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Balade de la sexologie au pays du genre

Revue Sexualités Humaines 21


Par Dominique Songeur - Formateur santé sexuelle. Soussac

Aujourd’hui, la question du genre s’invite à la table des débats de société. Si pour certains ce débat nous amène à nous questionner pour mieux accueillir notre humanité, pour d’autres, c’est une entreprise maligne de déstructuration de ses fondements mêmes. Les mots s’entrechoquent, la vaisselle vole, alors posons le couvert avant de devoir donner un coup de balai. Nous pourrions par exemple clarifier les principales notions qui différencient sexe et genre, sans vouloir être exhaustif, tant le sujet est large.

La démarche peut étonner : après tout, les usages courants du mot « sexe » (« sexe faible », « guerre des sexes ») ne gênent pas pour y inclure le corps, la psychologie, les organes génitaux, la division du travail et la place occupée dans la société. Le « sexe » rend déjà compte des inégalités entre homme et femme. Non, l’originalité du « genre » est de sortir le « social » de la causalité irréductible du substrat biologique. Le social en devient autonome.Simone de Beauvoir pensait que si le social et le biologique sont deux domaines distincts, alors l’idée que les inégalités de pouvoir entre hommes et femmes découlent des différences anatomiques ou de la capacité des femmes à enfanter perd de son évidence. C’est le psychanalyste Robert Stoller dans les années 1960 qui fait, le premier, la distinction terminologique entre « sexe » et « genre » dans son ouvrage sur la transsexualité.


SEXE/GENRE : UN PROBLÈME « D’OEUF ET DE POULE » REVISITÉ ?


La question du « genre » pose la différence entre genre et sexe. Le terme de sexe évoque la notion biologique du caractère mâle et femelle. Le sexe est donc défini à la conception. Il s’agit de l’identité sexuée permettant, avant 3 ans, à l’enfant de se dire d’emblée fille ou garçon. Le genre, lui, concerne la question de la masculinité et de la féminité, identité sexuelle, un système endogène que décrit Peter Blos, comme composé de comportements, d’attitudes, de symbolisations et de significations qui se développent avec la maturation sexuelle et la réorganisation psychique à l’adolescence. Elle va se construire par des phases d’élaboration que produira l’individu à partir de son propre sexe anatomique et des expériences contingentes de luimême comme homme ou femme.

Cela paraît simple, mais il y a débat sur les influences réciproques entre biologie et social dans le processus de socialisation. Certains facteurs biologiques auraient un rôle à jouer dans le développement du genre… et la socialisation n’est pas la seule responsable de l’expression des comportements des enfants, précise Eleanor Maccoby, psychologue américaine. Alors, primat de l’essentialisme biologique ou constructivisme social ? Mais qu’est-ce qui est construit, au juste ? Des droits inégaux entre hommes et femmes ? Le fait qu’on ne puisse pas être autre chose qu’homme ou femme, ou entre-deux, ou ni l’un ni l’autre ? Et que devient le sexe quand on en extrait le genre ?


DE LA VISION COSMIQUE À LA VISION NATURALISTE

Un travail intéressant (mais partiellement contesté) de l’historien Thomas Laqueur, nous montre que, dès l'Antiquité et jusqu’au XVIIIe siècle, c’est le modèle du sexe unique qui domine (Aristote, Galien de Pergame) sans être l’unique. Hommes et femmes sont rangés le long d’un axe métaphysique dont le sommet de perfection est occupé par l’homme. Au plan anatomique, les différences sont tenues pour négligeables : les organes sexuels de la femme sont simplement à l’intérieur du corps, un « moindre mâle ». Le genre est un fait immuable du cosmos et le sexe, une simple illustration, épiphénomène d'un ordre universel plus vaste. Ce modèle « unisexe » correspond à un monde public à très forte prédominance masculine : « L’homme est la mesure de toute chose et la femme n’existe pas en tant que catégorie ontologiquement distincte. »

Au XVIIIe siècle, tardivement donc, émerge la vision de la différence sexuelle. De par leur anatomie et leur physiologie, les deux sexes sont définis comme incommensurablement différents. Le genre désormais se fait sexe, comme le Verbe se fait chair. La différence n’est plus de degrés, mais d’espèces. Le vocabulaire de l’anatomie génitale se précise : les ovaires ne sont plus l’équivalent des testicules, l’utérus et la menstruation deviennent le propre de la femme. A une biologie d’ordre cosmique succède une biologie de l’incommensurabilité des corps. Elle portera engerme les prémisses de la vision psychanalytique de l’antagonisme phallus/utérus.

De par sa « nature anatomique », la femme est définie comme impassible, son corps peut ignorer le désir puisque non extérieur/visible. Selon Rousseau, cette réserve naturelle la rendrait incapable d’assumer ses responsabilités civiques. De même, la menstruation la rendrait inapte à la concentration régulière et quotidienne qu’exige la participation aux activités publiques. Les premières féministes du XIXe siècle s’appuyèrent, étonnamment, sur cette conception pour démontrer que, plus impassibles, moins tourmentées par la passion et l’égoïsme que les hommes, les femmes ont la force intérieure des souverains équitables et justes. Ici le discours « biologique » tend à légitimer les discours politiques opposés.

D’un côté, cette vision porte en germe de nouvelles formes de perception de soi et notamment la psychanalyse (l’opposition phallus/ utérus, la définition de la féminité en termes de manque, de creux, la « petite différence » fondant le grand différend). D’un autre, elle apporte une base, un fondement naturaliste à la théorie des sphères – le public et le privé – identifiées aux deux sexes, théorie par laquelle penseurs et politiques tentent d’organiser rationnellement la société du XIXe siècle. Cette naturalisation des femmes, rivées àleur corps, à leur fonction reproductrice maternelle et ménagère, et exclues de la citoyenneté politique au nom de cette identité même, confère une assise biologique au discours de l’unité sociale.

LE GENRE COMME RAPPORT SOCIAL


Depuis les années 1970, la vision du genre introduite par les féministes anglo-américaines voulait saisir une notion plus complexe. Leur objectif était de proposer le « genre » dans un sens de sexe socialement et culturellement construit dans un rapport de domination selon deux modalités. D’une part, le sexe biologique est considéré comme essentiel, inné, il va justifier la catégorisation double où « la nature féminine assujettie à sa fonction reproductive est refoulée par le fallo-centrisme ». D’autre part, un humanisme matérialiste où « la nature féminine est présentée comme une construction socioculturelle pour légitimer l’oppression des femmes ».

Le concept de « genre » va permettre aux féministes d’adosser la naturalisation des rapports sociaux à des revendications politiques. L’étude du « genre », selon elles, permet de révéler les mécanismes de reproduction des différences entre les sexes en tous lieux (école, travail, famille). Les féministes affirment que le genre n’est pas déterminé par le sexe car il appartient à la sphère du social donc du variable. Pour Christine Delphy, reconnaître la profonde différence entre le concept de nature associé au sexe et celui du social associé augenre était déjà un grand pas. Mais aujourd’hui la question va  au-delà. Entre genre et sexe, ne compare-t-on pas du social avec encore du social ?

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Cancer et sexualité au féminin: de l'utilité de la sexothérapie

Revue Sexualités Humaines 21


Par Marjorie Cambier - psychologue clinicienne-sexothérapeute. Paris.

INTRODUCTION

Selon l’Inserm, le cancer du sein est le plus fréquent des cancers de la femme (52 500 nouveaux cas en 2010), et les cancers gynécologiques représentent 17 % des cancers féminins (3 000 nouveaux cas de cancer du col de l’utérus en 2010, 4 700 nouveaux cas de cancer des ovaires en 2005). De nombreuses études montrent que les traitements oncologiques (chimiothérapie, radiothérapie pelvienne, hormonothérapie, chirurgie, mastectomie), outre des effets secondaires généraux (fatigue, alopécie, nausées, amaigrissement, ménopause induite…), ont une incidence majeure sur la qualité de vie des patientes, et notamment sur leur sexualité, pendant et après le protocole de soins. Par ailleurs, ces traitements, de par les modifications corporelles qu’ils induisent, ont également des conséquences extrêmement délétères
sur l’image du corps, l’estime de soi et le sentiment de féminité de ces femmes. Or, la sexualité est encore trop peu évoquée en oncologie par les équipes médicales, et les effets des traitements du cancer sur cette dernière sont bien trop importants pour ne pas être évoqués clairement lors de consultations spécifiques, et pour ne pas faire l’objet d’une véritable prise en charge durant et après le protocole de soins oncologiques. Cetarticle a donc pour objectif d’analyser l’utilité et la pertinence d’une prise en charge sexologique, dans le cadre des cancers spécifiquement féminins,
depuis l’annonce du diagnostic, et jusqu’à la guérison de la maladie.

