehors de soi, que la santé se préserve. Etre, au moins de temps en temps, à l’origine des choses. La vision de ce philosophe français nous paraît particulièrement pertinente dans la relation si sensible avec le patient.
 
Comment est-ce que moi, soignant, je favorise l’activité du patient, c’est-à-dire sa capacité d’influer sur son environnement par son initiative ? Comment puis-je l’aider, à sa demande, à être l’auteur de nouveaux liens avec la maladie comme avec son entourage ? En d’autres termes, porter à l’existence la transformation de ses relations intimes, alors même qu’il se heurte aux limites d’un corps qui souffre?
 
Souffrance, douleur, fatigue
 
Dans les maladies chroniques, la présence de la douleur récurrente est un facteur de souffrance psychique intense. Elle génère une fatigue qui peut mener à l’épuisement. Pour Paul Ricoeur, la douleur s’incarne dans l’organe. « On souffre d’un organe, d’un corps comme une masse d’organes, c’est la douleur. La souffrance nous atteint à un lieu où d’abord nous nous définissons comme des êtres agissants, c’est-à-dire que nous nous définissons par des pouvoirs, une puissance… donc ce qui fait la différence entre la souffrance et la douleur, c’est que je suis atteint dans tous les registres de pouvoir, de puissance. » La douleur (de type nociceptif, neurogène, et fréquemment psychogène)potentialisée de la souffrance rend impuissant. Il semble logique que quand le corps souffre jusqu’à ses limites, l’accès au toucher soit rejeté. Des examens intrusifs, tels que des touchers pelviens, des échographies, peu ou pas accompagnés, peuvent rendre ensuite certains lieux délaissés car devenus impénétrables.
 
Pour y remédier, les soignants ont à cœur de développer des pratiques à visée évaluatives et antalgiques. Quand les douleurs sont durables, prolongées, persistantes, ils proposent au patient des moyens de soulagement facilitant la relation sexuelle, de façon à privilégier le moment où la douleur est la plus acceptable. La prescription d’un antalgique pers os, une heure avant ; trouver la position la plus confortable ; amener à adapter les caresses et la pénétration selon l’approche sexocorporelle ; proposer un lubrifiant intime ; conseiller l’autohypnose pour se défocaliser de la douleur et se centrer sur le plaisir. Plus généralement, inviter à des pauses, des microsiestes, organiser des moments d’intimité à différentes périodes de la journée en ayant délégué le travail, écouter de la musique ou se balader au contact de la nature produiront un mieux-être chez le patient. Si nous les questionnons, ils sauront nous relater leurs souhaits, leurs aspirations de l’instant pour se sentir vivre.
L’hypnoanalgésie, à ce jour, permet, dès la petite enfance, des soins in situ plus confortables. Les praticiens utilisent le jeu pour faire passer l’information sur les soins invasifs ou induits par la maladie. Ces techniques ludiques nous permettent d’espérer que les mémoires de ces actes seront atténuées.
 
Après la double dimension du patient-soignant dans l’appréhension de la sphère intime, il manque la troisième dimension, celle du conjoint. La survenue d’un cancer bouscule la vie des personnes les plus proches et immanquablement l’équilibre du couple, dès l’annonce du diagnostic.
 
Comment parler d’intimité dans l’orage qui déferle sur la vie commune ?


Pour lire la suite

Penser l’érotique du soin. Christian Gallopin

De la pratique au témoignage : des soignants pris dans l’effroi de la fascination

Par Christian Gallopin, Médecin et Philosophe au Service de Soins Palliatifs et Centre d’Etude et de Traitement de la Douleur du Centre hospitalier de Troyes

Revue Sexualités Humaines, n°20

« Les hommes et les femmes nus ne se rencontrent pratiquement jamais dans la vie habituelle – sauf en quelques situations remarquables liées à l’amour, à la maladie, à la solitude, à la folie, à la mort – et cette énumération suffit à donner toute sa force au concept du corps nu. »

Jean Rustin

La possibilité d’une érotique du soin
Admettre la possibilité d’une érotique du soin reste, à l’heure actuelle, une sorte de geste héroïque. Cette érotique, inapparente a priori, pourtant fondamentale et pourtant oubliée, si questionnante et néanmoins totalement impensée, si présente, constante et, malgré cela, si continûment absente des discours des soignants, mériterait tout un ouvrage tant son pays est d’importance. Au moins peut-on ici, peut-être, en explorer quelques pistes ou bien plutôt quelques chemins creux qui puissent nous conduire, ne serait-ce que partiellement, à sa découverte.
Si l’homme – ou la femme – nu, gisant, sur son drap blanc, propose sa défaite en termes obscènes, c’est bien qu’aucune érotique – pourtant toujours déjà à l’œuvre – à son endroit n’est pensable, ni pour le soigné, ni pour le soignant. Ou bien, au contraire, cette érotique est tellement crue, si triviale, qu’elle en devient par contraste, et à nouveau, obscène.
 
Scènes de la vie soignante
Une infirmière qui fut, il y a trente-cinq ans, jeune élève aide-soignante, se souvenant de ses formes alors avantageuses, raconte : « J’étais toute jeunette et inexpérimentée. J’apprenais à réaliser mes premières toilettes aux malades, à la remorque d’une vieille "briscarde" rompue aux travaux de nettoyage à destination des corps allongés, des corps contraints, livrés à ses mains comme la brique et le ciment le sont à celles, calleuses elles aussi, du maçon. Il s’agissait cette fois d’un corps, jeune lui aussi, mais d’un tout autre sexe. L’homme était empêché des deux bras et des jambes, traumatisés et plâtrés comme il se doit. A l’instant où je me penchais sur ce garçon emprisonné pour m’apprêter à, ce que pudiquement on nomme, faire la toilette intime, le membre à peine effleuré – le seul incontinent – désigna sans aucune ambiguïté l’objet d’un intérêt viril à mon endroit, et se dressa tel qu’il me parut un menhir (alors que ses proportions réelles n’excédaient probablement pas les normes habituelles). La surprenante apparition me transit d’effroi et je me retrouvai dans un cri et à l’instant, comme jetée dans le couloir, auprès de ma tutrice, sans même avoir eu conscience de quitter la chambre, son occupant et son occupation… Ma frayeur la fit rire comme une baleine.
Elle attrapa, sans mot dire, un flacon sur un chariot.
- Attends, tu vas voir, il va vite se calmer !
Et, entrant dans la chambre sans ambages ni aucune autre formule de politesse, elle courut jusqu’à l’homme, aussi rouge et meurtri de confusion que je l’étais d’épouvante, et versa copieusement, toujours sans un mot, sur le sexe déjà bien moins vaillant ce que je sus plus tard être de l’éther. L’homme poussa un cri de douleur, et à son tour de terreur, et regarda en pleurant couler le liquide glacé et brûlant sur son gland maintenant devenu inexistant ; crucifié, les bras et les jambes entravés dans ses plâtres comme un prisonnier tenu à ses fers prend les coups sans réplique, hébété, comme un chien ithyphallique à sa chaîne accuse châtiments et seaux d’eau en couinant. Voilà le récit cruel d’une de mes toutes premières toilettes ; tableau dont la teneur érotique m’insupporta, et dont la teneur érotique fut réprimée et éradiquée dans l’instant par la matonne de service. Quel souvenir peut bien en avoir gardé ce jeune homme blessé et une seconde fois blessé par nous ? Je n’en ai jamais rien oublié. J’avais dix-huit ans. »

Une autre fois, un médecin presque parvenu à l’âge de la retraite avec qui j’aborde ce sujet me rapporte qu’alors juvénile interne, quelque trente années plus tôt, il se préparait à sonder la vessie d’un jeune homme à la demande de son patron quand, à peine avait-il saisi entre ses doigts le pénis dont il devait investir l’œil cyclopéen, ce dernier fut pris d’une rapide turgescence et il se retrouva illico presto, et sans voix, avec le priapique objet dans la main. « Je ne sais pas pourquoi, j’en tremble encore, je me suis enfui. Tu te rends compte ? Je me suis enfui. Terrorisé, laissant là l’homme et son éréthisme, et moi courant dans les couloirs, tout entier à mon effroi. Je ne pus retourner dans la chambre. Je crois n’en avoir jamais parlé à quiconque depuis… »
 
Le soignant dans l’œil du fascinus
Ces scènes, et bien d’autres de la même teneur, je les ai récoltées, après quelques apprivoisements, auprès de nombreux soignants. Ils les ont gardées, gravées à leur envers, dans leurs têtes et dans leurs corps comme des cicatrices à jamais et perpétuellement ré-ouvertes. La violence crue, sauvage, de ces scènes les a profondément et certainement pour toujours plongés, comme à l’origine, dans un état de fascination, de sidération. Cette même sidération qui poussa Jacques Lacan à acheter « L’Origine du monde » en 1955, le tableau obscène de Gustave Courbet, et à le pendre au mur mais caché sous le voile d’une autre toile, réinterprétation surréaliste de « L’Origine » par le peintre et beau-frère André Masson. Lacan sidéré. Des soignants fascinés – et en même temps refoulant au tréfonds de leur mémoire, quand ce n’est pas plus loin encore – par cet obsédant, cet impossible spectacle, expression de leur désarroi face à la scène inaugurale.
 
Pascal Quignard nous aide à nous souvenir que la fascination provient, à l’origine, du fascinus, terme latin désignant le sexe masculin en érection. Le sexe dressé de l’homme est le fascinus. Mais cette fascination n’est pas seulement un objet d’essence érotique, elle jette en même temps l’individu dans sa propre mort. Dans son « être-vers-la-mort », pour reprendre ici une  expression heideggérienne. Jeté dans son être-vers-la-mort à travers l’angoisse dont le surgissement n’advient que dans le pas de la mort. L’angoisse existentielle, première et fondamentale, et non pas l’angoisse comme figure de ritournelle « pseudo-psy » et banalement brandie à chaque coin de rue de l’inauthenticité quotidienne. L’angoisse n’est pas un fait psychologique, l’angoisse est un en deçà de la psychologie. L’angoisse, c’est « Le Cri » d’Edvard Munch. L’angoisse n’est pas une construction, elle ne naît ni du psychisme au sens freudien, ni d’un quelconque arrangement social ou politique. Elle est le cri, tout à la fois inaugural et final de l’homme. Elle est sa trace ontologique contemplative, première et dernière trace de son apparition et de son eschatologie, de son jour et de sa nuit. « Qu’est-ce que l’angoisse ? Etre angoissé c’est demeurer cloué dans l’impossible fuite et dans l’impossible contact. L’angoisse signifie dans ce sens contempler au point de mourir. Je puis même affirmer : une contemplation qui se déroule sans angoisse n’est pas une contemplation. »
 