DURANT LES TRAITEMENTS : INTÉRÊTS DE LA SEXOTHÉRAPIE

Certaines idées reçues selon lesquelles les personnes atteintes de cancer ne peuvent avoir de besoins ou de désirs sexuels sont assez répandues, dans la population générale comme dans le
milieu médical. Les questionnements relatifs à la sexualité ainsi que les séquelles et dysfonctions sexuelles sont alors considérés par de nombreux médecins comme secondaires. Or, pour la plupart des patientes, la perte d’intérêt quant à la sexualité n’est en réalité que temporaire, et majoritairement liée à l’inquiétude face à la maladie, ainsi qu’aux effets secondaires des différents traitements. La patiente reste en effet une femme désirée et désirante (même si elle ne se considère plus comme telle), et à ce titre peut tout à fait, si elle le souhaite, bénéficier d’une vie sexuelle adaptée aux différentes phases de traitements qu’elle traverse.

Lors de l’annonce du diagnostic
L’annonce d’un cancer peut être particulièrement traumatique, et ce diagnostic constitue souvent un bouleversement total pour la femme, son couple et sa famille (déni, sidération, colère, peur…), la mise en place rapide d’un protocole de soins transformant profondément leur vie quotidienne.
Par ailleurs, un cancer du sein comme un cancer gynécologique, touche profondément la femme dans sa féminité, ses qualités maternelles, ses capacitésde reproduction, et a des conséquences
non négligeables sur son image du corps et son estime de soi. Des questionnements sur la féminité de manière générale, mais également sur la manière dont sa sexualité pourrait être affectée par la pathologie et ses traitements, peuvent alors survenir. Une consultation d’information avec un sexothérapeute spécialisé en oncologie pourrait alors être proposée de manière systématique, afin de permettre à la femme d’évoquer ses inquiétudes quant aux modifications
corporelles qui l’attendent, ou aux effets des différents traitements sur son intimité, et d’anticiper les nombreux changements psychologiques, affectifs, corporels et sexuels à venir. Un travail autour de la féminité pourrait également être amorcé à ce moment-là.

Durant les phases de traitements
Fonction sexuelle et féminité
D’une part, durant cette période rythmée par les traitements, peu de place est laissée à l’intime. Or, tout au long de la prise en charge, le corps change, et la réponse sexuelle se modifie. Les traitements et leurs effets secondaires fatiguent grandement la patiente, et inhibent de manière temporaire le désir et le plaisir. L’excitation sexuelle peut être plus difficile à obtenir. Des douleurs lors des rapports sexuels peuvent survenir, et l’accès à l’orgasme s’avère plus compliqué et plus aléatoire. Le sexothérapeute tient ici un rôle pédagogique et éducatif important : il donne des informations préci ses et simplifiées à la patiente sur son anatomie et le fonctionnement de son corps, et lui permet par ses conseils avisés, d’adapter un maximum sa sexualité à ses capacités physiques et psychiques du moment. Une meilleure compréhension de la réponse sexuelle, ainsi que des moyens concrets pour pallier les différents changements imposés par les traitements constituent donc une aide précieuse pour elle.

D’autre part, les modifications corporelles dues aux traitements ont une incidence majeure sur la féminité, l’estime de soi et l’image du corps de la femme. En effet, le sein est l’emblème érotique par excellence et le signe le plus puissant de lamaternité. Il constitue donc le symbole de la double identité de femme et de mère. Le vagin et la vulve symbolisent quant à eux le plaisir, les ovaires la fécondité, et l’utérus la maternité. Une atteinte de ces zones hautement symboliques met donc gravement en danger l’identité personnelle et féminine de la patiente. De même, une aménorrhée ou une ménopause induite symbolisent la perte de la fécondité et de ce qui signe l’entrée de la jeune fille dans le monde des femmes. Ces atteintes mettant en péril son identité, la patiente peut alors éprouver un véritable sentiment d’étrangetéface à ce corps qui se modifie, qu’elle ne maîtrise plus, et qu’elle ne reconnaît plus.

Le sexothérapeute pourra donc accompagner la patiente dans ces différents changements corporels concrets, mais également au travers des questionnements symboliques qu’ils amènent : en effet, comment la femme définit-elle sa propre féminité? Ce sentiment de féminité est-il internalisé, ou se limite-t-il à son aspect extérieur ? Comment s’articule-t-il avec son estime de soi et son image du corps ? Comment investit-elle son corps ? L’habite-t-elle comme un corps sexualisé, féminin, ou comme une simple enveloppe ?

Le couple à l’épreuve de la maladie
Outre une réorganisation totale de la vie quotidienne, la maladie impacte l’intimité du couple. Bien souvent, la sexualité est reléguée au second plan, et la relation n’est plus érotisée au profit d’une relation presque soignant-soignée, voire de dépendance. Or, même si la patiente est fatiguée, angoissée, et qu’elle a besoin d’aide dans la gestion de son quotidien et de sa maladie, il est impératif de restaurer le plus possible l’intime, et de (ré)érotiser la relation, pour son bien-être et celui de soncouple. En effet, encourager le maintien ou la reprise de la sexualité durant les phases de traitement (si l’état de santé de la femme le permet) est important, une vie sexuelle active permettant de sortir de cette relation de soin et de maintenir un lien de complicité entre les conjoints. De plus, se consacrer à son intimité constitue une fenêtre positive sur l’extérieur et sur la vie, et contribue à diminuer le stress lié à la maladie. Or il est souvent indispensable de modifier certains éléments de l’intime. La fatigue, les douleurs, les effets secondaires, et les modifications corporelles impliquent que la sexualité du couple doit être adaptée. Des consultations individuelles ou conjugales avec le sexothérapeute peuvent permettre de modifier certains éléments de la sexualité, en fonction de ce qui est possible physiquement et moralement pour la patiente. Il peut s’agir par exemple de discuter autour de l’aménagement de l’espace afin qu’elle se
sente plus à l’aise (éclairage, couvertures…), de favoriser les caresses et la tendresse plutôt que la pénétration, d’éviter certaines zones ou positions sexuelles douloureuses, d’utiliser du gel lubrifiant…

A l’aube d’une opération chirurgicale
Le sexothérapeute peut également aider la patiente à se préparer à une éventuelle opération (mastectomie…), ainsi qu’aux conséquences que celle-ci va avoir sur son apparence, sa féminité, et sa sexualité.L’ablation d’une partie du corps est souvent traumatique : elle est considérée comme une mutilation, une effraction corporelle, et peut réactiver au niveau psychologique, de véritables angoisses de castration et de morcellement. On se situe en effet ici dans le registre de la perte de ce qui constitue les fondements de l’identité féminine. Par exemple, une hystérectomie peut donc induire, en plus des évidentes séquelles physiques, un sentiment d’incomplétude, de manque, de vide, et de perte de ses qualités maternelles.
La mastectomie peut également être à l’origine d’un sentiment de manque, le sein étant intrinsèquement lié à l’identité féminine et tenant une place essentielle dans son image du corps. Perdre son sein pour une femme équivaut donc à une perte de repères (par rapport à son identité sexuelle), mais également du sentiment d’être encore une femme désirée et désirante. Le sexothérapeute accompagnera donc la patiente durant cette épreuve, accueillera ses angoisses et questionnements, l’aidera à restaurer son image du corps, et informera également le couple des conséquences directes et indirectes de la chirurgie sur les plans physiques, affectifs et sexuels.

Autres prises en charge sexologiques
Le sexothérapeute peut également proposer des groupes psycho-éducationnels centrés sur la sexualité, l’intimité et la vie de couple, ainsi que des groupes de soutien et d’informationsur ces mêmes thèmes. Ces différentes configurations permettent de discuter en groupe autour de problématiques communes, de se comprendre, de se soutenir mutuellement dans cette
épreuve, mais également de rompre l’isolement que la maladie occasionne. La patiente peut assister à ces différents groupes durant ses phases de traitements, mais également en phase de rémission, car nous allons voir qu’il s’agit d’une période assez délicate.

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La sexothérapie: une prise en charge indispensable des auteurs de violences sexuelles

Revue Sexualités Humaines n°21


Par Isis Hanafy - Psychologue, criminologue, sexologue. Meaux.

EVOLUTION HISTORIQUE DES POLITIQUES EN MATIÈRE CRIMINELLE


Depuis 1885, de nombreuses politiques criminelles se sont succédé prônant tantôt davantage la répression, tantôt davantage la prévention, pour essayer de répondre, et donc circonscrire au mieux les violences exercées par les hommes sur les hommes (la violence humaine a ceci de particulier d’être intra-spécifique, contrairement aux autres êtres vivants qui agressent généralement les espèces autres que la leur).

Avant cette date, les auteurs de violences recevaient des châtiments corporels allant jusqu’à la peine capitale, exécutaient des peines d’emprisonnement ou s’affranchissaient de sanctions
pécuniaires, sans qu’aucune aide à la réinsertion sociétale, voire à l’insertion dans la société, ne leur soit apportée, ni qu’aucun soin pour éviter,limiter, prévenir la récidive, ne leur soit proposé. Aussi, passant de « l’Etatgendarme» (suivant les principes régaliens) à « l’Etat-providence » (complété par la prise en compte des dimensions économiques et sociales), avons-nous affaire aux premières mesures salubres, tant socialement que médico-psychologiquement, avec la promulgation de la loi sur la liberté conditionnelle à la fin du XIXe siècle.