C’est bien ce qui donne à la scène du soin intime ses dimensions tout à la fois archaïques, primordiales et inquiétantes. Le fascinus saisit en même temps le sexe et la mort, saisit en même temps le sexe et l’effroi – toujours effroi de la mort. Il nous jette dans notre scène originelle : celle de notre conception. « Nous transportons avec nous le trouble de notre conception. Il n’est point d’image qui nous choque qu’elle ne nous rappelle les gestes qui nous firent. » La fascination, c’est ce qui oblige à regarder sans pourtant pouvoir regarder. Le regard alors ne peut être qu’un regard de côté, à travers le voile, depuis l’ombre de la tenture. Pascal Quignard souligne l’écart entre les représentations qui jaillissent des sexes féminin et masculin. Entre sidération et fascination. « Les Gorgones sont toujours représentées de face, comme le sexe féminin. Ce sont les sidérants. Les Silènes sont toujours représentés de profil, comme le sexe masculin. Ce sont les fascinants. » Fuir à tout prix la vue de, au risque de s’y perdre. Au risque de la pétrification. Au risque mortel de la fossilisation. Nous sommes tous, quelque part, et en puissance, des fossiles d’éros. L’écart entre sidération et fascination est l’écart entre féminin et masculin. C’est, dans la Rome antique, la distance fondamentale entre passif et actif. Entre subir et agir. Si le fascinant et le sidérant sont tous deux effrayants, le sexe féminin est le sidérant, celui qui empêche le mouvement. Etre sidéré, c’est poser son regard sur Méduse. Alors que le fascinus qui gicle et se dresse provoque le mouvement. Si la réponse naturelle face au sidérant est la pétrification, face au fascinant, elle est la fuite. La fuite, le regard pris. Orphée s’enfuyant des Enfers, le regard pris dans celui d’Eurydice. C’est la fuite que nous content ces soignants pris dans l’effroi de la fascination.

S’il se fait prendre à regarder « à cru », dans la nudité de la lumière dévoilée, le regard est saisi dans son angoisse fondamentale, celle de sa conception qui est aussi celle de sa mort, les deux moments existentiels où l’individu est là sans y être. A sa conception, il est déjà là sans y être encore. A l’instant de sa mort, il est encore là mais n’y est déjà plus. C’est peut-être cela d’ailleurs qui pourrait définir la mort d’une manière minimale : être sans être. C’est le collapsus existentiel. Du fond de l’antique île de Cos, le Corpus hippocratique reprend cet apparent oxymore pour en faire un adage autour de la liaison/dé-liaison, principe cosmologique de l’humanité : « Naître et mourir, ne sont que des modes différens, de la même chose. Ainsi la naissance et la mort sont, au fond, toujours la même chose : mélange et séparation sont même chose. »
 
Sans parole, précipités entre le rire et l’angoisse
Nous venons d’une mort qui nous enfanta pour aller vers une mort qui nous défuntera, en passant par de plus ou moins nombreuses morts sexuelles – mais la mort est toujours sexuelle –, nos jouissances, qui ne sont que des défaillances au monde passagères. Toutes ces morts sont tendues entre le rire et l’angoisse et suspendues à la fascination. Et tout cela sans mot dire. Il n’y a pas de place pour le langage dans la fascination. Le voyeur qui ne peut cependant voir est bouche bée, dans l’instant d’une présence dont l’authenticité ne fait alors aucun doute. Parce qu’il regarde sans pouvoir regarder, il est dans cet entre-deux de l’authenticité de l’être.
Dans ce qui fut son origine, peut-être bien avant même que sapiens ne soit sapiens. « L’éros est une plaque archaïque, préhumaine, totalement bestiale, qui aborde le continent émergé du langage humain acquis et de la vie psychique volontaire sous les deux formes de l’angoisse et du rire. »
 
Le soin vers l’autre participe de ce perpétuel jeu de voilement-dévoilement qui mène aux frontières du précipice des origines. Il met en scène, chaque fois renouvelée, l’instant de notre conception, dans ce qu’il eut de plus charnel et l’instant de conception de l’autre, dans ce qu’il eut de plus charnel. C’est la scène du brasier charnel des origines. « L’angoisse et le rire, ce sont les cendres épaisses qui retombent lentement de ce volcan. » Chaque soin est chaque fois au bord du précipice. Chaque fois près de se précipiter… Dans le sexe ou la mort. Dans le sexe et la mort. Dans ce même précipice, du sexe et de la mort. Nous trouvons chez Georges Bataille le même conflit originel : « J’étais en quelque manière étranglé, mais mon étranglement grandissait mon plaisir.


Pour lire la suite


Pour vous abonner à la Revue

Les Couleurs du Plaisir, par Joëlle MIGNOT, Sexologue à Paris

Joelle Mignot

PORTES VERS LE SUBLIME. Fine connaisseuse de l’utilisation de l’hypnose en sexologie, Joëlle Mignot développe les connexions intimes entre couleurs et accès à l’un des grands plaisirs de la vie. Pour une hypnose subtile qui nous redit que le sexe est une relation créative.


Donner une définition du plaisir sexuel commune à la femme et à l’homme est une entreprise complexe tant les vécus sont subjectifs intersexe mais surtout intrasexe. Non réductible à l’orgasme, le plaisir sexuel s’invite dans toute vie individuelle à partir des premières traces corporelles de tout petit bébé en passant par les différentes phases de la construction de la sexualité à l’adolescence, puis à partir des différentes expériences qui vont sillonner l’âge adulte.

Non réductible également à sa dimension physiologique et aux circuits neuronaux, il ne l’est pas plus aux systèmes de récompense comportementaux, même si ceux-ci peuvent avoir des effets de renforcement ou d’inhibition qui ne manqueront pas de s’exprimer ou d’envahir le sujet à la moindre occasion. Hautement sensible aux interdits, aux croyances et aux idées reçues, mais aussi au trauma, le plaisir sexuel dépend donc avant tout du corps, de la sensorialité, de la sensualité et enfin de la souplesse psychique du sujet vis à vis des vécus et des pratiques sexuelles. Enfin la dimension créative de chacun va être à l’épreuve de l’évolution ou de la limitation du plaisir sexuel à sa décharge, du déploiement ou de la restriction à la manière d’un éventail coloré, capable de masquer, de retenir mais surtout de révéler ce qui était enfoui, à l’aune de la rencontre à l’autre qui servira, dans le meilleur des cas, de catalyseur.

L’utilisation, en hypnose, de l’éventail des couleurs va donner accès aux différentes portes du plaisir, corporelles, fantasmatiques et émotionnelles, quand celui-ci est annulé et perdu, nié et donc anesthésié, défensif et renversé en son contraire, la douleur, rendant le corps plaisir inaccessible, par identification à la lignée transgénérationnelle par exemple. Les mécanismes de défenses, boucliers contre l’angoisse mais néanmoins ressources métaphoriques exploitables en hypnose, imprègnent l’expression du plaisir sexuel dans ses aléas et ses souffrances.

PLAISIR SENSUEL ET COULEUR : LES POINTS COMMUNS

La nuance : le récent succès de 50 nuances de Grey interpelle sur cette notion qui fait appel, dans les deux registres de la couleur et du plaisir sensuel, au même mécanisme : l’intensité, le degré de perception, la subtile différence et le lien entre les sens comme le goût et la vue. Mécanisme qui fait dire à Simone de Beauvoir dans ses Mémoires d’une jeune fille en fleur : « Le rose des bonbons se dégradait en nuances exquises »1958, p.11) ; comme à Georges Sand dans Lélia (1839, p.499) : « Les prairies absorbèrent la rosée qui les blanchissait et se firent voir si fraîches et si vertes que toute autre verdure sembla effacée. Il y eut partout des nuances au lieu de teintes... » ; ou encore Colette par ces mots mystérieux : « L’étroit marais fleuri où l’eupatoire1, le statice2, la scabieuse3 apportent trois nuances de mauve » (La naissance du jour, 1928, p.26). Des hommes aussi comme Maupassant dans Contes et nouvelles (t.1, Baiser, 1882, p.607) : « Il nous manque une toute petite chose, le discernement des nuances dans la caresse ». Mais surtout Sartre dans l’Etre et le Néant4. Il définit la caresse comme un « façonnement », une « naissance de la chair de l’autre », « une révélation de soi-même et d’autrui ». « La caresse, dit-il, est l’ensemble des cérémonies qui incarne autrui ».

La vibration et la lumière : la définition même de la couleur implique la qualité de la lumière que renvoie un objet, et qui permet à l’oeil de le distinguer des autres objets, indépendamment de sa nature et de sa forme. Car « Personne ne peut être sûr de voir les couleurs comme les voit son prochain » (Rosenstiehl, Traité de la couleur, in-8o, 1913). Les couleurs impliquent aussi un ressenti, possèdent toutes une dimension affective et évocatrice liée à l’imaginaire. Elles sont donc un support imaginaire très utiles pour les associations d’idées, la mémoire, qu’elle soit corporelle ou au niveau des représentations visuelles. Ce sont ces trois dimensions que nous allons utiliser en hypnose en sexologie : sensations, affects, mémoire du corps et de la pensée.

DES COULEURS DES SEXES Chez la femme, nous nous arrêterons sur ce qui fait à la fois la force et la complexité de la sexualité féminine : son invisibilité. La petite fille construit sa sexualité sans voir son sexe. Elle peut le ressentir, l’explorer dans un premier temps sur un plan clitoridien, la fonction de plaisir vaginal s’appuyant sensoriellement sur les liens anatomo-physiologiques et neurophysiologiques entre clitoris et les muscles périvaginaux actifs dans l’orgasme. Mais comme nous l’avons dit, le plaisir sexuel ne se résume pas à l’orgasme.

La volupté est multiple autant que peut l’être un vécu subjectif lié à une construction, à une histoire, à un rapport au corps global, à la sensualité, à l’excitation, au désir et à la relation. L’induction de la couleur va donc permettre à cette femme venant consulter de rendre visible l’invisible. Et cela dans son sens premier qui est l’ouverture du champ de conscience sexuel. Plusieurs techniques d’utilisation des couleurs peuvent alors être utilisées :

- Tout d’abord la plus simple, la descente de l’arc en ciel qui alterne couleurs primaires et secondaires et qui permet l’approfondissement.

- L’évocation de chaque couleur permet des retours sur des évènements personnels en régression en âge.

- Les couleurs qui voyagent dans le corps, et notamment dans les zones sexuelles qui peuvent se colorer suivant l’intensité des ressentis : donner une couleur au désir, au plaisir, à l’excitation, à l’amour mais aussi à leur absence et à leurs émotion associées, doute, peurs, haine, douleurs.

- Beaucoup de femmes ont des croyances quant à leur capacité de développer un imaginaire érotique, l’attribuant plus fréquemment aux hommes. Or dans la récente étude de Philippe Brenot, Les femmes, le sexe et l‘amour, sur 3282 femmes ayant déjà ressenti un orgasme, 54,9 % des femmes utilisent lors de la masturbation un support d’excitation liées à des scènes imaginaires, 34,7% utilisent des souvenirs, et 22,9% des films X. Reste les 24, 3% qui n’en utilisent aucun. 70,2% déclare être stimulée par l’érotisme et 44,3% par la pornographie (contre 78 ,8% pour les hommes).