Le XXe siècle verra se succéder toutes sortes d’abrogations, de prorogations ou de nouvelles législations (telles que l’institution du sursis avec mise à l’épreuve, du juge d’application des peines et divers aménagements de peine). C’est à la fin de ce siècle que naquit un intérêt grandissant pour les violences sexuelles, soldé par la loi Guigou relative à la prévention et la répression des infractions sexuelles et à la protection des mineurs, qui établira les suivis socio-judiciaires (SSJ – qui sont des peines à part entière), participera à la création des Services pénitentiaires d’insertion et de probation (SPIP), et sera contemporaine au concept de « présomption d’innocence ».

Au début du XXIe siècle, la loi Perben II, relative à « l’adaptation de la justice aux évolutions de la criminalité », définit de nouvelles notions (« plaider coupable ») et infractions (zoophilie), de nouveaux dispositifs tels que le Fichier judiciaire automatisé des auteurs d’infractions sexuelles (FIJAIS) ou la mesure de sûreté nommée « surveillance judiciaire » (SJ), rapidement complétée par « la surveillance de sûreté » et « la rétention de sûreté », où après avoir été détenu, un infracteur sexuel peut être « retenu » (tant qu’il est estimé dangereux).

Cette année 2014 est celle d’un projet de réforme pénale du gouvernement Ayrault, qui souhaite, entre autres, instaurer « la contrainte pénale » (alternative à l’incarcération pour les délits passibles de cinq années d’emprisonnement maximum), supprimer « les peines planchers », renommer « la liberté conditionnelle » en « libération sous contrainte » et étoffer les SPIP.

DERNIÈRES STATISTIQUES DE LA JUSTICE FRANÇAISE

En 2012, sur 617 221 condamnations, 16,5 % concernaient « une atteinte à la personne » (avec 400 « homicides volontaires », et 3,5 % de récidive légale, 1 300 « viols », et 9,3 % de
récidive légale, environ 10 % de coups et blessures volontaires », et 11 % de récidive légale, ainsi que 1,5 %d’« homicides » ou « blessures involontaires », dont la grande majorité est réalisée par des conducteurs), 90,1 % étaient des hommes, 9,9 % des femmes, 8,3 % étaient mineurs, 91,7 % majeurs (dont environ 3 % âgés de 60 ans et plus), et 84,5 % des auteurs d’infractions étaient de nationalité française. Au 1er janvier 2013, 144 934 personnes étaient suivies par le SPIP et donc soumises à une obligation de soins ou à une injonction de soins (dans le cadre d’un SSJ).

La France a ainsi suivi un schéma classique de l’histoire judiciaire, passant de « la loi du Talion » à une législation – répressive par essence, mais – toujours plus préventive, à l’aune des évolutions sociétales (politiques et économiques) et sociales (culturelles et psychologiques).

LA POLITIQUE CRIMINELLE EN MATIÈRE SEXUELLE DE NOS JOURS EN FRANCE


Aujourd’hui, la répression des violences sexuelles trouve toute légitimité dans la légalité. Ainsi, dans le nouveau code pénal, entré en vigueur le 1er mars 1994, à la section III du chapitre II (« des atteintes à l’intégrité physique ou psychique de la personne ») du livre II (« des crimes et délits contre les personnes »), intitulé « des agressions sexuelles », sont clairement définies cinq infractions à caractère sexuel :

• Harcèlement sexuel : (Art. 222-33) est le fait d’imposer à une personne, de façon répétée, des propos ou comportements à connotation sexuellequi soit portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante.

• Exhibition sexuelle : (Art. 222-32) est imposée à la vue d’autrui dans un lieu accessible au regard du public.

• Images à caractère pédopornographique : (Art. 227-23) le fait, en vue de sa diffusion, de fixer, d’enregistrer ou de transmettre l’image ou la représentation d’un mineur lorsqu’elle présente un
caractère pornographique.

• Agression sexuelle (autre que le viol) : (Art. 222-22) est commise avec violence, contrainte, menace ou surprise.

• Viol : (Art. 222-23) tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la
personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise est un viol. La loi votée en 2011 sur l’inceste « commis contre un mineur par une personne titulaire sur celui-ci de l’autorité parentale – dont on pourra prononcer le retrait total ou partiel », a été abrogée par le Conseil constitutionnel
l’année suivante. L’inceste retrouvant sa place de circonstance aggravante à un délit ou crime sexuel. La prévention quant à elle trouve sa raison d’être à travers la protection de la société, des individus qui la composent, notamment ceux qui sont victimes(directes et collatérales), mais également à travers la thérapeutique de leurs auteurs pour casser le cercle vicieux de la violence. Deux regards s’imposent alors, celui de la macroanalyse où l’infracteur est au coeur d’une société d’individus dont fera partie sa victime, et celui de la microanalyse où l’infracteur est l’individu d’une société dans laquelle il choisira sa victime. Société et individus (auteurs/victimes compris) auxquels nous devons nécessairement corréler le type d’infraction, l’acte commis. Nous sommes au coeur d’un triptyque autour duquel la prévention (primaire et secondaire) doit jouer un rôle différent selon l’axe qu’elle entreprend.

LES AUTEURS DE VIOLENCES SEXUELLES (AVS)

Ici, nous dirigerons notre regard sur les AVS pour lesquels le côté préventif de la Justice prévoit des obligations (dans le cadre d’un sursis avec mise à l’épreuve ou dans celui d’un aménagement de peine tel que le placement sous surveillance électronique, le placement extérieur ou la semiliberté), voire des injonctions de soins (dans le cadre d’un SSJ ou d’une mesure de sûreté).

SUSCITER L’ALLIANCE THÉRAPEUTIQUE CHEZ LES AVS

Se pointe alors la première difficulté que rencontrent les professionnels de la prise en charge thérapeutique de ces infracteurs qui deviendront pour l’heure, des patients. En effet, ces derniers sont pénalement ordonnés de venir se faire soigner. Quelques rareshommes viennent après avoir vu une émission de télévision sur la pédophilie, par exemple, confondant souvent fantasmes et réalité, d’autres viennent parce qu’ils sont effectivement passés à l’acte, leur affaire n’étant pas judiciarisée, voyant certainement dans cette démarche une pré-protection quant à la possible judiciarisation future (si un enfant est en danger, nous inciterons les autorités compétentes
à engager cette procédure) ; mais la plupart arrivent sans la moindre volonté, aussi alambiquée fut-elle, de se faire soigner.

De nombreux psychologues y voient souvent une problématique de taille : comment soigner
une personne qui ne le demande pas, n’en a pas la volonté s’interrogent les psychanalystes freudiens, par exemple ? Est-ce à dire que nous allons volontairement chez le dentiste sans être dans l’obligation de se soigner ? Alors qu’une « bonne éducation » nous permet d’être vigilant, autrement dit de prendre rendez-vous chez ledit dentiste de façon régulière afin de prévenir plutôt que de guérir, ou d’entreprendre une psychothérapie quand on sent son psychisme vacillant avant qu’il ne défaille réellement, une éducation carencée telle que celle que l’on retrouve chez la plupart des AVSgénère des comportements inappropriés fussent-ils actifs (comme leur passage à l’acte) ou passifs (nonvolonté de prendre les devants pour se faire soigner).

L’obligation de soins paraît de facto parfaitement cohérente dans cet état d’esprit carencé (de la même manière qu’elle pourrait l’être auprès de victimes, in fine carencées après coup). L’alliance thérapeutique qui se fait naturellement avec les patients à la structure névrotique « classique », devra simplement ici être enclenchée – ce qui paraît relever des compétences du psychologue (pour lequel il est moins laborieux de penser qu’un tel procédé a généralement cours dans la prise en charge nécessairement pointilleuse de bien des adolescents); il conviendra en effet d’inciter ces patients sans demande à devenir actifs dans la psychothérapie.

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La relation extraconjugale: une occasion de relancer le couple?

Revue Sexualités Humaines n°21

Par le Dr Patrick Blachère - Psychiatre, sexologue. Aix-les-Bains

EN 2014, L’INFIDÉLITÉ EST UNE NORME… STATISTIQUE

« En France, l’infidélité est loin d’être une pratique marginale…Les résultats français de l’Observatoire européen de l’infidélité montrent au contraire une banalisation des comportements extraconjugaux dans une société française où plus d’un homme sur deux (55 %) et près d’une femme sur trois (32 %) admettent avoir déjà été infidèles au cours de leur vie. » Ifop, 21 janvier 2014

S’il n’existe pas d’études sociologiques validées par des statisticiens permettant d’évaluer les bienfaits ou les méfaits de l’infidélité conjugale sur la dynamique des couples, l’infidélité est assurément un fait de société. En France, plus d’un homme sur deux admet avoir eu une relation extraconjugale.

L’infidélité des hom-mes vivant en couple est donc deve-nue la norme ; du moins la norme statistique. Ce comportement semble moins observé chez les femmes mais il est en forte augmentation. Au début des années 1970, seules 10 % des femmes (contre 32 % en 2014) admettaient avoir eu des relations extraconjugales.

L’INFIDÉLITÉ, SOURCE D’ÉPANOUISSEMENT OU FLÉAU SOCIAL ?