Chez l’homme, nous aborderons ici le plaisir sexuel à travers :
- Le lien entre la décharge orgasmique indissociable de l’éjaculation, de la montée de l’excitation et la force de la pulsion érectile plus ou moins vaillante.

- La dimension physiologique dans le mécanisme de l’érection, la turgescence du sexe masculin.

- La dimension « énergétique » de la pulsion sexuelle, la circulation de la libido « colorée » dans le corps global et non pas ciblé sur la zone sexuelle.

- L’ouverture sur les cinq sens en lien avec la vue, sens privilégié chez l’homme.

POUR ALLER PLUS LOIN, NOUS PARTIRONS DU ROUGE ... Symboliquement, le rouge est traditionnellement masculin. Couleur de la force, de l’activité et de l’agressivité, il fait référence au sang et à la gloire. La chaleur, l’énergie, la passion et le plaisir s’activent à partir du de la symbolique du feu associée à la couleur rouge. Nous sommes donc là directement dans le corps, et induire ou proposer la couleur rouge dans une visualisation hypnotique va être à la fois révélateur et dynamisant pour la sexualité. Le sang des règles, mais aussi celui de l’accouchement avec ses différentes tonalités émotionnelles peuvent émerger, et donc c’est avec beaucoup de délicatesse qu’il faut accueillir le vécu du patient face à cette couleur qui est le contraire de la neutralité.

C’est teinté de violet qu’il va évoquer le plaisir sexuel. C’est aussi la couleur du ventre. Le noir contenu dans le violet, couleur symbolique de l’entre-deux du bien et du mal, couleur de l’ambivalence, met en valeur la dimension érotique contenu dans le rouge. Ce n’est pas par hasard que la lingerie féminine rouge suscite chez beaucoup d’hommes des évocations excitantes associé au noir. Plus le rouge est clair, plus il évoque les sentiments, jusqu’au rose qui est franchement la couleur de l’affectivité, de la tendresse et du coeur mais aussi celui de la nudité et de la peau.

Alors quelques rouges pour rêver et pour en multiplier les effets… Pour la vue… le rouge carmin, corail, écrevisse, garance, pourpre ou rubis, le Titien, la Terracotta ou le vénitien, le Bugatti ou le Ferrari.

Pour le goût… rouge bordeaux, mais aussi bourgogne ou lie de vin, cerise, cassis, fraise écrasée, framboise, grenadine, paprika ou piment. Pour l’odeur du rouge… le bordeaux aussi… le bourgogne mais aussi le coquelicot, le cyclamen, le géranium, le pavot, la pivoine, le sang de boeuf, le saumon, la tomate… Pour le toucher… le rouge brique, le tomette, le crête de coq, le passe-velours, le queue de renard mais surtout le cuisse de nymphe et l’incarnat… Mais surtout le sexe féminin… Nous passerons par l’orange, couleur de la saveur par excellence…

Couleur de l’exotisme, de la peau chaude et bronzée, gorgée de soleil, de l’anti-conventionnel, de la distraction, du feu sous la braise… Les fruits juteux comme l’abricot ou la pêche à la pulpe tendre et fraîche. Amis aussi le safran ou le curry qui emporte la bouche et les sens, sans parler des taches de rousseur qui ont fait rêver beaucoup d’homme amoureux de Marlène Jobert. Il y a des femmes orange très captivantes… La bascule vers le jaune dans sa contradiction symbolisée par l’or et le souffre. Couleur rayonnante, évocatrice du soleil et de l’été. L’ambre suave, la vanille vibrante, le miel doux, le gingembre piquant autant de parfum évocateurs de sensualité du jaune qui s’épanouit dans le blond associé au solaire de la chevelure.

Symbole de rayonnement, les grecs anciens cherchaient à éclaircir leurs cheveux pour s’approcher des dieux. Dans sa connotation sexuelle, le jaune est la couleur aussi de la prostituée (couleur des exclus) et donc du plaisir pour le plaisir, Brassens dirait du « stupre et de la fornication ».
Le vert est la couleur ambivalente par excellence. Aimé ou détesté, il est pour notre propos, celui de la nature, des ébats champêtres, de la fraîcheur mais surtout la couleur de la fécondité. Le jade chinois est considéré comme le sperme du dragon céleste, symbole de force vitale et de fertilité.

Vénus, déesse des jardins aux multiples nuances de vert est aussi celle de la beauté. L’évocation en hypnosexologie de la couleur verte et de toutes les évocations de germination, d’évolution de la sexualité adulte à partir de l’humus de l’enfance, des premières traces de la sensualité, de la mémoire sensorielle, de l’amour naissant pourront être exploitées.

JOËLLE MIGNOT Directrice d'enseignement des D.I.U. de Sexologie et de Sexualité Humaine, Faculté de Médecine de Paris 13 - Bobigny. Co-directrice du DU de Santé Sexuelle et Droits Humains de l’université Paris 7 Diderot. Présidente de l'A.S.Cli.F. Vice-présidente de l’Institut Milton Erickson Avignon Provence. Rédactrice en chef de la revue Sexualités Humaines. Membre du Comité Stratégique de la chaire de Santé Sexuelle et Droits Humains de l’Unesco. Auteur et conférencière.


Pour lire la suite, et vous abonner à la Revue, Cliquez ici




 

LANCER LES NÉCESSAIRES DÉBATS - Dr Thierry Servillat
Ça y est, les temps ont changé : l’hypnose – au moins la chirurgicale – entre dans tous les hôpitaux ou presque, et de nombreuses cliniques s’y mettent. Et en « ville », comme on dit, de plus en plus de thérapeutes brefs utilisent l’hypnose, consciemment ou non. Une sorte de consensus s’installe, renforcé par l’avis plutôt favorable récemment émis par l’Académie de Médecine.


TERRA HYPNOSIA - Dr Dominique MEGGLÉ Conférence donnée au VIII° Forum de la CFHTB à Strasbourg le 18 mai 2013
LES VIEILLES CARTES SONT PRÉCIEUSES
Dans un style de plus en plus affirmé, Dominique Megglé proclame ses convictions sur ce qui lui paraît essentiel de l’hypnose thérapeutique. En reparcourant le travail d’Erickson qu’il vit lui-même dans son propre voyage vital. Avec lui, HYPNOSE & Thérapies brèves est heureuse de lancer le

LA BELLE ET LA BÊTE - Marilia BAKER
S’IMPLIQUER À DEUX. Conte d’origine française, La Belle et la Bête est très connu outre Atlantique. Marilia Baker, thérapeute brésilienne vivant en Arizona, nous montre comment il peut être richement utilisé en thérapie de couple.


ÊTRE THÉRAPEUTE - Jean-Philippe VERON
UN FILM D’ERREURS EN 3D Ostéopathe devenu psychologue, Jean-Philippe Veron aborde sous trois angles comment l’erreur fait partie intégrante de la vie de thérapeute. Sur le mode de l’humour, une question éthique centrale est posée. Un texte publié avec l’accord de l’association Paradoxes.


HYPNOSE ET NEUROSCIENCES - Dr Luc FARCY et Dr Adrien LORETTE
UN DIALOGUE FRUCTUEUX ET SÉCURISANT Fini le temps où le clinicien ne pouvait appréhender les neurosciences que sous l’angle d’une fascination bien souvent stérile et d’ailleurs généralement temporaire ou intermittente. Une nouvelle manière de voir est présentée ici, où le clinicien peut trouver dans les résultats des chercheurs des résonances de sa pratique quotidienne qui vont le rassurer et stimuler sa créativité.


Petites poucettes - Dr Thierry SERVILLAT
Printemps 2013, France, un jeune philosophe de 83 ans est en tête des ventes avec un essai1 écrit pour « ce nouvel écolier, cette jeune étudiante » d’aujourd’hui, qui – c’est « une des plus fortes ruptures de l’histoire depuis le néolithique »- habitent la ville tout en s’efforçant de ne pas polluer, vivent dans un « monde plein » de presque 7 milliards d’individus, et qui peuvent en moyenne espérer atteindre l’âge de 80 ans. A peu près l’âge de l’auteur justement.


« Encore heureux ! » Dr Stefano COLOMBO
Frédéric ne possède ni voiture, ni moto. Encore heureux d’avoir un vélo, se console t-il en l’enfourchant pour se diriger vers la forêt toute proche. Il a une profonde envie de se remplir les poumons des parfums des arbres et du sous-bois.


Avancées et limites - Antoine BIOY
Nous commençons cette rubrique par deux jolies publications françaises. Citons d’abord celle de Patrick Catoire et al. qui étudient le transfert d’embryons avec une préparation incluant l’hypnose par rapport à une préparation standard (médicament et relaxation). Ils montrent l’absence de différence tant sur le niveau d’anxiété, que sur le ratio de naissance.


Hypnose musicale DE BACH À DEBUSSY - Dr Stephane OTTIN PECCHIO
En présentant aux congrès de Brème et de Strasbourg les processus hypnotiques que l’on trouve dans les oeuvres de Bach et Debussy, j’ai associé deux compositeurs qui, à première vue, s’opposent.
La musique de J-S. Bach, comme toute la musique baroque, exerce un effet apaisant.


Le Certificat d'Hypnose Clinique - Dr Patrick BELLET
UN ENJEU PROFESSIONNEL POUR LA CFHTB !
Nous sommes à un moment clé de notre développement. Le 8ème Forum à Strasbourg a marqué une évolution européenne de notre travail, 2015 à Paris verra son exposition internationale.
En 1996, la CFHTB s’est créée à partir d’une prise en considération de notre identité et de sa spécificité. Simple, simplissime même !
Les différents « acteurs » francophones étaient dispersés, sans contacts les uns avec les autres, aucune structure ne les réunissait et pourtant les potentialités existaient. Isolées.

La psycho-sexologie « appliquée » Une perspective intégrative

Par Yvon Dallaire et Iv Psalti
 
Deux praticiens psychologues sexologues nous font part, à partir de leur expérience et de leur réflexion, d’une ébauche de méthode à dimension psychopédagogique visant trois objectifs : la responsabilisation conjugale personnelle, le développement de l’intelligence émotionnelle conjugale et le développement de l’intelligence sexuelle.
 
 
La sexologie, science relativement jeune, s’est grandement enrichie au cours des vingt-cinq dernières années. D’une approche strictement médicale axée sur la biologie et l’étude des perversions et le traitement des difficultés sexuelles, la sexologie a rapidement étendue ses ramifications à des domaines aussi vastes que la psychologie, la sociologie, la criminologie, l’épidémiologie, l’anthropologie, l’histoire et les neurosciences. Plus récemment, elle se préoccupe de plus en plus de santé sexuelle, d’épanouissement sexuel et d’érotisme, tant au plan individuel que conjugal.
 
Définition
La sexologie, comme son nom l’indique, est l’étude de la sexualité dans ses différentes dimensions. Etymologiquement, le terme signifie : discours (logos) sur le sexe (sexus). La sexologie, c’est la science de la sexualité tant humaine qu’animale, même si l’accent est mis sur la sexualité humaine.
 