Ce n’est pas parce que l’infidélité devient la norme ou presque en 2014, qu’elle est sans conséquence. Certes, il n’y a plus de sanctions légales à redouter. « L’adultère » n’est plus une infraction, mais l’infidélité n’est pas encore la norme « morale ». La réprobation sociale de l’adultère est encore importante.

La conception de la vie conjugale évolue aussi, mais les couples ouverts ne sont pas encore majoritaires. On note, du reste, que dans le texte publié par l’Ifop les partenaires des « infidèles » sont désignés comme des « victimes ». Le qualificatif « trompé » est également employé ainsi, même dans un document a priori technique et neutre il est difficile de faire abstraction de référence morale.

« Un Français sur deux (49 %) déclare d’ailleurs avoir été lui-même victime d’infidélité : les femmes étant un peu plus nombreuses (53 %) que les hommes (45 %) à penser à avoir été trompées par un de leurs conjoints. » (Ifop)

L’emploi du mot « victime » renvoie implicitement à la reconnaissance d’un fait traumatique. Sur ce, l’enquête de l’Ifop ne donne aucun renseignement sur les dommages résultant de l’infidélité tant sur les « victimes » que sur le couple. A en croire certains témoignages extraits du site Gleeden.com, le premier site de rencontres extraconjugales pensé par des femmes, l’infidélité peut être une chance pour le couple :
Publié le 06/07/2013 (Gleeden.com)
« L’homme avec qui je suis marié est celui que j’aime, mais nos relations sexuelles ne me satisfont pas. C’est la raison pour laquelle je vois d’autres hommes : je passe du bon temps avec eux, sans m’attacher à eux comme je le suis à mon mari. »

Un autre « témoin » usager de Gleeden.com voit la sexualité extraconjugale comme une source d’épanouissement personnel : « Pourquoi la libido prend-elle dès lors de la hauteur ? Parce que l’instant est rare, dilaté, dérobé aux contingences quotidiennes, parce qu’on ne se sent pas lié par un contrat civil ou religieux, par le remboursement du prêt immobilier ou par l’éducation de sa progéniture. Comme un yoga (oui, n’en déplaise aux puristes !), le sexe avec l’Autre défendu est une respiration plus consciente, une pratique au présent, une cérémonie de retrouvailles avec soi. C’est la vie dans ses fonctions les plus naturelles qui reprend ses droits. On ose enfin avancer sur des territoires inconnus : apprendre à se connaître, à donner, à recevoir, débarrassé du fatras de codes sociaux amoureux. On va chercher dans les profondeurs un autre mode d’assouvir ses pulsions et de se réconcilier avec son corps – ce grand oublié de notre vie moderne –, quitte à se fourvoyer, à dépasser parfois ses limites. La pipe audacieuse ratée, la sodomie un peu brutale, le lieu mal approprié… Ce n’est pas bien grave. Les failles ne sont pas des blessures narcissiques sous le regard de son compagnon de vie. L’amant est quelqu’un qui pose un regard plus léger sur les ratés. Si l’on osait, on parlerait de bienveillance. Oui, l’amant est bienveillant parce qu’il ne supporte pas la cohorte des tâches ingrates et des reproches du quotidien, parce qu’il est reconnaissant du plaisir partagé, d’un corps qui lui a permis, le temps d’une étreinte, d’échapper à l’ennui. »
Lola (Gleeden.com), janvier 2014

Ce témoignage, au ton emphatique, contraste par contre avec d’autres ; ceux de la clinique (la nôtre et celle des thérapeutes de couple). En 2014, la relation extraconjugale est parfois source de souffrance et de dommage dans l’équilibre conjugal.
« Quand j’ai dit, ce que je regrette aujourd’hui, à ma femme que je l’avais trompée, chose que pourtant je ne referai plus, j’ai cru que la terre s’ouvrait sous ses pieds. »
(Pierre X, patient de 51 ans)

Certains dressent même un tableau dramatique des conséquences pour la « victime » : « La découverte de l’infidélité est toujours un choc pour la personne trompée dont l’intensité peut varier du simple déni jusqu’au syndrome de stress post-traumatique. Le SSPT se caractérise par des pensées obsédantes et des ruminations, de l’hypervigilance, de l’évitement, de la colère, de la peur et de l’insécurité ou encore une réaction dépressive. Les thérapeutes évoquent  l’idée d’ouragan émotionnel ou de tsunami émotionnel pour montrer l’importance de l’impact. »

Sans partager cette vision apocalyptique, il faut bien reconnaître que les conséquences de la découverte de ce qui est vécu comme une trahison peuvent être parfois dramatiques, mais ceci est surtout observé chez des sujets à la personnalité fragile (personnalités abandonniques, par exemple)
(Rouchon, Blachère 3)

LES EFFETS DE L’INFIDÉLITÉ SUR LE COUPLE


Il est, pour le thérapeute de couple, impossible de répondre à la question des bienfaits ou méfaits de l’infidélité, par la simple lecture des témoignages, tant les retours d’expériences sont contrastés. C’est du reste pour cette raison que le concepteur de la revue nous pose la question : « La relation extraconjugale : une occasion de relancer le couple ?»

Pour le clinicien, la formulation de la question peut surprendre. Le terme de relance est plus généralement employé dans le domaine économique. Il y a, dans cette formulation, l’idée d’une conception très moderne du couple, et surtout un sous-entendu : un couple qui serait statique, qui « n’irait pas de l’avant », serait en péril. Cette idée de salut par le mouvement est un peu surprenante pour le thérapeute dans la mesure où il est globalement plus facile pour tout système vivant de garder un équilibre en restant statique qu’en étant en mouvement.Pour le clinicien, il est donc plus pertinent de poser la question sous cette forme : l’infidélité est-elle un facteur de fragilité, de désunion du couple, et si oui, dans quel cas ? A contrario, peut-elle renforcer les liens et pérenniser une union fragile ?

L’AMOUR SOURCE DE FRAGILITÉ

Il importe, au préalable, de définir ce qu’est un couple. A priori, la définition est simple : un couple est l’union de deux individus. Ce qui l’est moins, c’est la nature du lien… Jadis, ce lien était forcément contractuel (mariage, ou plus récemment un Pacs) dans un contexte ou non de relation amoureuse. Il y a encore plus longtemps l’amour n’était pas la condition nécessaire à l’union, l’union était décidée par les familles. Le contrat était non résiliable (sauf les rares annulations de mariage) et les deux partenaires se voyaient unis sinon pour l’éternité, du moins à perpétuité…

Certes, après des années d’intimité partagée, de difficultés vécues en commun, les deux partenaires pouvaient s’aimer d’un amour qui, d’un point de vue clinique, est très proche de celui que l’on observe, après quelques années, dans un couple moderne, quand « l’amour naissant » a laissé la place à ce que les psychanalystes appelaient « le courant tendre ». Ces couples étaient, par essence, plus solides. Non seulement les liensétaient souvent indissolubles, mais quitter le couple était périlleux voire impossible (ne serait-ce que pour des raisons économiques).

De façon paradoxale, les partenaires « obligés » de vivre ensemble avaient parfois plus de facilités à s’adapter à l’autre durablement, un peu comme deux prisonniers devant partager la même cellule pendant des décennies (il vaut mieux, dans ce cas, faire des efforts pour s’adapter à l’autre…).
Quand deux partenaires ne s’unissent que du fait de la relation amoureuse, il est souvent plus difficile d’adapter son comportement à l’autre, et ce d’autant plus que les travers de notre conjoint (que l’on trouvait si charmant au début de notre union) sont parfois insupportables après quelques mois.

Un couple uni par le seul lien amoureux est, par essence, un couple fragile :
« Les recherches neurologiques actuelles nous apprennent que la première phase d’une histoire d’amour serait en fait programmée dans nos gènes, sous le primat du biologique et qu’elle durerait en moyenne trois ans. Le partenaire choisi perd son attrait, son caractère irrésistible quelles que soient ses qualités et un sentiment de désillusion, voire de tromperie, peut surgir. Le réveil est alors douloureux : d’aucuns pensent qu’ils n’ont pas trouvé la “bonne personne”. C’est alors qu’apparaissent, dans la plupart des couples, une réorganisation des relationsamoureuses. Des difficultés conjugales, voire la séparation peuvent alors survenir. » (Vincent 7)

LES FACTEURS DE COHÉSION CONJUGALE

C’est le plus souvent lors de cette période d’affadissement des sentiments amoureux que le couple est le plus vulnérable, il l’est d’autant plus que peu de sujets se posent la question de la finalité de la vie de couple avant cette période de « désillusion ». Les partenaires sont souvent extrêmement
naïfs et, mis en confiance par la constance des sentiments amoureux des premières années, surestiment la solidité des liens, sans même se poser la question de la nature de ceuxci (abstraction faite de la relation amoureuse).

Nous pourrions presque dire, de façon provocatrice, que le danger pour le couple ne vient pas de la fidélité ou de l’infidélité conjugale, mais tout simplement de la fragilité des liens qui unissent le couple au-delà de la relation amoureuse.Il importe donc, pour le couple, avant la période de désillusion marquant la fin de « l’état amoureux » de se poser préalablement la question de la finalité de la vie conjugale ; vie conjugale qui n’est nullement obligatoire (il est possible de vivre, de travailler voire d’élever des enfants sans vivre en couple).

Hormis le contexte conjugal, si deux individus s’unissent c’est pour faire mieux ou plus à deux que ce qu’ils pourraient faire seuls, tout en permettant l’épanouissement de chacun des partenaires. Ainsi, deux prisonniers peuvent s’unir pour franchir un obstacle infranchis-sable par un individu isolé. En se fai-sant mutuellement la courte échelle, ils pourront ainsi s’évader. Ils réalisent alors un projet commun. Tel pourrait être le modèle d’un couple sinon idéal, du moins mieux armé pour surmonter les crises. Mais revenons à la métaphore de l’évasion: le mur d’enceinte franchi, la pérennité de l’union peut se poser. Les prisonniers peuvent parfois être plus en danger en restant unis, et ils n’ont d’intérêt à rester en couple que s’ils ont, au-delà de l’évasion, un autre projet
commun. A moins qu’avec le temps et leur communion dans les expériences difficiles, ils aient tissé entre eux des liens affectifs ou tout simplement qu’ils aient peur de se séparer…

A l’instar des prisonniers, et surtout si on tient à faire alliance avec l’autre, il importe de se poser la question des obstacles à franchir voire des projets communs au-delà du mur d’enceinte… (Une fois les enfants élevés, à quoi sert le couple ?) De fait, avant de se poser la question de la fidélité (ou avant qu’elle ne se pose), il apparaît pertinent de se poser la question de la solidité de notre couple : Suis-je épanoui dans mon couple ? Mon compagnon l’est-il ? Mon couple est-il un frein pour mon épanouissement ou pour celui de mon partenaire, et surtout quelle est la nature des liens qui nous unissent ? C’est essentiellement pour répondre à cette dernière question que le thérapeute est le plus utile. Parfois ce que l’on pense être de l’amour est un simple besoin ; besoin de l’autre comme étayage pour éviter l’écroulement, ou tout simplement pour échapper à ses angoisses abandonniques. Le rôle du thérapeute est alors de permettre une désaliénation, sans influencer le choix du patient, mais en permettant au patient d’échapper à une relation aliénante ou destructrice (cf. certaines formes de violences conjugales).

LA FIDÉLITÉ EST HORS NATURE

Dans un couple unis par les seuls liens de l’amour, rester fidèle relève de l’exploit. La promesse de fidélité prise au début de l’union est difficile à respecter. Aucune clause du contrat ne prévoit de sanction en cas de non respect de cette promesse. L’engagement de rester fidèle est, en effet, souvent pris de façon informelle : « Je me sens incapable de te trahir. »

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Les compétences émotionnelles pour faire face aux tensions du couple

Revue Sexualités Humaines n°21

Par ILIOS KOTSOU - Auteur et conférencier, chercheur et doctorant à l'Université Libre de Bruxelles.

Les êtres humains sont des animaux sociaux, autrement dit des êtres de relation. Leurs besoins relationnels, de partage, d’échange, de connexion sont parmi les besoins les plus fondamentaux, considérés comme étant essentiels à leur bien-être et leur épanouissement (Maslow, s. d.). Nous avons besoin de prendre soin et d’être l’objet d’attention, d’avoir le sentiment d’être liés tant à d’autres individus qu’à un groupe. Parmi les différentes formes de lien social, les relations de couples sont, pour beaucoup d’entre nous, une des plus importantes. Elles contribuent en effet au bien-être et au sentiment que notre vie ait du sens (Deci & Ryan, 2000). Mais vivre une relation de couple n’est néanmoins pas une chose aisée. En témoigne le nombre de divorces dans nos pays : un divorce pour deux mariages approximativement, et combien de relations qui se terminent de manière précoce. Bien que dans ces cas l’issue soit bien souvent définitive, la rupture n’est en fait souvent qu’un moyen d’essayer d’en finir avec les tensions et difficultés qui, invariablement, surgissent au cours d’une vie à deux.

Dans cet article, nous allons nous intéresser aux conflits et leur impact sur les relations de couple. Puis nous verrons comment notre manière de gérer nos émotions peut être une ressource pour faire face à ces tensions, nourrir l’intimité et retrouver la satisfaction de vivre à deux.

LES FACTEURS DE SUCCÈS D'UNE RELATION


La recherche scientifique s’intéresse depuis longtemps à ce qui est à même de prédire le succès d’une relation de couple (Levenson, Carstensen & Gottman, 1993). Différentes équipes de chercheurs ont constaté que certaines caractéristiques permettaient de définir,avec une certaine précision, les probabilités d’insatisfaction et de séparation (K. M. Lindahl, Clements & Markman, 1997) d’un couple. Les aspects positifs du début d’une relation comme le niveau d’intimité, de satisfaction ou d’engagement ne semblent pas, paradoxalement, des prédicteurs valables. Ce qui est somme toute assez logique : la majorité des couples sont non seulement satisfaits de leur relation au début mais également optimistes par rapport à son devenir. La dégradation de la relation étant due à l’effet cumulé de nombreuses petites difficultés dans le temps, les tourtereaux ne peuvent que difficilement imaginer que cela pourrait leur arriver. De plus, il apparaît que nous nous projetons dans le passé et dans le futur avec nos émotions du présent. Dès lors, lorsque notre relation est sereine, nous aurons plutôt tendance
à ne pas imaginer qu’il pourrait en être autrement. Il en va de même lorsque nous vivons des émotions difficiles : nous réinterprétons alors toute notre histoire et la remettons en question à la lumière de la crise du moment.

Georges et Christine se sont rencontrés il y a deux ans. Ils ont très vite emménagé ensemble et construit des projets communs qui les impliquaient à très long terme. A côté de leurs point communs, leurs personnalités sont très différentes:
Georges est obsédé par le rangement et l’ordre, alors que Christine est plutôt du genre bohème. Au début, ces différences les séduisaient et les faisaient gentiment rire. Deux ans après, ils sont proches de la séparation. Très insatisfaits l’un de l’autre, ils sont continuellement en conflit, ne se supportent plus et se reprochent mutuellement un manque de respect, tout en se demandant ce qui a bien pu les attirer chez l’autre.

L’IMPORTANCE DES ÉMOTIONS


Il semble en fait que la manière de gérer nos situations de conflits, et plus généralement les tensions, soit le prédicteur le plus fiable de succès d’une relation de couple (K. Lindahl, Clements & Markman, 1998). La manière de réguler les émotions négatives qui surgiront à propos du conjoint ou du couple (déplaisir, colère, frustration, jalousie) est alors vu comme un élément central de la relation (Clements, Cordova, Markman & Laurenceau, 1997). Nos émotions figurent au coeur de l’intimité et des processus qui peuvent la mettre à mal. C’est tout d’abord grâce aux émotions que nous sommes en mesure de communiquer et de réellement partager avec l’autre. Les émotions sont centrales dans les processus d’échange et d’empathie. Mais elles sont aussi très impliquées dans les états de stress, les incompréhensions, conflits et tensions. La manière dont nous allons les gérer est donc un paramètre
important de la relation. Mal gérées, elles risquent de participer à la détérioration de la relation alors que lorsqu’elles sont apprivoisées, elles deviennent au contraire des éléments à même de l’enrichir. Notre réactivité émotionnelle, si elle n’est pas maîtrisée, favorise des comportements qui entretiennent les conflits : par exemple, les réactions agressives qui participent à l’escalade ou les réactions de fuite qui mènent au désengagement relationnel, autre élément particulièrement nocif au lien de couple.

Georges reproche à Christine de ne pas être ordonnée et de ne pas le respecter, de ne jamais faire attention aux autres et d’être toujours en retard. Christine lui répond qu’il est vraiment manipulateur et agressif, et que c’est impossible de discuter avec lui. Sur ce, Georges rétorque que ce n’est pas la peine de discuter et s’en va (ce qu’il fait habituellement quand le conflit s’envenime), ce qui a le don d’exaspérer Christine qui essaye de le retenir et, voulant une réaction de sa part, le provoque en fait chaque fois un peu plus.

LES COMPÉTENCES ÉMOTIONNELLES


Des différences individuelles importantes existent entre individus dans la manière de gérer les émotions.Alors que certains sont capables d’identifier et de verbaliser assez clairement leurs sentiments, d’autres ne peuvent prendre conscience de leurs émotions et de celles des autres qu’avec beaucoup de difficulté. Les compétences qui nous permettent de prendre conscience et d’observer nos émotions et celles des autres, de les comprendre, de les exprimer et d’agir de manière flexible et adaptée par rapport à la situation ont été qualifiées « d’intelligence émotionnelle» ou de « compétences « émotionnelles» (Mikolajczak, Quoidbach, Kotsou & Nelis, 2009). Les recherches scientifiques montrent que ces compétences émotionnelles sont liées tant à notre santé physique et mentale qu’à la qualité de nos relations. Une étude de Marc Brackett et de ses collègues de l’Université de Yale (Brackett, Warner & Bosco, 2005) a par exemple mis en lumière que les couples dans lesquels les compétences émotionnelles étaient élevées vivaient une qualité de relation bien meilleure que dans les couples où elles étaient peu développées. La bonne nouvelle, dans cette recherche, est qu’il suffisait qu’un seul des partenaires possède ces compétences pour influencer positivement la qualité de la relation. Evidemment, les couples où les deux partenaires possédaient de faibles compétences émotionnelles avaient les relations les moins positives, les moins profondes et avec le moins de soutien de l’autre.