Historique
Les précurseurs de cette science ont pour nom Ellis, Krafft-Ebing, Freud, lesquels se sont plutôt penchés sur les troubles de la vie sexuelle. L’approche scientifique de la sexualité humaine a été abordée pour la première fois par l’entomologiste américain Alfred Kinsey qui publia deux importantes études sur le comportement sexuel de l’homme (1948) et de la femme (1953). La sexologie devint une science avec Masters et Johnson. Pendant dix ans, ils observèrent, en laboratoire, les réactions physiologiques à une excitation sexuelle efficace de femmes et d’hommes. Leur ouvrage, Les Réactions sexuelles, connaît dès sa parution en 1966 un réel succès international. Ces auteurs placent le vécu corporel au plan de la communication érogène du couple. Ce dernier devient, par conséquent, l’interlocuteur privilégié. Ils inventent le sensate focus, outil de traitement des dysfonctions sexuelles utilisé encore maintenant par la majorité des sexologues de par le monde. Grâce à eux, la sexologie s’est constituée en une science structurée.
 
Actuellement, si l’on se fie à tout ce qui s’écrit sur le sujet et aux nombreuses associations qui naissent dans différents pays, la sexologie a le vent en poupe. D’où la nécessité d’un encadrement éthique et d’une législation pour protéger le public car le titre de sexologue n’est pas encore réglementé dans de nombreux pays.
 
Méthodologie
Au-delà des multiples méthodes scientifiques utilisées pour mieux connaître le comportement sexuel, on pourrait qualifier la méthode sexologique de pluridisciplinaire, d’interdisciplinaire pour ne pas dire transdisciplinaire. En ce sens que la sexologie cherche à « réunir et intégrer dans une analyse et une réflexion commune toutes les données des différentes sciences (et elles sont nombreuses) qui abordent chacune un aspect limité de la sexualité ».
 
Toutefois, la sexologie ne se contente pas d’un simple cumul de données développées par ces différents corps de connaissance : elle cherche surtout à réfléchir sur l’ensemble des informations accumulées afin de mieux comprendre le comportement sexuel, de mieux l’enseigner et de mieux le traiter lorsque nécessaire.
 
Un exemple de réflexion sexologique qui a fait évoluer la compréhension du comportement sexué se trouve dans le fait que nous parlons maintenant de « variations sexuelles » plutôt que de perversions ou de déviations sexuelles. La sexologie s’est ainsi éloignée de ses origines médicales toujours à la recherche de pathologies pour en arriver à stimuler une attitude plus compréhensive de comportements sexuels qui varient de la norme sans pour autant être « anormaux ». Ce qui constitue un progrès certain.
 
La sexologie, une profession à part entière ?
La sexologie ne s’est toutefois pas encore totalement extirpée de ses racines médico-pathologiques si l’on se fie au fait que la majorité des intervenants en sexologie sont encore des médecins. Cette situation est particulièrement vérifiable en France. Heureusement, de nombreux efforts sont faits pour que la sexologie devienne une profession à part entière, au même titre que toutes les autres professions des sciences humaines et des sciences de la santé.
 
Deux exemples récents illustrent cette démarche. L’AIHUS (Association inter-hospitalière universitaire de sexologie) s’est donnée une nouvelle identité en AIUS (Association interdisciplinaire postuniversitaire de sexologie). L’AIHUS acceptait déjà des non-médecins comme membres, mais cette nouvelle dénomination consacre l’aspect multidisciplinaire de la sexologie. Et au Québec, une demande formelle auprès de l’Office des professions du gouvernement québécois a été déposée afin de créer l’Ordre des sexologues du Québec (OSQ). Pour le moment, pour tous les pays de la francophonie, n’existent que des associations de sexologues.
 
Il faut dire que le Québec fait figure de pionnier dans la reconnaissance de la profession de sexologue avec la création du premier département de sexologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en 1969, programme universitaire s’adressant à des non-médecins afin de former des sexologues éducateurs au premier cycle et des thérapeutes sexuels au deuxième cycle. Aujourd’hui, le titre de sexologue a bonne réputation au Québec et plusieurs des professionnels formés travaillent non seulement en éducation, mais aussi dans des domaines aussi variés que la sexothérapie, la prévention, la recherche et la sensibilisation par l’intermédiaire des différents médias. D’ailleurs, feu Jean-Yves Desjardins et de nombreux autres professeurs sexologues de l’UQAM ont essaimé en Europe pour le développement de cet enseignement et de cette profession. De nombreux sexologues européens y ont aussi été formés.
 
Comme toute profession naissante, différentes conceptions se multiplient, tout en se complétant, et s’opposent, en nuançant les différents points de vue : des « écoles naissent ».
 


 
L’école sexocorporelle
Le psychologue-sexologue Jean-Yves Desjardins fut l’un des premiers à mettre de l’avant le concept de « santé sexuelle ». Ils ont ainsi développé une approche globale intégrant le corps, le mental et les émotions, approche qu’ils ont nommée sexocorporelle. On pourrait aussi dire intégrant le sexe, le cœur et l’esprit.
 
La sexologue Nicole Audette, formée à cette approche, précise que : « Cette démarche thérapeutique se base sur les lignes de force et le potentiel de chaque individu pour amorcer des changements essentiels en vue d’un mieux-être sexuel et amoureux, en y intégrant des habiletés sexocorporelles. »
 
L’approche sexocorporelle, après avoir effectué une évaluation sexoclinique, vise à établir un diagnostic afin d’élaborer une stratégie thérapeutique. Quoique cette façon de faire est un copier-coller du modus operandi médical, elle s’en distingue par le fait qu’elle met l’accent sur les habiletés à acquérir, individuellement et conjugalement, afin d’atteindre une vie sexuelle et amoureuse plus satisfaisante.
 