Un niveau élevé de compétences émotionnelles favorise la possibilité que les couples parlent ouvertement de leurs difficultés, expriment leurs sentiments de manière positive et travaillent en direction d’une résolution de conflits mutuellement positive, alors qu’un manque de compétences
émotionnelles risque de mener plus vite aux exigences, au désengagement relationnel ou à l’évitement du conflit. L’étude a encore montré que les couples les plus satisfaits étaient ceux qui n’évitaient pas les discussions sur les problèmes relationnels, et qui percevaient leur conjoint comme ayant des compétences émotionnelles élevées (Smith, Heaven & Ciarrochi, 2008).

Heureusement, les compétences émotionnelles peuvent s’améliorer et ce quel que soit l’âge de l’individu (Kotsou, Nelis, Grégoire & Mikolajczak, 2011). Il est aujourd’hui démontré que tout au long de notre vie, nous pouvons cultiver cette capacité à mieux entrer en relation avec nos émotions pour, finalement, mieux vivre avec les autres. Voyons ensemble quelques compétences émotionnelles en illustrant comment elles s’appliquent aux tensions de couple.

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L'intimité conjugale. Dr François Parpaix

Plaidoyer pour une séduction au quotidien en pleine conscience

Revue Sexualités Humaines 21

Par le Dr François Parpaix - Médecin sexologue, psychothérapeute et thérapeute de couple. Consultant en onco-sexologie à l’Hôpital privé Pays de Savoie d’Annemasse.
Chargé de cours dans différents DIU de sexologie. Auteur. Amphion-les-Bains.

Chaque individu possède son style pour entrer en intimité. Peu ou mal modélisé depuis l’enfance, il fait comme il peut. C’est de la qualité de l’intimité entre deux personnes, liées sentimentalement et sexuellement, dont il est question dans cet article. Comme il existe des maladies cardiovasculaires, il existe des maladies de l’intimité.

AVANT-PROPOS


L’intimité se bâtit d’abord sur des acquis personnels. Quatre composantes sexuelles demeurent incontournables pour vivre en couple (Parpaix, 2009) : le réflexe d’excitation sexuelle qui se décline à travers les notions de plaisir, d’imaginaire érotique et de sources d’excitations… Le sentiment amoureux qui subit ses propres fluctuations : on y entre, on le vit et on en sort, parfois on en meurt ! La perception de soi en tant qu’être sexué s’appuie entre autre sur son image corporelle, sa réceptivité vaginale ou son intrusivité pénienne (Desjardins, 2007).

La libido, variable selon les individus, se traduit par un désir sexuel à connotation plus ou moins génitale et ou sentimentale, etc. Chacune de ses composantes sont développementales, interdépendantes et sous l’influence du vécu de chacun sur fond d’éducation, de climat affectif, de religion, d’interdits et de transgressions…

Nous en avons tous une perception faussée et surtout une maîtrise variable avec nos dysfonctionnements propres. Elles sont pourtant impliquées en première ligne dans la future relation intime.

L’INTIMITÉ CONJUGALE


Cette proposition de définition de l’intimité conjugale (Parpaix, 2013) en santé sexuelle et non normative, s’élabore comme un puzzle d’une quinzaine
de pièces autour de trois notions : l’entre-deux, l’intimité et la conjugalité.

• La notion d’entre-deux (Sibony, 1991) permet d’insister sur :
• le libre choix d’une intimité souhaitée, acceptée et partagée ;
• l’exclusivité l’un de l’autre : ça se passe « entre » les deux ;
• une distance à franchir pour se rapprocher.
A ce stade, il n’y a rien de sexué, ni de conjugal.

• La notion d’intimité inclut le fait :
• d’accueillir l’autre dans l’ouverture ;
• de ne faire qu’un à deux, une fusion. C’est une chose d’être deux, c’en est une autre d’être « à » deux, tout en restant soi.
A ce stade, l’intimité n’est toujours pas sexuée et encore moins conjugale, mais les conditions sont réunies.

• Dès lors, l’entre-deux intime exprime une double potentialité : dynamique (il n’a de sens que agi) et qualitative (il est une manière d’être) :
• oser aller au contact physique : c’est une chose d’être à quelques centimètres, c’en est une autre quand la proximité confine au peau à peau, les yeux dans les yeux, muqueuse à muqueuse… Il agit comme un ciment ;
• il devient sensuel, pouvant réveiller l’excitation sexuelle et le désir ;
• il se déroule en pleine conscience, par l’attention portée à ce qui se joue dans le moment présent, tous les sens en éveil et focalisé sur le senti et le ressenti. Peu importent les pensées parasites qui surgissent. Cette fois-ci, l’intimité est sexuée.

• L’entre-deux intime conjugal (E2IC) apporte une spécificité supplémentaire. Il s’inscrit dans un engagement tant que ce lien garde son sens. Il dépend de la capacité de chacun à le faire perdurer. L’intimité, sexuée, affective et sentimentale, devient exclusive et s’inscrit dans la durée : un vrai défi culturel pour l’Homme justifiant de la définir
avec précision pour en faire une sémiologie et des outils thérapeutiques efficaces : sans elle, le projet couple devient surhumain.

L’intimité conjugale se décline autour de quatre compétences (Parpaix, 2009):
• l’entre-deux intime érotique (E2IE) ou l’intimité érotique ;
• l’entre-deux intime amoureux (E2IA) ou l’intimité tendresse ;
• l’entre-deux intime conversationnel (E2IC) est l’attention portée à ce que ressent et exprime l’autre ;
• l’entre-deux intime ordinaire (E2IO) s’exprime à travers la complicité dans les tâches, les décisions et les projets ordinaires de la vie quotidienne conjugale.


DE L’AVANTAGE D’AGIR EN PLEINE CONSCIENCE


Il ne suffit pas d’avoir saisi l’importance de l’intimité conjugale, encore faut-il penser, oser et savoir l’agir. C’est un art dans lequel nous sommes plutôt ignorants, qui se développe et s’entretient. Agie en pleine conscience, elle gagne en puissance et apporte le petit plus qui change tout. Elle endigue les effets délétères de l’usure, de la routine et des tensions. Outre la mémorisation de sensations agréables, elle crée du lien et redonne sens au couple ! Elle nourrit autant qu’elle nous transforme. Agir au quotidien l’entre-deux intime conjugal est un viatique pour freiner, ralentir, éviter la dégradation du lien amoureux, sinon de risquer d’évoluer de façon irréversible vers une extinction
du désir sexuel.

UNE MODÉLISATION DU COUPLE AUTOUR DE L’INTIMITÉ


L’attirance, le jeu de séduction et la phase d’élan amoureux ont joué en plein : un nouveau couple est né. Chacun à son rythme, règle autant que faire se peut, son pas sur celui de l’autre, ni trop à côté, ni trop devant ou trop en arrière. Rares sont ceux qui ont une idée précise de ce qu’est « vivre une intimité de couple au quotidien». Surtout pas vivre sur ses acquis. La performance n’y a pas sa place, mais bien plutôt une manière d’être au quotidien. C’est là qu’agir l’E2IC prend tout son sens. Reste à en faire un jeu, une habitude, un réflexe, quel que soit l’âge du couple. « Tendre vers » serait déjà bien. Je vous propose une modèle intégratif (Parpaix, 2009) simple et pratique de l’intimité conjugale en pleine conscience.

L’INTIMITÉ SPÉCIFIQUE À CHACUN DES PILIERS DU COUPLE


L’entre-deux intime érotique (E2IE) est l’art de conduire à deux, l’excitation sexuelle jusqu’au plaisir… par petites touches en pleine conscience, des préliminaires jusqu’à l’orgasme en passant par le jeu du coït. Pas systématiquement une décharge sexuelle directe, rapide et sans nuance, mais plutôt une simple communion érotique toute de sensualité et de volupté. Cela implique un savoir-faire passant par le repérage de son excitation sexuelle et l’art de la faire monter par paliers. La question étant : « Comment en jouer à deux en respectant les goûts et les attentes de l’autre, ni trop vite, ni trop lentement ? ». C’est bien d’art érotique qu’il s’agit, sans contrainte, ni norme, avec droit à
l’échec, quels que soient les moyens mis en oeuvre : caresses, positions, supports, contextes, sextoys, médicamenteux, psychiques, fantasmatiques, chakras… tenant compte de l’expérience et de la vulnérabilité de chacun.

Dès qu’on parle d’entre-deux intime  érotique, il s’agit pour chacun de porter, par petites touches, son attention sur les signes directs et indirects de la montée de son excitation sexuelle et sur ceux de la volupté l’accompagnant. Comment gérer et se focaliser au mieux sur cet équilibre subtil, entre les sensations
de plaisir et d’excitation, dans un climat de tendresse et de confiance et tenant compte des réactions de l’autre,de soi, s’abandonner et se lâcher pour jouir… et laisser sur le bord de la route les pensées parasites qui interfèrent ?

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"Unité". L'édito de Joëlle Mignot. Revue Sexualités Humaines 21

Revue Sexualités Humaines n°21



Un grand tournant s'engage pour la Sexologie Française,  celui de l’Unité, sous l’impulsion de la FF3S et de son président Pierre Costa. Nous ne pouvons que nous en réjouir et soutenir « comme un seul homme » ( !) ce mouvement dynamique qui nécessite que nous nous détachions de nos préjugés et que nous acceptions nos différences.

Mais unité n’est pas fusion. L’unité nécessite à la fois la reconnaissance de l’autre, le respect mutuel et l’espace d’une identité spécifique.

Le champ de la Sexualité Humaine a été labouré depuis presque 40 ans et beaucoup de graines ont été plantées par les « anciens » qu’ils soient professionnels de santé, psychologues, médecins ou professionnels du champ social. Ces graines ont donné de très beaux fruits, nos enseignements universitaires, des Assises de plus en plus appréciées mais aussi les beaux arbres que sont nos trois associations l’Asclif, l’Aius et la SFSC . D’autres fruits, d’autres arbres sont en croissance comme la Chaire Unesco de Santé Sexuelle et Droits Humains…

La revue Sexualités Humaines est depuis son N°1, promotrice de cette unité en donnant un espace de parole à toutes les sensibilités de la Santé Sexuelle et de la Sexologie, qu’elles soient du côté de la clinique, du conseil ou de l’éducation et aujourd’hui des Droits Humains en lien avec la sexualité. Elle garde ce cap du métissage des idées, de la créativité, de la rigueur et de l’ouverture.


Joëlle Mignot Rédactrice en chef
Psychologue sexologue clinicienne, hypnothérapeute. responsable d'enseignement du DIU de Sexologie Paris 13 Bobigny.
Co-directrice du DU de Conseil en Santé Sexuelle et Droits Humains, Université Paris 7-Diderot.
Vice-Présidente de l'Institut Milton Erickson d'Avignon Provence.
Ex-Présidente de l'ASCliF (Association des sexologues cliniciens francophones). Auteur.


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Cancer et sexualité: oser l’intimité. Christiane Vial

Durant la traversée de la maladie grave, les besoins physiologiques peuvent se modifier. Il y en a un que nous avons encore du mal à appréhender, c’est le besoin fondamental de relations sexuelles. Mais alors : « Quelle place donner à la sexualité ? » ; « Comment accompagner le patient dans sa sphère intime ? »… Sans nul doute, une foule de questions émerge, et le réel de la vie nous bouscule. Nous savons que l’accès à la restauration de la santé est un droit, mais de la santé sexuelle ?
 
Comme pour toute autre démarche de soin, il nous faut développer une compétence scientifique et relationnelle spécifique. Aujourd’hui encore, deux tabous en conflit cohabitent et nous troublent : Eros, le principe de vie, la sexualité, et Thanatos, le principe de mort, la maladie. Ils nous troublent parce qu’immédiatement les corps sont en jeu. Le toucher, le regard sont convoqués et le soignant se laisse affecter par l’érotique de son soin. Nous remercions le Dr. Christian Gallopin, chef de service à l’hôpital de Troyes, pour ses nourrissantes réflexions sur l’érotique du soin.
Répondre à cette question nécessite un cadre. La question de la santé sexuelle individuelle ou conjugale doit pouvoir être abordée avec les patients lors de rencontres d’écoute fondées sur un rapport de confiance. Aujourd’hui des infirmières d’annonce formées abordent avec bienveillance ces questions. Merci à Camille Labille-Som et Isabelle Blin, infirmières, de nous relater l’expérience menée à l’hôpital de Troyes. Les secteurs accueillant des enfants, des adolescents, spécialisés en oncologie, en maladies chroniques ou en soins palliatifs, sont confrontés aussi à l’éveil, aux questions des enfants, des adolescents et des parents sur la sexualité. Le Dr. Cicek Oya Sakiroglu va nous offrir sa réflexion sur l’intimité des ados.
 
Lors de formations continues réalisées par Albert Barbaro et moi-même, nous avons pu constater que les patients s’adressent aux soignants de proximité, infirmière, aide-soignante, agent de service. Une orientation vers le médecin, la psychologue, ou lors de staffs vers un sexologue doit pouvoir être possible. La réflexion sexologique menée au sein de collectifs de travail est essentielle. Elle a pour vocation d’accueillir la variété des demandes et leur offrir des réponses qui respectent le patient et lui proposent l’opportunité d’un mieux-être.
 
Christiane VIAL



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Forum Internet sur la sexualité : un préalable à la consultation de sexologie ?

La Page de la sage-femme

Par Lenaig Serazin-Orsini

Lors de leur première venue en consultation de sexologie, les femmes ont souvent la phrase suivante : « Je ne savais pas si c’était normal alors j’ai regardé sur Internet et posé des questions sur les forums et je me suis rendu compte que je n’étais pas la seule à avoir ce problème… »
 
La répétition de cette entrée en matière par les patientes amène à se poser quelques questions.
Pourquoi les patientes exposent-elles leurs interrogations en matière de sexualité en première intention sur les forums ? Qu’est-ce que cette justification lors de leur première consultation signifie-t-elle ? Comment accueillir cette première démarche ?
 
Forum est un mot dérivé du latin foris signifiant lieu extérieur. Dans l’Antiquité, le forum désigne la place publique, la place du marché, un lieu d’échanges. Aujourd’hui un forum en informatique désigne un espace virtuel de discussion publique. La participation au forum suppose de respecter une charte de conditions d’usage et un modérateur veille au bon respect de ces règles. Un forum permet un échange par communication asynchrone, contrairement aux « chat » qui désignent des discussions en instantané.
 
Ainsi sur les forums, on peut penser que les femmes recherchent un échange sur un sujet qu’elles auront mis sur la place publique, pour une communauté virtuelle.
Ce public partage en effet l’acceptation de la charte, le thème de discussion (en l’occurrence la sexualité) et la même préoccupation (le sujet abordé dans le message laissé sur le forum).
L’anonymat ou l’identification par un pseudo sur le forum permet un échange dématérialisé libéré des préoccupations de représentation sociale. Poser anonymement une question sur la sexualité sur un forum ne va pas ébranler les liens sociaux déjà construits.
 
Sur les forums, les femmes enceintes osent poser certaines questions qu’elles ne s’aventureraient pas à poser lors des consultations de grossesse. Effectivement dans ce contexte « sérieux » de suivi de grossesse, peu de femmes évoquent spontanément leurs interrogations en matière de sexualité (libido et grossesse, rêves érotiques, rapports sexuels pendant la grossesse, troubles sexuels…). La méta-analyse de K. Von Sydow sur la sexualité pendant la grossesse et après la naissance révèle que 68 % des jeunes femmes ne se souviennent pas d’avoir parlé de sexualité durant leur grossesse avec leur gynécologue obstétricien.

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L’éducation à la sexualité à l’école primaire

La prévention des abus sexuels chez les 6-8 ans

Par Adélaïde Jaffeux, Professeur des écoles (Lésigny), Diplômée de Sexualité humaine - Université Paris XIII Bobigny

Après avoir abordé la sexualité dans son versant positif en classe de CP (sentiments, respect de l’autre, connaissance de son sexe et du sexe opposé, pudeur et intimité, égalité des sexes), j’ai mis en œuvre une séquence de prévention des risques en CE1, avec des élèves qui, en grandissant, allaient demander davantage d’autonomie. Ces enfants, je les pensais capables de s’auto-protéger, s’ils disposaient d’une sorte de boîte à outils pour les y aider.
 