Les habiletés à développer sont, comme le nom de l’approche l’indique, basées sur le corps : la respiration ventrale, la bascule du bassin et la coordination respiration-mouvements du bassin. Ces habiletés bioénergétiques se sont évidemment inspirées de Wilhelm Reich, de son successeur Alexander Lowen et des exercices de Masters et Johnson. Tout en enseignant ces habiletés au client (patient), l’intervenant agit aussi sur le mental, car celui-ci influence évidemment le corps selon le principe de réciprocité du Mens sana in corpore sano.
 
Si l’approche sexocorporelle s’est rapidement répandue dans les milieux sexologiques, c’est qu’elle était la première proposée et, aussi et surtout, parce qu’elle donnait des résultats positifs rapidement pour le traitement des dysfonctions corporelles et des moyens pour l’épanouissement sexuel des hommes, des femmes et des couples.
 
L’école sexoanalytique
Cofondateur du Département de sexologie de l’UQAM, le criminologue-sexologue Claude Crépault, influencé par les travaux de Robert Stoller sur l’origine de l’identité sexuelle,s’est lentement distancié de Desjardins. Il trouvait simpliste l’idée de limiter les difficultés d’ordre sexuel à des erreurs d’apprentissages et à des croyances ou à des pensées négatives. Pour lui, l’approche sexocorporelle pouvait être utile dans le traitement des dysfonctions, mais peu efficace dans le domaine des désordres sexuels, comme la pédophilie et la délinquance sexuelle.
 
Claude Crépault considère :
 
« La sexualité comme étant essentiellement un construit psychique. Cela signifie, entre autres, que la force de la libido et les directions qu’elle prend dépendent principalement de leurs significations intrapsychiques. Une prépondérance du psychique sur le biologique et le social est ainsi accordée. »
 
Pour lui, il est de première importance, comme en psychanalyse classique, de comprendre les difficultés d’orientation ou de fonctionnement sexuel par rapport à l’histoire sexuelle et aux traumas vécus lors de l’enfance pour amener un changement thérapeutique. Il en est ainsi arrivé à proposer une nouvelle théorie du développement sexuel avec l’hypothèse de la protoféminité. Il a aussi défini cinq critères de maturité sexuelle :
 
1.    l’investissement de la spécificité sexuelle ;
2.    l’intégration des composantes masculines et féminines ;
3.    l’investissement de la complémentarité sexuelle ;
4.    l’intégration des érotismes fusionnel et antifusionnel ;
5.    la prédominance de la fonction complétive sur la fonction défensive.
 
La sexoanalyse vise aussi la sexualité fonctionnelle et épanouie. Mais au lieu de travailler sur le corps, Crépault préfère l’analyse des fantasmes érogènes et antiérogènes, ainsi que leurs bénéfices secondaires et leurs réactions anxiogènes. Le traitement sexoanalytique se fait par le rétablissement d’un imaginaire érotique conforme à la réalité et la disparition des anxiétés, source de blocages fonctionnels. Le travail sexoanalytique s’étend sur une série de 25 à 125 rencontres individuelles, une à deux fois par semaine.
 
L’école psychosexuelle
De nombreux psychologues se sont formés à la sexologie et se présentent comme psychologue-sexologue. Vous en trouverez quelques dizaines sur Internet. Il existe même une école de formation en psycho-sexologie offrant un diplôme de conseiller en psycho-sexologie et un diplôme de psycho-sexologue praticien. La formation y semble plutôt axée sur la sexologie que la psychologie.
 
Nulle part nous n’avons toutefois trouvé une définition ou une présentation satisfaisante de la psycho-sexologie. Le concept est nouveau, mais que recouvre-t-il comme réalité concrète ? Quels sont les prémisses et les objectifs de la psycho-sexologie ? Quels sont ses champs d’application et ses méthodes ? Nous allons chercher à répondre à ces questions et ainsi proposer un nouveau modèle d’intervention.
 
Mais auparavant, faisons un petit détour sur l’évolution des thérapies psychologiques qui possèdent, elles, plus de 250 écoles de pensées. Cette évolution a vécu trois vagues ou générations. La première vague stipule qu’il faut remonter à l’origine du problème pour pouvoir s’en libérer et créer un meilleur présent et un meilleur avenir. La psychanalyse illustre bien cette première génération de thérapeutes pour qui « tout se joue pendant l’enfance ». Si les traumas de l’enfance ne sont pas résolus, il y a un risque de répéter ad nauseam les scénarios originels. C’est une approche à long terme, axée sur les pathologies et où les clients (patients) reçoivent des étiquettes négatives (névroses et psychoses).
 
La deuxième vague s’est développée en Amérique du Nord pendant les années 1950 et 1960. L’approche systémique résume bien cette deuxième génération de thérapeutes. Pour eux, peu importe l’origine des problèmes, ceux-ci sont entretenus dans le présent sous forme de cercles vicieux appelés aussi interactions dysfonctionnelles (exemple de la dynamique dépendance/contredépendance). On ne peut guérir le passé, mais on peut modifier le présent et le futur. 
 
Cette approche non pathologique et responsabilisante donne de bons résultats, mais à court terme. Les clients (patients) y sont considérés comme des humains ayant des problèmes humains. Le thérapeute intervient pour interrompre les cercles vicieux en modifiant les comportements. Si, par exemple, le dépendant cesse de courir après le contredépendant, ce dernier cessera peut-être de fuir. Cette approche se concentre sur ce qui se passe au moment présent.
 

La suite sur rayon-livres.com