Il faut savoir qu’avant l’âge de 18 ans, un enfant sur cinq, au moins, a été victime d’un abus sexuel, sachant que 75 % des cas d’abus ne sont jamais détectés. Les adultes ont le devoir de protéger les enfants, et si l’entourage familial ne le fait pas, comme c’est encore bien souvent le cas, l’école a une grande responsabilité à prendre. En parler, c’est autoriser la parole et ainsi lever le tabou, c’est permettre aux enfants d’être en mesure de se protéger eux-mêmes en évitant les situations dangereuses et peut-être aussi, j’espère, permettre aux enfants abusés qui n’ont pas encore parlé de mettre fin à l’impensable…
Les enfants savent généralement qu’il ne faut pas parler aux inconnus, mais ils se représentent l’agresseur selon un profil type qu’il va falloir étayer. Les victimes d’abus sexuels sont majoritairement des filles (85 % de 2 à 17 ans) au moment du premier abus, l’âge moyen se situant à 10,6 ans. Plus de 9 fois sur 10, l’agresseur est un homme adulte, hétérosexuel, proche de l’enfant. Nous sommes loin du « méchant inconnu qui donne des bonbons » décrit par les parents à leurs enfants.
Par ailleurs, les statistiques relèvent un faible pourcentage de pédophiles parmi les agresseurs sexuels, qui sont « des personnes à la recherche de pouvoir, de domination et de contrôle sur les autres. Ils utilisent la menace, l’intimidation, la manipulation et la force physique pour parvenir à leurs fins. L’enfant devient l’objet sexuel que l’agresseur contrôle lâchement à sa guise pour satisfaire ses propres besoins de pouvoir. L’agresseur n’est habituellement pas attiré par les enfants, mais il est excité par la puissance que l’acte lui confère. »
L’homme qui agresse un garçon est habituellement hétérosexuel : ce n’est pas un besoin sexuel qui est comblé mais un besoin de contrôle. Il s’en prend à une personne vulnérable pour satisfaire le sentiment illusoire de puissance que l’acte lui procure.
Dans 85 % des cas, l’agresseur est connu de la victime : père ou beau-père le plus souvent, puis d’autres adultes masculins connus de la victime (ami de la famille, oncle, grand frère, grand-père, voisin, gardien…). Seulement 6 % des abus sexuels sont commis par une personne totalement inconnue de l’enfant.
Enfin, contrairement aux idées reçues, la majorité des agresseurs sexuels ne seraient pas d’anciennes victimes de violences sexuelles, puisqu’il y a plus d’agresseurs masculins et plus de victimes féminines…

Un tabou qui accentue la vulnérabilité et sert les agresseurs sexuels

Notre culture entretient à nos dépens un véritable tabou sur la sexualité : ainsi, la société se fait la complice des agissements des agresseurs sexuels, car elle leur facilite la tâche.Ne pas parler à l’enfant l’empêche de savoir qu’il peut refuser ces pratiques ou demander de l’aide.
Il faut apprendre aux enfants en tout premier lieu que la sexualité est avant tout du plaisir et du bonheur partagés.
L’enfant ne sait pas où se situent le bien et le mal, mais il a parfaitement compris que ce sujet met les adultes mal à l’aise. Ce qui laisse donc la voie ouverte à toutes les manipulations mentales et le champ libre aux agresseurs. Parler d’amour à l’enfant, de plaisir et de désir partagés, c’est lui permettre de l’identifier. La vulnérabilité estle premier critère recherché par les agresseurs chez la victime, l’agression étant avant tout une prise de pouvoir sur une personne. Plus la personne est vulnérable, plus il est facile d’exercer un contrôle sur elle.
Les facteurs qui augmentent la vulnérabilité d’une personne sont : la dépendance, l’isolement et le manque d’informations. C’est donc là-dessus que la prévention doit se faire.
En effet, l’enfant est dépendant de l’adulte, il peut avoir peur de lui déplaire ou peur de l’abandon, et ainsi obéir à toutes ses exigences. Physiquement, l’enfant est d’autant plus vulnérable face à l’adulte. La parole de l’enfant est aussi facilement remise en question lorsqu’un adulte le contredit.
 
On observe un taux élevé de violence chez les sociétés isolées comme les réserves autochtones, les sectes… L’adulte contrôle les sorties et fréquentations de l’enfant qui, s’il est isolé, n’a personne à qui parler ou se référer. L’enfant non informé, quant à lui, ne sait habituellement pas ce qu’est une agression à caractère sexuel. Souvent, il ne différencie pas le geste affectueux du geste de violence sexuelle. Son développement affectif, intellectuel et sexuel ne lui permet pas de comprendre la sexualité d’un adulte et ce qui se passe lors d’une agression sexuelle. Il ne sait pas reconnaître les signes, ne connaît pas les mots pour en parler, ne sait pas que ces agissements sont anormaux et qu’il est en droit d’être défendu.

Cacher l’information à l’enfant, ne pas répondre à ses questions, croire qu’il ne comprend pas ce qu’on lui dit, ne pas employer les bons mots pour désigner les choses ou le tenir dans l’ignorance, contribuent à le vulnérabiliser. Il est privé d’outils pour faire face aux situations. Et comme il a tendance à croire ce que disent les adultes, l’agresseur est en mesure de donner de fausses informations à l’enfant, en lui disant, par exemple, qu’il est normal qu’il agisse ainsi, que c’est de cette façon qu’on peut manifester son amour à quelqu’un…
Il faut absolument apprendre à l’enfant à dire « non » pour qu’il s’autorise à parler et ne se plie pas à toutes les exigences de « l’adulte tout-puissant ». Pour qu’il dise « non », il faut qu’il ait accès à ses émotions et qu’il ait appris à les identifier. Les quatre émotions de base, la joie, la peine, la colère et la peur, doivent être exprimées par l’enfant. Ainsi il ressentira que quelque chose ne va pas, et repoussera par ce « non » la situation d’inconfort dans laquelle il se trouve.
Cependant, le « non » peut l’exposer à une violence accrue de la part de l’abuseur. Il faut donc inciter l’enfant à parler à un adulte qui saura le protéger.

L’abuseur façonne l’esprit de l’enfant de manière à lui faire considérer comme normale une sexualité déviante. Dans le climat de silence et de méconnaissance que notre culture fait régner autour du sexe, il sera facile à l’agresseur d’imposer le silence à l’enfant:
- par la manipulation mentale : la contrainte désagréable est présentée comme preuve d’amour, au même niveau que toute autre (finir son assiette, ranger sa chambre…) ;
- par les chantages et les cadenas :« Je dirai que tu mens, personne ne te croira » ; « Si tu parles, je le ferai à ton frère/ta sœur » ; « Si tu dis non, c’est que tu ne m’aimes plus »…
- par le cloisonnement :pour éviter que les victimes ne se parlent entre elles, « Si tu refuses, je le fais à ton frère/ta sœur », alors que celui ou celle-ci est déjà abusée ;
- en utilisant « l’impuissance acquise » de victimes qui ont déjà subi des abus : celles-ci, plongées dans un sentiment d’impuissance lors d’un premier abus ou d’une agression, font ce qu’on leur demande de faire, laissant croire qu’elles sont consentantes ;
- en utilisant la culpabilité :mécanisme de défense de la victime, rejetant l’idée-même d’être une victime ; parler d’abus devient l’aveu d’une faute : l’abuseur ne détrompe pas sa victime et alimente ce sentiment pour verrouiller le secret. Si l’abuseur passe outre le refus de l’enfant, celui-ci va se sentir coupable de n’avoir pas su se faire respecter : il aura l’impression d’être « nul ». N’omettons pas non plus le plaisir sexuel mécanique inhérent à toute stimulation des zones érogènes, très tabou et très culpabilisant. Les enfants abusés peuvent se taire par peur de décevoir, du fait de la culpabilité ressentie : « Si tu le dis à ta mère, elle aura honte de toi. »
 
Gérald Brassine insiste pour que l’adulte n’attende pas que l’enfant pose des questions pour parler de sexualité, car « les enfants abusés dès leur plus jeune âge sont manipulés et ne poseront jamais de question pour ne pas dévoiler ce qu’ils vivent. Si on ne leur parle pas, ils vont grandir en ne connaissant qu’une sexualité déviante, et on ne se sera pas donné les moyens de détecter les abus qu’ils subissent. »

Les déviances sexuelles doivent être présentées comme étant marginales par rapport à une sexualité saine et heureuse, pour ne pas diaboliser la sexualité.
Les abuseurs doivent être présentés comme « malades » au lieu de « méchants » pour que l’enfant puisse identifier une demande abusive d’un adulte considéré « gentil » dans la famille. Il faut apprendre à l’enfant à exercer son jugement pour éviter les pièges. Dans le cadre scolaire et familial, l’enfant peut devenir difficile après un abus, mais peut aussi se réfugier dans le travail scolaire et devenir brillant, exerçant un contrôle qu’il n’exerce plus ailleurs. Il peut ainsi s’amender de son sentiment de culpabilité.
Les symptômes peuvent ne pas apparaître ou ne pas être explicites. C’est pourquoi il faut faire de la prévention et créer un climat qui va susciter la confiance et libérer la parole. S’il y a des suspicions, il faut utiliser cette prévention comme une forme de détection, en utilisant des questions ouvertes, non suggestives, pour éviter la création de faux souvenirs. 

Une séquence de prévention des abus sexuels en classe de CE1

J’ai choisi de proposer trois séances aux élèves de CE1 que j’avais eus en CP, en m’appuyant sur la littérature de jeunesse. Celle-ci est en effet un bon outil d’intervention, proposant des fictions adaptées à l’âge et au niveau de lecture des enfants. L’enfant s’identifie aux personnages et se projette facilement dans un univers qui ressemble au sien, ce qui initie participation et expression de soi, tout en permettant une mise à distance et une réflexion.

Ces fictions permettent en séance un positionnement de l’enfant qui est amené à s’interroger : « Puis-je vraiment penser et agir comme le héros ? »
La prévention étant plus efficace quand elle se fait en lien avec les familles, j’ai choisi de leur communiquer des documents reprenant le contenu des séances réalisées en classe, ainsi qu’une bibliographie adaptée sur les questions abordées. L’objectif est ainsi de favoriser la construction du lien parental en facilitant la communication : les documents permettent d’initier le dialogue parents-enfants.

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